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Full text of "Nouvelles observations sur un cas de somnambulisme avec glossolalie"

BOSTON 
PUBLIC 
L1BRXRY 




1 



Extrait des Archives de Psychologie de la Suisse Romande, 
Tome i", n° 2 (Décembre 1901). 



NOUVELLES OBSERVATIONS 



SUR UN CAS DE 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 

(Avec 21 figures) 



SOMMAIRE 

Pages 

Introduction 102 

Chapitre I . — M lle Smith depuis la publication de « Des Indes » 1 04 

1. Phase d 1 irritation io3 

2. Phase de reprise 1 10 

3. Phase amèricaniste I 1 1 

4. Phase actuelle 114 

Chapitre II. — Léopold et la Subconscience de M lle Smith 117 

Chapitre III. — Le Cycle astronomique et les Langues astrales 1 36 

I. Opinions diverses sur le Martien 1 39 

II. Nouveaux textes extra-terrestres l5i 

ni. Ultramartien 1 56 

Remarques sur la Langue ultramartienne . . . iy3 

Remarques sur les Idéogrammes ultramartiens . . 17B 

iv. Uranien et Lunaire 182 

v. Considérations générales 191 

Chapitre IV. — Le Cycle oriental 193 

I. Faits inédits 194 

II. Contradictions internes du cycle oriental .... 2o3 
ni. Sur l'origine des éléments du cycle oriental . . . 206 

1. Connaissances sur la vie et le monde asiatiques 206 

2. Données historiques et géographiques . . . 208 

3. Notions de sanscrit 2 1 1 

Chapitre V. — Le Cycle royal et l'épisode de Barthez . . 216 

Chapitre VI. — A propos du Supranormal 226 

Chapitre VII. — Conclusion. Questions diverses .... 242 

ADDITIONS ET CORRECTIONS p. 25$ 



arch. de psychol., t. i. — (Décembre 1901). 



102 Th. Fuhknoy 



'RU 



INTRODUCTION 

Le but de ce travail est de publier la fin de mes observations sur 
les phénomènes somnambuliques de M lle Hélène Smith, et d'exa- 
miner, chemin faisant, quelques-unes des critiques soulevées par le 
volume que j'ai consacré, il y deux ans, à ce remarquable médium 1 . 

En disant « la fin de mes observations », cela ne signifie point 
que les phénomènes de M lle Smith aient cessé. Le flot merveilleux 
de sa médiumité, loin d'avoir tari ou seulement diminué, continue 
au contraire, toujours plus abondant, aux dernières nouvelles que 
j'en ai. Mais, comme mes relations avec elle se sont peu à peu 
dénouées, après avoir survécu cahin-caha de quelques mois à la 
publication de Des Indes, ce n'est plus à moi qu'il incombera désor- 
mais de relater des exploits.médianimiques que je ne connais plus 
([lie par ouï-dire, dune façon beaucoup trop sommaire et incertaine 
pour en pouvoir disserter. Ma tache se borne donc à mettre au jour 
les documents encore à ma disposition, afin de permettre à mes 
continuateurs éventuels de rattacher, avec le moins de lacunes pos- 
sible, aux faits déjà publiés dans Des Indes, leurs propres observa- 
tions sur lévolution ultérieure des facultés psychiques d'Hélène. 

Il serait sans utilité de narrer par le menu les incidents, peu inté- 
ressants en soi, dont l'accumulation a fini par mettre un terme a 
mes relations personnelles avec ce médium, et je m'en tiendrai au 
strict nécessaire. Car ces incidents multiples n'ont été en réalité que 
des phénomènes de surface pour ainsi dire, des symptômes variés, 
déterminés tous en dernière analyse par une cause unique et 
constante, beaucoup plus profonde, qui seule mérite d'être signalée 
dès l'abord. Il s'agit — comme les lecteurs perspicaces de Des Indes 
l'auront pressenti — de l'incompatibilité foncière et irrémédiable 
qui existe entre le point de vue objectif, sceptique et dégagé, de 
l'investigateur scientifique, et le point de vue interne, émotif et per- 
sonnellement intéressé, du médium convaincu de la nature supra- 
normale de ses phénomènes. Grâce à I ouverture d'esprit et à la 
haute intelligence de M lle Smith, un peu aussi peut-être à quelque 
brin de diplomatie de la part de son observateur, le volume de Des 
Indes avait pu arriver à bon port ; mais il n'était guère possible, ni 
même désirable, qu'une collaboration aussi hétéroclite se prolon- 



1 Des Indes à la Planète Mars, étude sur un cas de somnambulisme avec glosso- 
lalie. Un vol. in-8 avec 44 ligures. Paris et Genève, 1900. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALÏE Io3 

geât beaucoup ; trop de fissures latentes, un désaccord trop fonda- 
mental à la base, en menaçaient le fragile assemblage, et les cir- 
constances extérieures se chargèrent bientôt d'y porter le dernier 
coup. Ce dénoùment, il n'est que juste de le rappeler ici, avait été 
prédit à l'auteur par un des premiers critiques de Des Indes : 

« Ajoutons qu'après la publication de sou livre, — disait M. M. D. dans 
le Journal de Genève du 1 5 janvier 1900, — ce sera probablement la der- 
nière fois qu'il [M. Flournoy] aura entendu parler le sanscrit et la langue 
martienne, car quelque bonhomie qu'il y mette et quelque bonne foi qu il y 
apporte, la bonne foi d'un savant qui cherche à comprendre ce qu'il entend 
et ce qu'il voit, il est infiniment peu probable qu'il soit appelé de nou- 
veau ta exercer dans le même milieu et les mêmes conditions ses talents 
d'expérimentateur psychologique. » 

Cette prophétie, à laquelle l'événement devait donner raison, ne 
s'est toutefois pas réalisée à la lettre immédiatement ; quelque peu 
de martien, comme on le verra, et des soupçons de sanscrit ont 
encore frappé mes oreilles, par suite des fluctuations passagères que 
les dispositions d'esprit de \I lle Smith présentèrent avant de trouver 
leur équilibre définitif à l'endroit de son trop sceptique observateur. 
La description à grands traits de ces fluctuations, ou, si l'on préfère, 
l'histoire psychologique générale d'Hélène pendant ces deux der- 
nières années, dans la mesure du moins où elle nie paraît offrir 
quelque intérêt, fera l'objet naturel du premier chapitre de cette 
étude. Dans les chapitres suivants, je reprendrai successivement, 
en conservant les grandes lignes de Des Indes, les principaux aspects 
de la médiumité de M llc Smith pour y ajouter les nouvelles obser- 
vations ou les remarques qui s'y rapportent. 

Le présent travail n'étant qu'une sorte de post-scriptum, le lecteur 
ne doit pas. s'attendre à y rencontrer des digressions philosophiques 
ou des considérations générales comme il a pu s'en glisser dans Des 
Itides, alors que le sujet avait encore pour l'auteur tout le charme 
de la nouveauté. Au reste, en relisant récemment ce volume je n'y ai 
pas trouvé — abstraction faite des défauts de forme et des insuffi- 
sances de l'expression — un mot à changer quant au fond. Les pages 
suivantes auront donc toute la sécheresse d'un recueil de faits com- 
plémentaires sans portée théorique nouvelle. En outre, les néces- 
sités polémiques ont probablement imprimé à quelques passages un 
ton personnel et désagréable dont l'auteur, n'ayant su v remédier, 
tient du moins à s'excuser. Ce m'est un devoir aussi de témoigner 
ma gratitude a tous ceux — leur nombre est si grand que je n'ose 
entreprendre de les nommer — qui ont bien voulu, tant clans la 






io4 Th. Flourxoy 

presse que par correspondance particulière, m'honorer, à l'occasion 
de Des Indes, de leurs appréciations soit critiques (ce sont les plus 
utiles), soit louangeuses (celles-ci, même exagérées, sont toujours 
douces au cœur de l'homme); des unes et des autres je les remercie 
également. Enfin, cette sorte de préface ne serait pas complète à 
mes yeux si je ne réitérais l'expression de ma reconnaissance à mes 
anciens collaborateurs, très particulièrement à mon excellent collègue 
M. le prof. Lemaître dont les avis éclairés m'ont été cette fois encore, 
et à maintes reprises, du plus précieux secours. 



CHAPITRE I 
JU Ue Smith depuis la publication de « Des Indes ». 

Dans les chapitres II et III de mon volume sur M lle Smith, j'ai- 
essayé de retracer son histoire psychologique avant et après son 
initiation au spiritisme. Une troisième étape s'ouvre avec la publi- 
cation de ce livre, étape qui paraît devoir être fort importante ; mais, 
très mal renseigné sur beaucoup d'incidents de cette nouvelle 
période, incapable à plus forte raison d'en pronostiquer l'avenir, je 
me bornerai à y relever les principaux points parvenus à ma con- 
naissance. 

Il semblerait à première vue que l'apparition de Des Indes, à 
Noël 1899, eût du être de minime importance dans la vie de 
M He Smith et n'avoir guère d'effet sur le cours de son existence ou 
de ses pensées, puisque ce volume, comme je l'ai indiqué dans sa 
préface, ne renfermait rien d'inédit pour elle, tout son contenu lui 
ayant déjà été soumis en manuscrit ou en épreuves, et pas un mot 
livré à l'impression qu'elle ne l'eût sinon explicitement approuvé, du 
moins laissé passer. En réalité il en a été autrement, pour deux 
raisons. 

D'abord, en retrouvant en bloc et réunis dans l'ensemble de 
l'œuvre achevée les fragments qui lui avaient été communiqués 
isolément, à intervalles plus ou moins longs, on comprend qu'Hélène 
dut mieux se rendre compte de l'esprit général du travail et constater 
plus clairement à quel point l'auteur, tout en rendant justice aux 
qualités personnelles et à l'honorabilité du médium, différait d'elle sous 
le rapport de l'interprétation des faits. En particulier, le peu de 
ci cance accordée au côté apparemment merveilleux des phénomènes, 
la giande place en revanche donnée à certaines productions (telles 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE IO.) 

que la langue martienne) considérées comme curiosités de psycho- 
logie subliminale, devaient à la fois heurter plus que jamais Hélène 
dans sa conviction intime de la valeur supranormale de ses dons, et 
incliner d'autre part son incubation latente vers les créations lin- 
guistiques qu'on honorait d'une telle attention. Je m'explique ainsi 
que dans les quelques séances que j'eus avec M Ile Smith au prin- 
temps suivant, les révélations d'idiomes inédits aient envahi la 
scène, tandis que les messages proprement spirites et supranormaux 
étaient réservés à des spectateurs moins sceptiques, dans des réu- 
nions où je n'étais point présent. Il me paraît certain au total que 
la lecture suivie de Des Indes par Hélène a influé sur le développe- 
ment ultérieur de sa médiumité, spécialement en fournissant de 
nouveaux points de départ ou donnant un nouvel élan à plusieurs de 
ses élucubrations subconscientes. 

Mais, en second lieu, c'est surtout par les réactions produites sur 
certaines catégories de lecteurs, que l'apparition de Des Indes a. été 
grosse de conséquences pour la destinée de M 1Ie Smith et marque 
un tournant dans sa vie. Grâce en effet à un concours quasi magique 
de circonstances, et à l'intervention inopinée dune bonne déesse, 
ce volume a indirectement fini par amener dans la condition exté- 
rieure, jusque-là si précaire, de son héroïne, un changement de 
fortune qui ne saurait se comparer qu'à une brillante apothéose 
venant subitement couronner un long martyre. Ce bienheureux 
dénoûment a toutefois été précédé de diverses péripéties moins 
agréables, en sorte que pour retracer d'une façon claire l'histoire 
psychologique de M lle Smith au cours de ces deux dernières années, 
il me parait convenable de la diviser en trois ou quatre phases 
successives, marquées par une tonalité émotionnelle et des disposi- 
tions d'esprit fort différentes. 

1. Phase d'irritation. — Cette première phase, qui débute peu de 
jours après la publication de Des Indes, se rattache aux comptes 
rendus que M lle Smith en trouva dans les journaux locaux et dont 
elle fut profondément affectée. 

Cela se comprend. Si les critiques avaient pu parler du livre sans toucher 
à son héroïne, le sort du premier n'eût éveillé chez la seconde qu'un intérêt 
fort platonique de curiosité quelconque. Mais cela était impossible. Aux 
jugements concernant l'ouvrage et l'auteur devaient inévitablement se 
mêler des appréciations sur le médium lui-même et ses étranges facultés. 
Et quand on se rappelle la situation de M lle Smith obligée de gagner quo- 
tidiennement sa vie, comme employée d'une grande maison de commerce, 
au milieu de camarades dont la bienveillance n'est peut-être pas la vertu 



]o() Th. Floùrnoy 

dominante, on ne s'étonne pas que dès la mise en vente de Des Indes elle 
ait été constamment sur l'œil, à l'affût de tout ce qui pouvait se dire ou 
s'imprimer à son sujet, et portée d'avance à ressentir plus vivement les 
coups d'épingles que les coups d'encensoir. Sans doute tout le monde, ou à 
peu près, dans son entourage, savait déjà qu'elle s'occupait de spiritisme à 
ses moments perdus et était un très bon médium; mais il n'y avait rien là 
d'officiel pour ainsi dire, et on la laissait en paix. Qu'on songe au contraire 
à l'effet produit lorsque, sons le pseudonyme rapidement percé à jour 
d'Hélène Smith, elle se trouva tout à coup occuper une des premières places 
dans la curiosité publique, les conversations, les comptes rendus des jour- 
naux, et les sentiments étonnés ou envieux de ses compagnes ! Os condi- 
tions étaient bien faites pour surexciter au suprême degré le trait d'ailleurs 
fort naturel d'autophilie que j'ai déjà relevé chez elle à l'état normal, i Des 
Indes, p. 3q.) 

D'emblée M 11 ' Smith découvrit, dans les articles où il fut question 
d'elle, d'odieuses attaques contre sa bonne foi et son honorabilité de 
médium. Il faut convenir que quelques journalistes n'eurent pas la 
main heureuse dans le choix de leurs expressions, et firent, sans 
mauvaise intention d'ailleurs, précisément ce qu'il fallait pour 
exaspérer une nature particulièrement sensible sur le point d'hon- 
neur de l'authenticité de ses automatismes. Soit inintelligence de 
cette catégorie de phénomènes, soit emploi métaphorique de termes 
qui ne devaient point être pris à la lettre, ils parlèrent d'Hélène 
comme ils l'eussent fait dune artiste de théâtre, et purent ainsi 
laisser à des lecteurs peu au courant du somnambulisme l'impres- 
sion que les cycles de ce curieux médium n'étaient que d'habiles 
comédies. On devine l'état d'esprit où de telles appréciations jetè- 
rent M ,le Smith. Le légitime courroux suscité par ces articles, signés 
d'initiales ou de noms inconnus d'elle, s'alla naturellement déverser 
sur la tète de celui qui était la cause première évidente de toutes 
ces horreurs, à savoir l'auteur de Des Indes. Les spirites au surplus 
s'entendirent à tirer profit de la situation : « Eh bien — s'écria par 
exemple une dame très croyante, en apportant à M me Smith la mère 
un article où Hélène était qualifiée d'actrice, — j'espère que cette 
fois c'en sera bien fini avec M. Floùrnoy et qu'elle n'y remettra plus 
les pieds ! » Vœu pie qui — sauf une seule exception quelques mois 
plus tard — obtint d'emblée pleine et entière satisfaction. 

In des premiers incidents qui mirent en jeu l'extrême irritabilité de 
M 1,e Smith fut un compte rendu paru dans le Journal de Genève, compte 
rendu fort bien fait et très spirituellement écrit, mais où, à côté d'éloges 
immodérés pour l'auteur de Des Indes, se trouvaient quelques phrases, 
comme les suivantes, qu'Hélène et son entourage prirent naturellement au 
grand tragique : « Il [M. Floùrnoy] n'a pas perdu son temps, car quelques- 
unes des scènes auxquelles il a assisté étaient dignes d'être vues, étant 
jouées par des acteurs, disons par une actrice de premier ordre... cette 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSÔLALIË IO7 

pythonisse est une admirable actrice, qui étudie à Fond tous ses rôles et les 
tait valoir avec une habileté passionnée qui rend un peu fous tous ceux 
qu'elle admet dans le cercle intime de ses extases... Mais comme nouveauté 
le spectacle n'a rien d'extraordinaire... Et toujours il se trouvera des 
savants curieux de tout pour aller frapper à la porte du sanctuaire et 
constater que derrière le rideau il n'v a rien, rien qu'un peu de folie, de 
sottise ou d'habileté coupable. Gela vaut-il la peine d'y perdre un temps 
précieux? Oui, si cela peut servir à découvrir la loi de ces mystifications 
qui ne sont pas de purs mensonges, car leurs auteurs sont souvent leurs 
propres dupes ; oui encore, si cela peut détourner de ces routes folles ceux 
qui vont y compromettre leur santé mentale et morale. » Etc. — « Avez- 
vous lu le Journal de Genève de hier ? » écrivait Hélène à M. Lemaître 
au lendemain de ce compte rendu. «Que penser d'une pareille infamie, que 
faire en présence de telles insolences ?... Je suis consternée, indignée ! » — 
Les adeptes spirites de M lle Smith se sentirent également atteints, presque 
autant qu'elle, et l'un deux m'écrivit un billet de protestation. «Cet article, 
me disait-il, m'a blessé profondément, non seulement à cause de M 1,e Smith 
qu'on croit pouvoir appeler admirable actrice, mais aussi à cause de moi- 
même et de mes amis qui avons été admis dans le cercle intime de ses 
extases et sommes par conséquent de ceux qu'elle a rendus un peu fous... 
Je vous serais donc bien reconnaissant d'envoyer au Journal de Genève 
quelques mots de rectification quant à M lle Smith, dont la bonne foi ne 
saurait être mise en doute. Il y aurait lieu aussi de relever ce terme de 
fous... » N'ayant pas, sur ce second point, des idées aussi arrêtées que mon 
honorable correspondant, je ne crus pas devoir modifier pour si peu la 
lettre que j'avais déjà spontanément adressée au Journal de Genève et que 
ce dernier inséra dans son numéro du 19 janvier 1900 ; je la reproduis ici 
pa'rce qu elle rend encore exactement ma pensée : 

Florissapt, lundi 10 janvier 1900. 
Monsieur le Rédacteur, 

Dans l'article que le Journal de Genève a eu l'amabilité de me consacrer 
ce matin sous les initiales M. D., plusieurs passages et la tendance générale 
semblent donner à entendre que le médium dont je me suis occupé serait 
une habile comédienne jouant des rôles préparés et appris d'avance. Toutes 
les opinions étant libres, je ne songerais pas à relever celle là, bien que je 
ne la partage en aucune façon, si elle ne paraissait m'être expressément 
attribuée dans quelques mots (que je souligne) de la phrase suivante : « Ce 
» que nous croyons comprendre, et M. Flournoy ne nous le cache point, 
» c'est que cette pythonisse est une admirable actrice qui étudie à fond tous 
» ses rôles et les fait valoir avec une habileté passionnée, etc. » 

Je m'étonne et je déplore que la lecture de mon travail puisse suggérer 
des idées de ce genre ; car rien n'est plus éloigné de mon sentiment que 
cette hypothèse de la simulation (pour l'appeler par son vrai nom) qui 
serait la négation même de mon étude. Il est bien clair, en effet, que je 
n'eusse pas pris la peine de publier comme relevant du somnambulisme 
des phénomènes où j'aurais vu le jeu d'une comédienne, si admirable fût-il. 
— L'auteur de l'article rend mieux mes intentions quand il dit que j'ai 
cherché à « poursuivre la loi de ces mystifications qui ne sont pas de purs 
mensonges » ; mais ici encore je regrette que sa plume ait laissé échapper 
le mot équivoque que je viens de souligner, parce qu'en dépit des correctifs 
dont il est suivi, les lecteurs irréfléchis (il y en a) ne manqueront pas de 
l'entendre dans son mauvais sens. 



io8 Tu. Flournoy 

L'objet de mon livre n'était pas de montrer comment on démasque un 
médium déshonnôte, mais comment les phénomènes d'un médium sincère 
peuvent s'expliquer par des processus psychiques subliminaux dont on n'a 
pas suffisamment tenu compte jusqu'ici. Puisque je n'ai pas réussi à me 
taire comprendre, je voudrais du moins éviter toute méprise sur le fond de 
ma pensée dans le cas particulier. Qu'il me soit donc permis de le dire une 
fois pour toutes : j'ai une entière conviction de la bonne foi du médium que 
j'ai étudié pendant cinq ans, et de la parfaite authenticité (genuineness, 
comme disent les Anglais) de ses phénomènes hypnoïdes. Et je n'y ai pas 
rencontré de mystification, préparation de rôles, habileté, etc., — puisque 
ces mots ont été prononcés — d'une autre nature que celles dont nous nous 
rendons tous inconsciemment coupables dans la production des rêves, 
ineptes ou géniaux, qui remplissent notre sommeil. 

Je vous serai fort obligé, Monsieur le rédacteur, de donner dans vos 
colonnes une place à cette rectification (qui n'enlève rien à ma reconnais- 
sance pour le spirituel et trop élogieux article de M. M. D.). J'y tiens d'au- 
tant plus que j'ai souvent vu en ce domaine les extrêmes se toucher : en face 
des phénomènes de psychologie anormale, rien n'encourage et ne justifie 
mieux les interprétations spirito-occultistes des uns, que l'obstination des 
autres à méconnaître la réalité des faits et à jeter un discrédit immérité sur 
des médiums parfaitement honorables. 

En vous remerciant d'avance, etc. Th. Flournoy. 

Les quelques considérations dont le Journal de Genève fit suivre cette 
lettre, montrèrent bien que les termes qui avaient donné lieu à de fâcheuses 
interprétations ne provenaient que d'une compréhension inexacte des phé- 
nomènes étranges de la médiumité, et que l'auteur du compte rendu n'avait 
nullement eu l'intention d'offenser les médiums en général ni M lle Smith 
en particulier. Celle-ci n'en conserva pas moins ses impressions pénibles, 
que venaient sans cesse alimenter de nouveaux incidents. La Semaine litté- 
raire, par exemple, avait entrepris sur Des Indes une série d'articles de 
son collaborateur M. Pierre Valjean ; tous déplurent à M lle Smith, mais 
son irritation fut portée au comble par le passage suivant dont les images, 
un peu trop crûment empruntées au barreau, lui parurent renfermer un 
véritable acte d'accusation calomnieuse et infamante : 

« Œuvre de pure fantaisie, le roman martien, ainsi que nous l'avons vu, 
échappait à toute vérification positive. Il n'en est pas de même du roman 
hindou qui, lui, se déroule dans un cadre terrestre déterminé et à une épo- 
que que M lle Smith a eu le soin de préciser. Elle s'exposait ainsi à entrer en 
contradiction avec les faits et à avoir à répondre de ses allégations devant 
le tribunal de la science. De fait M. Flournoy a cité à la barre géographes, 
linguistes, historiens et indianistes, et il faut reconnaître que M lle Smith ne 
s'est point trop mal tirée de cette scabreuse entreprise, puisque son juge lui- 
même conclut que le roman hindou reste une énigme psychologique non 
encore résolue d'une manière satisfaisante. » (Semaine littéraire, de 
Genève, 27 janvier 1900, p. l\\.) 

Voici les réflexions que ce passage suggère à Hélène dans une lettre 
qu'elle m'adressa le 2 février et où elle n'y va pas de main morte : — « Une 
seule chose à mon point de vue aurait été équitable et juste : c'eût été de ne 
point être salie par la science dans la Semaine littéraire, surtout par 
votre collaborateur M. Pierre Valjean. Dans le numéro du i3 janvier, il 
convient d'établir [il veut bien reconnaître] mon honorabilité, ainsi que mon 
absolue bonne foi ; dans celui du 27 janvier c'est une autre affaire alors : 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE IO9 

il y ouvre la marche en m y plaçant comme une coupable ayant à répondre 
de son forfait devant le tribunal delà science! Il ose même ajouter que je 
ne me suis point trop mal tirée de ma scabreuse entreprise! Quelle lâcheté ! 
Sous quelle triste impression cet homme a-t-il tracé ces lignes ? Gomment 
ose-t-il se permettre une pareille infamie ? Sans doute parce qu'il a pensé 
que j'étais seule au monde et qu'il pouvait tout vis-à-vis de ce pauvre 
médium ! Misérable écrivain ! Son jugement est autrement plus fantaisiste 
que ne l'est le roman martien, et je m'étonne qu'il puisse porter un pareil 
jugement. Néanmoins je m'en console en pensant que ça ne lui portera pas 
bonheur! M. Guendet est arrivé dimanche matin... Il a pris l'article [de la 
Semaine littéraire] et m'a dit simplement ceci : Donnez-moi ces lignes et 
laissez-moi faire. Je l'ai laissé faire. Qu'aura-t-il fait ? Je l'ignore, ne l'ayant 
point revu depuis ce jour ; mais comme qu'il soit, rien ne sei'a de trop en 
présence de tant d'infamies; il aura au moins essayé de me défendre, lui! » 
Ces derniers mots sont une allusion au fait qu'après ma lettre au Journal 
de Genève il m'avait paru superflu de partir en guerre contre la Semaine 
littéraire, dont le passage incriminé, en dépit de son style d'aspect judi- 
ciaire, ne me semblait aucunement trahir les machiavéliques intentions 
qu'y avait vues M lle Smith. Au reste M. Cuendet se chargea en effet de 
défendre Hélène vis-à-vis de ses prétendus accusateurs, et il adressa à la 
Semaine littéraire une épitre dont cette revue lui donna acte en ces termes 
dans son numéro suivant (3 février 1900, p. 55 note) : « M. Guendet nous 
a adressé en son nom et en celui de quelques amis de M lle Smith une lettre 
au cours de laquelle il nous reproche d'avoir laissé sous-entendre dans notre 
précédent article que celle-ci serait « une mystificatrice, une comédienne, 
voire une farceuse de premier ordre ». Nous ne pensons pas mériter ce 
reproche ; si tel était le cas, notre plume aurait évidemment trahi notre 

f>ensée. car nous ne connaissons M lle Smith que par ce que nous en révèle 
e livre de M. Flournoy qui, nous l'avons dit et répété, rend pleine justice à 
sa sincérité et à sa bonne foi. » 

M lle Smith était malheureusement si pleinement convaincue de la 
méchanceté des savants et des publicistes à son endroit que les rec- 
tifications et tout ce qu'on pouvait lui dire restait sans effet. Il est 
clair que la reprise des séances était impossible dans ces conditions. 
Hélène avait bien promis à M. Lemaître, dans les premiers jours de 
l'année, de retourner chez lui très prochainement ; mais elle ne 
tarda pas à se dédire. — «Vous devez comprendre, lui écrivait-elle, 
que pour faire des séances en ce moment je n'y puis point penser. 
C'est sous l'influence d'un immense découragement qui ne fait que 
s'accroître de jour en jour que je vous trace ces lignes. On n'est 
point abîmé par la presse, froissé en son âme et conscience par un 
article tel que celui de cet estimable rédacteur [du Journal de 
Genève] sans en ressentir une profonde tristesse. La science que j ai »j 

servie d'une façon simple et désintéressée me montre aujourd'hui 
plus que jamais son ingratitude et toute son ignominie... )) — Inutile 
de remarquer que « la science » n'est pas responsable des articles 
bibliographiques que la presse veut bien consacrer aux livres non- 



i io Th. Flournoy 

veaux. Mais cette confusion une fois née dans le cerveau de 
M He Smith, son entourage spirite se garda bien de faire quoi que ce 
soit pour l'en déloger. 

Pendant cette suspension prolongée de nos séances, les phéno- 
mènes automatiques spontanés continuèrent leur train. Malheureu- 
sement je ne possède sur ces manifestations de la vie subconsciente 
d'Hélène, que les documents assez clairsemés dont il sera question 
plus loin. C'est en particulier à cette époque (janvier-mars 1900) que 
se rattachent beaucoup de visions matinales de paysages et hiéro- 
glyphes ultramartiens, la première apparition de Barthez (v. p. 219), 
et diverses communications de Léopold concernant M lle Smith ou 
sa mère ; il est à regretter que de ces derniers messages parvenus à 
ma connaissance aucun n'ait trait à l'état d'irascibilité que j'ai 
décrit chez Hélène, car il eut été intéressant de savoir le sentiment 
de son guide spirituel sur tout cela. 

'J. Phase de reprise. — Si M lle Smith fut d'un côté exaspérée par 
les articles de la presse à propos de Des Indes, elle dut en compen- 
sation éprouver des sentiments d'un autre ordre en voyant croître de 
jour en jour l'affluence des badauds que la curiosité poussait, sous 
des prétextes quelconques, dans les bureaux où elle était occupée, 
afin de contempler de leurs propres yeux le fameux médium dont 
tout le monde parlait à Genève. Il faudrait encore plus de philoso- 
phie pour rester insensible aux enivrantes bouffées de la célébrité 
populaire qu'aux petites maladresses des journalistes. Et comme, 
vers le même temps, Hélène et sa mère s'aperçurent, par divers 
incidents, que notre noirceur n'était point telle que leurs amis spi- 
rites s'étaient évertués à le leur faire accroire, il arriva que nous nous 
trouvâmes tout à coup en passe de jouir d'un renouveau de faveur 
bien inattendu. Dans le domaine médiumique cela se manifesta 
d'abord par de belles peintures ultramartiennes (v. plus loin fig. 4 à 8) 
dont Hélène nous gratifia, par parts égales, M. Lemaître et moi ; 
puis par la reprise des séances interrompues depuis une demi- 
année, et par la grande explosion linguistique à laquelle nous devons 
les documents ultramartiens et uraniens dont il sera question au 
chapitre suivant. Pendant toute cette période (mai-août 1900), Hélène 
se montra on ne peut plus gracieuse à l'endroit de la « science » et 
des « savants », à qui elle en voulait tant pendant les mois précé- 
dents. Elle exprima même à M. Lemaître l'espoir que quelques-unes 
de ses vues ultramartiennes pourraient prendre place dans une pro- 
chaine édition de Des Indes ; et, ayant appris que je devais aller au 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE III 

Congrès de Psychologie de Paris (20-26 août), elle m'écrivit le 7 août 
— j'étais alors absent de Genève depuis plusieurs semaines — une 
charmante lettre en y joignant ses caractères uraniens tout récents : 
de la sorte, me disait-elle, « vous, au moins, allez avoir quelque 
chose de neuf à présenter [au dit Congrès]. » Mais ces bonnes dispo- 
sitions ne devaient pas tarder à se modifier rapidement sous la 
pression de circonstances extérieures imprévues. 

3. Phase amêricaniste . — Cette désignation un peu barbare me 
paraît tout indiquée en raison du rôle sinon exclusif, du moins pré- 
pondérant, que jouèrent ici les ressortissants du Nouveau-Monde. — 
Dès les mois de mai et juin j'avais reçu et transmis à Hélène de 
nombreuses lettres d'amateurs étrangers qui, ayant eu connaissance 
de Des Indes, désiraient être mis en relation avec l'incomparable 
médium et assister à ses séances, dans les buts les plus divers. 

Simple curiosité de dilettante, envie sérieuse de s'instruire, ardent besoin 
de communication tangible avec l'au-delà, recours désespéré aux puissances 
inconnues pour obvier aux impuissances trop connues de l'humaine 
sagesse, etc., tous les motifs imaginables se laissaient entrevoir ou s'éta- 
laient à nu dans ces sing-ulières et souvent touchantes sollicitations. Une 
dame éplorée suppliait que Léopoldlui ramenât le cœur trop volag"e de son 
époux. Une autre, qu'il accordât à une amie la goiérison d'une maladie 
mentale où les moyens naturels avaient échoué. Un ancien officier devenu 
aveugle espérait un remède, matériel ou fluidique, qui annulerait l'incu- 
rable atrophie de ses nerfs optiques diagnostiquée par les premiers oculistes 
de France et de Navarre (je veux dire de Lausanne) : Léopold lui ordonna 
une infusion de plantain. Celui-ci désirait des conseils financiers ; celui-là, 
ne fût-ce qu'un mot de l'être adoré qu'il avait perdu. Etc. Toute la lyre, en 
un mot. Cela me fit, je l'avoue, un drôle d'effet, attristant et amusant à 
la fois, mélancolique et dérisoire, de découvrir ainsi qu'en publiant un 
livre où je m'étais efforcé de suivre les voies du bon sens (je ne dis pas du 
sens commun) et de ce que j'estime une saine méthode, j'avais surtout 
réussi à lancer un médium de plus sur le turf de la crédulité cosmopolite, à 
ériger une idole nouvelle, et à faire de ma patrie un lieu de pèlerinage 
spirito-occultiste très couru, fleuron qui manquait encore à sa couronne. 

Au début, M lle Smith accueillit fort dédaigneusement toutes ces 
démarches et déclara quelle n'accorderait aucune séance à ces 
inconnus indiscrets. Mais peu à peu elle fut touchée, et se prit à 
réfléchir devant la répétition de ces missives, venues parfois de 
bien loin, et dont les signataires n'attendaient qu'un mot favorable 
pour faire le voyage de Genève. Sa résistance enfin fut à bout lors- 
que des dames américaines, aussi comme il faut que charmantes, 
brisant toutes les consignes, vinrent personnellement la relancer 
jusqu'à son bureau et dans son domicile. Tant d'obstination aimable 
et de flatteuse persévérance méritait bien une séance. On en fit 



1 12 Th. Flournoy 

# 

plusieurs. Léopold se distingua, les nobles étrangères furent dans 
l'enchantement et ne s'en cachèrent point ; d'autres admiratrices 
accoururent, d'outre-mer et doutre-Manche, se joindre aux pre- 
mières autour de la fleur rare fraîche éclose... Bref, lorsqu'après 
deux mois d'absence je revins à Genève dans les derniers jours 
d'août, je trouvai M lle Smith engagée dans une série de séances toutes 
plus brillantes les unes que les autres. Je demandai la permission 
d'y assister; Hélène me répondit que cela était impossible, les mes- 
sages spirites obtenus par ces dames étant d'un caractère trop 
intime pour s'accommoder de la présence d'un tiers. Je n'eus garde 
d insister, comprenant bien qu un hérétique aux yeux de qui le 
martien n'est que du français déguisé, risquerait d'être un gênant 
trouble-fête dans les solennelles rencontres où les défunts réin- 
carnés sur Mars et leurs parents encore sur Terre échangent leurs 
épanchements sous les espèces mystico-linguistiques d'Esenale. Je 
n'obtins pas plus de succès dans ma demande (lavoir au moins 
communication, après coup, des textes martiens recueillis, afin de 
compléter la littérature de cette langue déjà publiée dans Des Indes. 
Il semble bien que dans 1 entourage de M lle Smith les recherches 
scientifiques inspirent encore plus d'antipathie aux spirites de 
l'étranger qu aux indigènes. 

D'après mes renseignements combinés avec ceux de M. Lemaitre, 
M lle Smith a dû donner à ces nouveaux venus de diverses nationa- 
lités, de la fin d août au milieu d octobre 1900, une trentaine au 
moins de séances spirites, tandis que dans les années précédentes 
elle en avait à peine deux ou trois par mois en moyenne. Il est pro- 
bable qu à ce nouveau régime elle se serait rapidement fatiguée, 
avec ses occupations obligatoires au bureau, interrompues seulement 
pendant quinze jours de vacances en juillet, si la destinée ne lui 
avait soudainement apporté un remède tout puissant en l'affran- 
chissant à jamais de son labeur quotidien. Au nombre des touristes 
de passage que sa réputation avait groupés autour d'elle, se trouvait 
une dame J., aussi généreuse que fortunée, veuve d'un amateur très 
distingué des sciences et des arts, qui, de son vivant, avait maintes 
fois su mettre ses vastes ressources financières au service de diverses 
entreprises utiles. Madame J., qui continue avec intelligence les 
traditions de libéralité et de large philanthropie de son mari, se 
prit de sympathie pour M lle Smith, d'intérêt pour ses séances, d'ad- 
miration pour ses remarquables facultés ; et comprenant bientôt 
combien il devait être préjudiciable à la santé d'Hélène de mener 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I I 3 

de front ces deux existences, également épuisantes, de médium non 
professionnel mais ne comptant pas ses séances, et d'employée de 
commerce dune assiduité jamais en défaut, elle pensa ne pouvoir 
faire un plus noble et plus judicieux usage dune petite partie de ses 
revenus qu'en donnant à M 1 - 8 Smith l'indépendance et la sécurité 
matérielle que celle-ci rêvait, consciemment et subconsciemment, 
depuis tant d'années. 

Par une belle journée d'automne (i3 octobre 1900), comme Hélène se 
disposait, après son modeste repas de midi, à reprendre le chemin accou- 
tumé du bureau, M mc J. l'enleva pour ainsi dire en voiture et la conduisit 
dans une maison de banque d'où, après quelques formalités, sa protégée 
ressortit largement assurée désormais, pour elle et sa mère, du pain quoti- 
dien jusque-là si durement gagné à la sueur de leur front. Bien qu'elle eût, 
depuis quelque temps, plus ou moins pressenti la possibilité d'un tel événe- 
ment à certains mots encourageants de M me J., la réalisation soudaine, et 
dans des proportions inattendues, de ces vagues espérances, fut un choc 
dont ceux-là seuls peuvent se faire une idée qui ont vu s'ouvrir tout à coup, 
sur l'espace libre et ensoleillé, la porte du noir cachot où se consumait leur 
existence. Heureusement, on ne meurt pas de joie, surtout quand on pos- 
sède, comme soupape de sûreté aux émotions violentes, le bienfaisant canal 
de dérivation des phénomènes subconscients. Lorsque Hélène, ayant quitté 
sa bienfaitrice, voulut prendre le tramway pour rejoindre sa mère au plus 
vite, Léopold lui apparut sur le marche-pied de la voiture, l'empêcha d'y 
monter, puis, se tenant à son côté gauche tandis que sous sa direction elle 
allait comme en rêve à travers les rues populeuses, il la mena malgré elle à 
son bureau, et la fit sur-le-champ prendre congé de ses chefs dans une 
scène qu'il ne m'appartient pas de narrer. Ayant ainsi définitivement rompu 
en quelques minutes avec un passé de vingt ans, Hélène put rentrer chez 
elle et conter l'aventure à sa mère. 

Qui fut encore plus stupéfait que ces dames? Ce fut l'auteur de Des Indes, 
qui ne s'attendait à rien et à qui Hélène téléphona le soir même la grande 
nouvelle. Je n'en crus pas mes oreilles. Sans doute j'avais bien espéré que 
dans le flot de spirites anglo-américains déclanché par mon livre, il s'en 
trouverait quelques-uns d'assez généreux et intelligents pour reconnaître les 
services médianimiques (toujours gratuits) d'Hélène d'une façon pratique, 
propre à lui faciliter peu à peu l'échange de sa place si astreignante de 
simple employée de commerce contre une position supérieure, plus indé- 
pendante et rémunératrice. Mais qu'il y eût encore, même dans le monde 
occulte, des fées capables de transformer sur-le-champ d'un coup de 
baguette, ou d'un trait de plume, le cuivre en or et une servitude abhorrée 
en paradisiaque liberté, je ne l'avais certes jamais imaginé, pas même en 
rêve. Aussi, à l'ouïe des paroles d'Hélène, commençais-je par soupçonner 
une nouvelle frasque de son inconscient, quelque hallucination auditivo- 
visuelle qui aurait traduit sous l'aspect d'une généreuse donatrice ses chi- 
mériques rêveries latentes de richesse et de bonheur. Mais le lendemain je 
dus bien me rendre à l'évidence lorsque je reçus la visite d'Hélène, rayon- 
nante, accompagnée de sa bienfaitrice, presque aussi heureuse, qui venaient 
m'annoncer officiellement la grande nouvelle ; et, m'associant à leur joie, 
je pus m'abandonner en mon for intérieur au doux sentiment de fierté d'un 
auteur dont la plume se trouve avoir été pour quelque chose dans le bon- 
heur et la liberté d'autrui. 



i i /j Th. Flournoy 

En ce qui concerne l'étude scientifique de ses phénomènes médiu- 
miques, le brillant changement de situation de M lle Smith ne 
modifia en rien 1 état de choses qui s était établi au cours des deux 
derniers mois, ou plutôt il le consacra. Désormais libre de tout son 
temps, elle multiplia les séances à ses nouveaux amis spirites, mais 
ni M. Leraaitre ni moi n'y fûmes conviés ; et elle se mit à noter ses 
nombreuses visions spontanées, ultramartiennes et autres, mais en 
nous les taisant soigneusement, de sorte que (-'est seulement six mois 
plus tard que M. Lemaitre en apprit l'existence c'est ce que j'appel- 
lerai le dossier réservé). Cette espèce d'ostracisme à l'égard de ceux 
qui lui rappelaient Des Indes et personnifiaient « la science » à ses 
yeux, n'a rien qui doive surprendre. Il n'en pouvait guère être autre- 
ment ; car, sentant bien qu'on ne saurait contenter tout le monde, 
et mise par la force des circonstances dans la nécessité presque iné- 
luctable de faire un choix, comment eut-elle hésité un seul instant ? 
D un coté 1 atmosphère desséchante d'analyse critique et d'observa- 
tion méthodique, presque inquisitoire, voire soupçonneuse parfois, 
qui au bout de tant d'années n'avait abouti qu'à Des Indes ; de 
l'autre le courant américaniste de foi sereine, d'admiration enthou- 
siaste, de douce et chaude sympathie, où Hélène avait de prime 
saut trouvé le bonheur et le libre épanouissement de son être. 
Chacun de nous, à sa place, se serait décidé comme elle. Elle eut 
d'ailleurs l'amabilité de nous accorder, le 2 novembre, jour des 
Morts, — peut-être en manière d'adieu — une dernière séance, à 
laquelle n'assistait que sa mère outre M. Lemaitre et moi, et dont 
Léopold fit tous les frais (v. plus loin p. 132). Peu de jours après, 
elle partait pour Paris, où sa bienfaitrice l'avait invitée à passer 
chez elle la fin de l'année, et je citerai à propos du cycle royal quel- 
ques lignes de la lettre qu'elle m'écrivit de la grande capitale. 

k. Phase actuelle. — Après son retour à Genève au Nouvel-An 
1901, je fis encore à M Ile Smith deux ou trois visites, mais il ne 
tarda pas à sauter aux yeux que le point de vue proprement scienti- 
fique ne lui disait plus rien, et réciproquement. Toute entière aux 
nouvelles relations et correspondances nouées dans la phase améri- 
caniste précédente, que la période actuelle ne fait d'ailleurs que 
continuer, Hélène s est mise à cultiver elle-même les beaux dons 
médianimiques qu'elle a reçus en partage, de manière à les faire 
fructifier avec autrement d abondance que par les lentes et stériles 
méthodes de la science officielle. C'est ce qui ressort déjà des notices 
qui ont pain ces derniers mois dans divers journaux spirites et rangers. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIK l I 5 

Par exemple le Vessillo Spirifisfa, de Vercelli, annonce dans son numéro 
de juin 1901, que « M lle Smith, la célèbre voyante de Genève, a renoncé au 
poste qu'elle occupait depuis bien des années dans une maison de commerce, 
pour se consacrer exclusivement au développement et à la pratique de ses 
facultés psychiques. » — De môme la Pair Universelle, de Lyon (août 
igoi, p. 116) : « On dit que M lle Smith va se consacrer entièrement à la 
médiumnité ; espérons qu'à l'avenir elle aura affaire à des expérimentateurs 
plus au courant que M. Flournoy des phénomènes psychiques. » 

Je ne sais s'il faut voir dans ces informations et dans ce vœu 
final — auquel je m'associe entièrement — un communiqué officieux 
provenant de l'entourage de M 1,e Smith, ou une simple rumeur 
publique du monde spirite. Quoi qu'il en soit, je peux en confirmer 
l'exactitude et y ajouter quelques détails, grâce aux renseignements 
tout récents (octobre 1901) que je dois à l'obligeance de mon 
aimable collègue M. P. Marchot, professeur de philologie romane à 
la Faculté des Lettres de Fribonrg (Suisse). M. Marchot, qui s'inté- 
resse dans ses moments de loisir aux recherches psychiques et qui 
a eu l'an dernier plusieurs séances avec Hélène (je rapporterai plus 
loin son sentiment sur la médiumité de celle-ci), vient de lui faire 
de nouveau quelques visites — mais où elle ne lui a pas donné de 
séances — et il a bien voulu me communiquer les points suivants 
qu'il tient directement des dames Smith : 

Hélène et sa mère sont profondément irritées contre la Science et les 
Savants, et tout leur désir est de n'avoir plus rien à faire avec des profes- 
seurs. Hélène a passé une partie de l'été dans un château au-dessus de Nyon 
(Vaud) où on l'avait invitée. Chez elle, elle n'est jamais inoccupée, sa santé 
est excellente et elle travaille toute la journée à divers travaux d'art à 
l'aiguille ; de plus, elle étudie l'anglais, qu'elle écrit déjà couramment, et 
la peinture où elle a réalisé de rapides progrès. En fait de médiumité, elle- 
donne quelques séances à des étrangers, principalement à des Américains, 
et les communications et révélations obtenues par son intermédiaire sont 
tout à fait extraordinaires. A la maison, elle a des accès de trance où elle 
entre d'elle-même et dans lesquels elle écrit une masse de choses, surtout 
du sanscrit et des langues planétaires ; malheureusement il lui arrive fré- 
quemment de tomber dans un sommeil si profond que sa main s'arrête, et 
quand elle revient à elle, sans souvenirs nets, elle trouve inachevées les 
communications qu'elle avait commencé de recueillir avant de s'endormir 
complètement. Elle en a cependant déjà une collection considérable [dossier 
réservé], qui se trouve en grande partie (spécialement les textes sanscrits) 
entre les mains d'un monsieur qui les étudie avant qu'ils soient publiés. Ce 
qu'elle a eu de plus récent et de plus curieux est un cycle lunaire, qui lui 
paraît déjà toucher à sa fin ; le mot ne lui plaît pas et lui semble prêter au 
ridicule, mais c'est sous ce nom que la chose lui a été révélée, et le contenu 
n'en est pas moins intéressant : il s'agit de messages sur les habitants de la 
Lune, qui n'est que partiellement habitée, sur leur genre de vie, leur civili- 
sation, leur langue, leur écriture. Tout cela paraîtra peut-être bientôt, avec 
la photographie de M lle Smith à l'état normal, dans un livre qui sera une 
sorte de tome second de Des Indes, mais publié par Hélène elle-même, avec 



ii6 Th. Flournoy 

l'aide de collaborateurs qu'elle choisira selon son gré, et rédigé cette fois 
dans un tout autre esprit que celui de M. Flournoy. 

Ces derniers détails appellent une réflexion par laquelle je clos 
ce chapitre. Quelques personnes m'ont exprimé leur regret de ce 
que l'étude ultérieure du cas de M lle Smith ne me soit pas réservée. 
(( Ce sera fâcheux — m'écrivait par exemple M. Myers, il y a un an, 
à propos du changement de fortune d'Hélène, dont il prévoyait les 
conséquences — ce sera fâcheux si cet événement la soustrait à votre 
influence. » Tout bien pesé, je suis d'un autre avis et je pense qu'il 
n'y a rien à regretter à ce qu'ont fait les circonstances ; car, même 
si elles m'avaient permis de continuer à suivre la médiumité de 
M lle Smith, la sagesse m'eût commandé, dans l'intérêt bien entendu 
de la science, de me retirer spontanément et de passer la main à 
d'autres. J'estime en effet que, contrairement à ce que l'on préconise 
souvent en ce domaine, il n'est pas bon qu'un médium soit étudié 
trop longtemps par le même investigateur, parce que ce dernier, 
malgré ses précautions, finit inévitablement par façonner la subcons- 
cience si suggestible de son sujet et par lui imprimer des plis de 
plus en plus persistants, qui s'opposent à tout élargissement pos- 
sible de la sphère d'où jaillissent ses automatismes. En d'autres 
termes, une sorte d'ankylose psychologique menace le médium qui 
se sait — ou se croit — un objet constant d'étude de la part de 
son observateur ; ce sentiment d'une surveillance continuelle, de 
près et de loin, le met peu à peu dans une quasi-impossibilité de 
fournir d'autres catégories de phénomènes que ceux qu'il s'imagine 
subconsciemment être attendus de lui, et il en vient à tourner tou- 
jours dans le même cercle. Aussi l'investigateur doit-il sans cesse 
se demander, à l'égard de chacun des médiums qu'il étudie, jusqu'à 
quel point il n'est pas à la longue devenu lui-même tout à la fois 
une cause prépondérante des phénomènes qu'il obtient et un obs- 
tacle essentiel à ceux qu'il n'obtient pas. Le remède fort simple à 
ce danger est, quand on a fourni ce qu'on peut en fait d'observation 
minutieuse et d'analyse serrée, d'abdiquer en faveur de successeurs 
dont l'influence toute fraîche favorisera peut-être l'éclosion de faits 
inédits. En ce qui concerne spécialement M lle Smith : d'un côté 
l'intérêt que j'ai pris à son roman astro-linguistique a certainement 
contribué à entretenir ses activités subliminales dans cette direction, 
. et leur a donné une impulsion dont l'effet est encore sensible, bien 
que depuis longtemps je n'y joue plus aucun rôle direct; mais d'un 
autre côté, s'il y a chez elle des phénomènes réellement supranor- 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I I 7 

maux (télépathie, lucidité, interventions spirites, etc.), les disposi- 
tions ultrasceptiques quelle m'attribue à leur endroit, surtout depuis 
la publication de Des Indes, la rendraient probablement incapable 
d'en produire en ma présence, la seule idée d'être observée et ana- 
lysée par moi pouvant suffire à l'inhiber sous ce rapport. Bref, je 
serais moins bien placé que tout autre pour stimuler chez M lle Smith 
l'exercice de facultés que je n'ai pas su découvrir dans sa médiu- 
mité pendant les six années où je l'ai suivie de près, et c'est pour- 
quoi, au dernier alinéa de Des Indes, j'avais déjà laissé la porte 
ouverte à « d'autres observateurs » mieux qualifiés que moi pour 
mettre en lumière ses pouvoirs supranormaux éventuels. Il y a donc 
tout avantage à ce que ces nouveaux explorateurs trouvent devant 
eux le champ libre et un médium enfin affranchi de préoccupations 
paralysantes. Puisse seulement l'éclat du supranormal ne pas les 
éblouir au point de leur faire perdre de vue les sentiers étroits, 
mais sûrs, de la méthode scientifique ! 



CHAPITRE II 
Léopold et la, Subconscience de M Ur Smith. 

Les faits de ces deux dernières années n'ont pas apporté de modi- 
fication, ni même d'addition essentielle, à ce que j'ai dit de Léopold 
dans Des Indes. On se souvient que ce personnage, qui se donne 
pour Joseph Balsamo désincarné, n'est à mes yeux qu'un dédouble- 
ment de M ile Smith, une portion de son propre être peu à peu syn- 
thétisée à part, la forme la plus ancienne et la plus élaborée de sa 
subconscience. La genèse purement psychologique que j'ai tenté 
d'esquisser de cette seconde personnalité n'a pas soulevé de critiques 
du côté scientifique. Quant aux auteurs spirites — bien qu'ils n'ad- 
mettent, cela va de soi, aucunement ma manière de voir et qu'ils 
tiennent, sinon pour l'identité de Léopold avec le feu comte de 
Cagliostro, du moins pour sa réalité objective et indépendante de 
M lle Smith — la faiblesse pour ne pas dire la complète nullité de 
leurs objections paraît me donner pleinement gain de cause sur 
ce point. Même le regretté F. W. H. Myers — que sa haute intelli- 
gence scientifique et son sens profond de la méthode placent d'ail- 
leurs bien au-dessus du courant occulto-spirite ordinaire — même 
lui, si expert pourtant à découvrir dans les observations psycholo- 
giques les moindres possibilités de supranormal, il dit en parlant de 

ARCH. DE PSYCHOL., T. I. 8 



1 1 



8 Th. Flournoy 



l'esprit-guide de M lle Smith que c'est beaucoup plus probablement 
(much more probably) la forme la plus développée de sa personna- 
lité seconde 1 ; et en classant ce cas sous la rubrique pseudo-posses- 
sion, il reconnaît assez explicitement qu'il n'y a pas grandchose à 
en tirer en faveur de l'hypothèse spirite. Sans doute nous n'en som- 
mes pas encore à trancher les questions de cet ordre par des démons- 
trations mathématiques; mais jusqu'à meilleur informé et en atten- 
dant les découvertes ultérieures que d'autres observateurs plus 
pénétrants pourront faire sur la nature réelle de Léopold, il me 
parait difficile de voir en lui autre chose que la principale sous- 
personnalité d'Hélène Smith. 

La plupart de mes critiques du camp spirito-occultiste ont jugfé plus avisé 
d'éluder la question. — M. Delanne n'en dit rien. — M. de Rochas imite 
de Delanne le silence prudent et ne nomme pas même Léopold. — M. le 
D r Gvel n'ose se prononcer ; après avoir très fidèlement résumé mon opi- 
nion et quelques-unes des preuves à l'appui, il se borne à dire que tout ce 
raisonnement a longuement et très logiquement construit » n'entraîne pas 
la conviction... de ceux qui sont déjà convaincus par ailleurs du spiritisme; 
mais il n'avance aucun argument précis pour l'hypothèse spirite, ni aucune 
objection péremptoire contre l'hypothèse « subconscientielle », appliquées à 
ce personnage somnambulique. — La Société d'Etudes Psychiques de 
Genève consacre à Léopold un chapitre entier 2 , mais tellement entortillé 
que je n'ai pas réussi à en déçaerer une idée nette : l'auteur anonyme d'Au- 
tour se livre à toutes les digressions possibles plutôt que de déclarer fran- 
chement s'il accepte la erenèse psychologique du dit Léopold retracée dans 
Des Indes, ou s'il persiste à tenir ce personnage pour un être réel, objectif 
et indépendant de M Ue Smith. Sans doute il incline plutôt vers cette seconde 
opinion, et voudrait bien transformer en « irréductible » le dualisme appa- 
rent qui éclate entre Léopold et son médium ; mais comme il se borne à 
répéter les descriptions — en passant soigneusement sous silence les expli- 
cations — que j'ai données de ce phénomène, cela ne contribue guère à 
élucider le problème. Il paraît du reste que ces sujets-là sont plus faciles 
à traiter en vers qu'en prose, car M. le prof. Cuendet (qui n'est pas l'auteur 
d'Autour) est venu à la rescousse dans la langue des dieux, où je me 
reconnais battu d'avance. N'importe; il semble qu'une Société qui se pique 
de métlio le sérieuse — et dont certains membres, non des moindres, ont 
eu avec M llp Smith autant (si n'est plus) de séances que nous — aurait pu 
se donner la peine de défendre la réalité du cher ami Léopold autrement 
qu'en se pâmant d'étonnement à l'idée d'un moi second ou subliminal. 



1 F. W. H. Myers. Psew'o possession. Pioceedings of the Society for psvehical 
Research, vol. XV. p. 399(<ctobie 1900). Dans cet aiticle, l'omission des guillemets 
au dernier al.néa de la p. 404 fait apparaîtie ces seize lignes comme étant de la plume 
de hivers, alors qu'elles sont eu léalité la citation d'un alinéa de Des lyides (p. 415). 
Avec sa loyauté habituelle, poitani jusque sur les plus petits détails, Myers m'écrivit 
pour -'excuser de cette insigninante inadvertance. 

2 Autour des Indes à La Planète Mars, publ é (sans nom d'auteur) sous les auspices 
de la Société d'Etudes Psychiques de Genève, ln-12, Genève. 1901, pages 94 et suiv. 
J'ai répondu à ce volume, qui ne manque d'ailleurs pas d'intérêt, dans la Semaine 
Littéiaire de Genève (n os des 1 er et 8 juin 1901, A propos d'un livre spirite). 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I 1 9 

C'est bien en effet à cette impression vague d'étonnement que se réduit au 
bout du compte toute l'argumentation que les porte-paroles officiels — 
dialecticiens ou chansonniers * — de l'honorable Société spirite de Genève 
opposent à l'interprétation psychologique de l'esprit-guide d'Hélène. 

La solution spirite, qui fait de Léopold un désincarné, a l'incon- 
testable avantage de la commodité et de la simplicité, car elle dis- 
pense de toute recherche; tandis que si l'on croit découvrir en lui 
une personnalité seconde, on assume la lourde tache d'entreprendre 
en quelque sorte la psychologie de cet être vaporeux, pour lui assi- 
gner sa place, sa genèse et ses fonctions dans la vie intégrale d'Hé- 
lène. C'est ce que j'ai essayé de faire tant bien que mal dans le 
chapitre IV de Des Indes (p. 75-134), et personne jusqu'ici ne m'a 
adressé de critique précise sur la façon dont je me suis acquitté de 
cette tache. D'autre part, les récentes manifestations de Léopold 
dont j'ai eu connaissance nous le dépeignent, au demeurant, tel que 
précédemment, en sorte que je ne vois pour ainsi dire rien à retou- 
cher au portrait que j'en ai esquissé. 

Je rappelle brièvement que le soi-disant esprit-guide de M lle Smith est 
une formation hypnoïde de nature et d'origine essentiellement psycho- 
sexuelles, dont le premier début nettement connu remonte à une frayeur de 
la dixième année. — Il est cependant à présumer que les germes initiaux 
de ce processus datent d'encore plus haut, et divers incidents de l'enfance 
d'Hélène, qui ont impressionné ses parents et dont ils conservèrent un très 
vif souvenir, viennent à l'appui de cette supposition. C'est ainsi qu'à l'âge 
de deux à trois ans la petite Hélène, parlant tout juste, se promenait un 
jour avec sa bonne quand vint à passer un monsieur inconnu: il s'arrêta 
stupéfait devant la filletle et dit à la bonne: « A qui appartient cette superbe 
petite? » Puis il s'informa de la profession de ses parents et demanda : 
« Est-ce qu'ils sont des créoles ? » La bonne ayant répondu que non, il 



1 Citons à titre d'échant lion les deux premiers couplets (il y en a cinq) de lachansou 
publiée par M. Cuendet [vice président de la Société d'Etudes Psychiques de Genève] 
dans le journal humoiistique Le Papillon (Genève, 24 juillet 1901) : 

Les Exploits du Subliminal. 

Air : Hommes noirs d'où sortez-vous ? 

I II 

L'hypothèse de Flournoy Ce moi, sous un nom d'emprunt, 

Me tiouble et me rend peiplexe: Sur l'autre moi toujours vrille, 

L'homme aurait un sec ond moi II vient en temps opportun, 

De nature fort complexe. Il moralise, il conseille. 

Au moi naturel ce moi sous-jacent Pour guérir les maux il a des seciets : 

Dameiait 1 pion... et, c'est lenversant! Tel était blafard, dont bientôt après 

Se travestirait, changeiait de sexe... La peau rtd vient et rose et veimeille 

Certes, pour un moi, ça n'est pas banal. Sans soins médicaux du moi principal. 

Cet original (bis Quel original (bis) 

A reçu le nom de « Sublim nal ». Que le prétendu moi-subliminal ! 

On ne saurait trop se féliciter de cette heureuse intervention d'une Muse aimable et 
badine dans les problèmes, un peu secs, concernant le « subliminal » en général et 
M lle Smith en particulier! 



120 Th. Flournoy 

s'approcha d'Hélène et lui dit : « Mais, ma bonne petite, ta maman a oublié 
de te faire des veux ! » voulant dire par là qu'elle avait des yeux d'ange. 
L'enfant, toute surprise de ce qu'on lui disait qu'elle n'avait pas d'yeux, 
regarda sa bonne avec effarement, considérant tour à tour et fort long-temps 
le monsieur et la bonne. Cette dernière fut tellement frappée de cette scène 
qu'elle s'empressa de la raconter à M nie Smith, de la bouche de qui M. Le- 
maitre a récemment recueilli l'anecdote. Il est clair que des compliments 
ou épisodes singuliers de ce genre — qui ont bien pu se réitérer, étant 
donnés le regard en effet très profond et la remarquable physionomie 
d'Hélène — ont dû, chez une nature héréditairement prédisposée, contri- 
buer à préparer* le terrain pour les rêveries subconscientes et les dédouble- 
ments d'un âge plus avancé ; car, même sans avoir directement trait aux 
fonctions du sexe, les incidents qui ramènent violemment l'attention de 
l'individu sur lui-même et où il se sent tout à coup le point de mire, l'objet 
îles appréciations d'autrui, constituent presque inévitablement une secousse 
émotive d'une acuité pénétrante, dont les vibrations, à travers les diverses 
formes de la pudeur ou des instincts sociaux, s'irradient jusque dans la sphère 
psvcho-sexuelle alors même que celle-ci/semble totalement endormie et atten- 
dra de longues années encore avant de se révéler à la personnalité consciente. 

Je rappelle aussi que sous sa forme actuelle très complexe et personna- 
lisée, le protecteur spirituel de M lle Smith n'est pas né d'un seul coup, mais 
qu'il résulte d'un développement et d'un enrichissement progressifs, où 
l'initiation d'Hélène au spiritisme et sa pratique des exercices médiani ini- 
ques ont été de tout-puissants adjuvants. C'est peu à peu que Léopold a 
revêtu par suggestion le rôle de Cagliostro ; et que, élargissant sa sphère 
d'action bien au delà du champ spécial où il avait pris naissance, il en est 
venu à embrasser toute une catégorie de préoccupations intimes ou d'ar- 
rière-pensées d'Hélène dans les domaines les plus divers, moraux, religieux, 
sociaux, aussi bien que dans l'ordre des fonctions organiques. Dans ces 
attributions variées il lui est néanmoins resté, de ses origines premières, un 
caractère général d'arrêt, de prohibition, de réserve. Sa sollicitude pour sa 
protégée a quelque chose de timoré ; il la retient sur le chemin des impru- 
dences ; il l'exhorte à la résignation dans les difficultés de la vie, au pardon 
vis-à-vis des gens à qui elle a des raisons réelles ou imaginaires d'en vou- 
loir, à une mysticité contemplative plutôt qu'à l'action ; il lui a fait refuser 
toutes les demandes en mariage dont elle a été l'objet (pas moins de quatre 
depuis près d'un an), parce que, dit-il, celui qui lui est destiné n'a pas 
encore paru ; il s'est montré inquiet et préoccupé de son changement de 
fortune, de son voyage à Paris, etc. Il synthétise en un mot toute une série 
d'inhibitions instinctives, de sages réflexions, d'hésitations latentes qui ne 
sciaient sans doute qu'obscurément et insuffisamment senties par la per- 
sonnalité ordinaire sans le renforcement hallucinatoire qu'il leur commu- 
nique à certains moments. Léopold n'a en tout cas rien du surhomme de 
Nietsche, et en dépit de sa grosse voix et de ses airs terribles dans les 
séances d'incarnation, il trahit un caractère plus féminin qu'on ne s'y atten- 
drait de la part de feu Cagliostro, lequel de son vivant ne paraît pas avoir 
été précisément un scrupuleux. 

Enfin, si réel et concret qu'il puisse sembler par instants, il n'y a aucune 
raison valable de penser que Léopold ait acquis une personnalité vraiment 
continue, une conscience propre et distincte, dont le cours se poursuivrait 
simultané mais non identique à la vie mentale ordinaire d'Hélène, comme 
cela paraît par exemple être le cas pour Sally dans la curieuse observa- 
tion de quadruple personnalité, récemment publiée par le D r Morton 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIK 12 1 

Prince *. Je ne suis pas même certain d'avoir jamais observé temporai- 
rement une véritable dualité de personnes conscientes chez M Ue Smith ; 
ayant déjà indiqué mes doutes à ce sujet dans Des Indes (p. nG), je n'y 
reviens pas. En tout cas, si cette dualité réelle existe chez elle, il n'y a aucun 
indice qu'elle soit permanente. Aussi, à proprement parler, je conçois 
Léopold moins comme une personnalité seconde que comme un état second, 
un rôle de la subconscience, un pli habituel, une ornière creusée où le 
moindre incident tend à faire glisser Hélène. Et encore cet état n'est-il pas 
quelque chose de fixe et d'arrêté, mais il présente tous les degrés. La sub- 
conscience d'Hélène possède, en quelque sorte, une consistance fluide ou 
du moins très plastique, et Léopold n'en est qu'une forme favorite de cris- 
tallisation passagère, où se précipite la dite subconscience en attendant de se 
redissoudre et d'affecter d'autres formes. Ses plans de clivage principaux, 
ses rôles somnambuliques préférés, sont loin d'être nettement différenciés. 
Ils s'entrecoupent, se fondent parfois les uns dans les autres, de manière à 
empêcher toute distinction radicale et absolue. Léopold en particulier, à ses 
degrés inférieurs, ne consiste souvent qu'en automatismes isolés, incohé- 
rents, dont je n'ose pas affirmer qu'ils se rattachent vraiment à une per- 
sonnalité spéciale, consciente d'elle-même, au-dessous de la conscience 
d'Hélène. Et, à ses degrés supérieurs, il se métamorphose insensiblement 
en d'autres personnalités (les Martiens, etc.) qui semblent distinctes de lui 
au premier abord, mais ne sont en réalité que des déguisements sous lesquels 
on le reconnaît encore. Tel le sujet hypnotisé qui se transforme dans les 
personnages les plus divers au gré des suggestions extérieures. Si donc je 
continue, pour la commodité du langage, à parler de Léopold comme d'une 
personnalité seconde, cette expression doit être entendue curn grano salis 
et ne pas faire oublier sa nature toujours instable et fluctuante. Il se peut 
d'ailleurs qu'il y ait une certaine différence de psychogénèse entre les deux 
catégories de rôles principaux où se manifeste actuellement la subconscience 
de M Ue Smith. Les personnalités de Marie-Antoinette et de la princesse 
hindoue seraient l'aboutissement des douces rêveries subconscientes où 
Hélène se complaisait jadis dans ses moments d'abandon et de far-niente, 
tandis que Léopold représenterait une désagrégation beaucoup plus pro- 
fonde, résultant de chocs émotifs et de secousses psychiques plus ou moins 
violentes. Mais le défaut de renseignements précis sur M 11 ® Smith pendant 
les trois premiers quarts de son existence fait qu'il serait oiseux de pous- 
ser plus loin ces subtiles considérations. 

Sans avoir donc rien à modifier à mon interprétation psycholo- 
gique de Léopold, je ne crois pourtant pas inutile d'ajouter ici quel- 
ques nouveaux spécimens de ses manifestations dans la vie de sa 
protégée, parce que la psychologie subliminale est encore loin d'être 
chose si rebattue qu'il soit désormais superflu d'en multiplier les 
exemples. Je ne vise point en ceci, bien entendu, mes collègues du 
métier à qui je n'ai rien de neuf à apprendre sur ce sujet ; et pas 
davantage, pour une raison différente, les écrivains spirites intran- 
sigeants, incapables d'apercevoir autre chose que des « bourdes soi- 



1 D r Morton Prince. The developmenl and genealogy of the Misses Beauchamp. 
Proceed. S. P. R. vol. XV, p. 466 (février 1901). — (Traduct. française dans le volume 
de comptes rendus du IV me Congrès international de Psychologie, Paris 1901, p. 194.) 



122 Th. Flournoy 

Tu^&J Âovëtctl) ÂûJcnisneJ Je $'ï. 

*fOVrru.cmJ QaSÏÏtU ûC "t t*î%W<kù^ 4-fofa, 

Fig. 1. — Fragment d'une lettre de M" e Smith (du 23 février 1900) renfermant, inter- 
calées au milieu de son écriture ordinaire, deux lignes et demie d'une écriture dif- 
férente. Remarquer entre autres la forme des p, r, ss et d. — [Collection de M. Le- 
maître.] 

disant psychologiques » ! dans tout essai d'explication naturelle des 
facultés médiumiques. Mais à côté de ces derniers, il y a bon nombre 
d'amateurs à l'esprit ouvert, qui n'ont pas de siège fait, et dont le 
sincère désir de s'éclairer mérite bien qu'on leur fournisse, quand 
on en a l'occasion, des cas typiques accompagnés de quelques remar- 
ques ayant pour but, non de régenter leur propre pensée, mais au 
contraire de la stimuler aux réflexions personnelles et à l'analyse 
sérieuse des faits. Les échantillons suivants, que je place dans l'ordre 
de leur complexité psychologique croissante, me semblent à cet 
égard assez instructifs pour ne pas les laisser perdre. 

1. Au degré le plus inférieur et rudimentaire des interventions 
subliminales chez M Ile Smith, se trouvent les rêveries fugitives, les 
instants d'obnubilation soudaine de la conscience, les velléités d'état 
second, qui viennent à la traverse de la veille normale comme des 
bouffées ou nuées passagères sans relation logique avec le cours de 
là pensée. On ne saurait encore voir des manifestations proprement 



1 La Paix universelle, de Lyon, août 1901, p. 115. 




SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 12 

QiJLi •&/ -QnMj .fhffnJduA) yîùuAw! J'eJt 

■hjùJoijjLV tut Qmrdu n)(MHÏi&plâ Je ûÈk/ 'akt- 
4ij, Lin, cmdeM\ Â jfa^T . 

Fig. 2. — Autre fragment de la même lettre. Les premiers mots et les deux dernières 
lignes sont de l'écriture ordinaire de M lle Smith. Dans le passage supprimé et rem- 
placé par un pointillé, se trouvent des d de même formation que celui du mot len- 
demain de la fig. 1. Remarquer entre autres les barres des t, et le délié terminal 
des e, r, n, etc. à la tin des mots. 

dites de « Léopold » dans ces vagues efflorescences, dont chacun 
peut se faire une idée approximative en observant le chaos confus 
d'images, de souvenirs, d'associations fantaisistes et incohérentes 
qui remplissent la pénombre ou les marges du Moi et tendent sans 
cesse à le distraire. Chez Hélène, le subit envahissement de la 
conscience, par les fumées de cette ébullition sous-jacente, se trahit 
au dehors par de courtes absences dans la conversation et des modi- 
fications éphémères de l'attitude ou de l'expression de la physio- 
nomie. Il ne serait guère aisé de les fixer à moins d'un cinémato- 
graphe enregistreur toujours braqué sur elle ; mais des traces 
durables du même phénomène se rencontrent fréquemment dans sa 
correspondance, sous la forme de changements non motivés d'écri- 
ture pour quelques mots ou quelques lignes. S'il s'agit d'un accès 
proprement dit d'hémisomnambulisme, d'une véritable trance, le 



124 Th. Flournoy 

stvle et la teneur même de la lettre en sont naturellement modifiés, 
comme j'en ai publié quelques exemples dans Des Indes (p. 131 et 
310, invasion de Léopold ou du rêve hindou). Mais sans aller jusque 
là, ni même jusqu'à la substitution de caractères étrangers aux 
caractères français, le graphisme d'Hélène peut se transformer con- 
sidérablement, le texte restant d'ailleurs indemne de toute altéra- 
tion appréciable. 

On en peut voir des exemples dans les fig. 1 et 2, reproduisant 
quelques fragments dune lettre à M. Lemaître où se trouvent deux 
passages qui semblent chacun d'une main différente, sans que 
d'ailleurs cette tentative d'invasion de personnalités étrangères se 
reflète en rien dans le style ou le fil de la pensée, qu'à la lecture de 
la lettre entière on voit se dérouler intacts au travers de ces singu- 
lières incartades de plume. Le va-et-viertt du rêve subconscient a 
donc affecté les centres graphomoteurs sans troubler la suite logique 
des idées. J'ignore à qui appartiennent ces deux écritures inter- 
currentes, qui offrent des ressemblances plus ou moins frappantes 
avec celles de Léopold, de Marie-Antoinette, de Barthez et surtout 
d'Hélène elle-même. Peut-être sont-ce deux nouvelles sous-person- 
nalités en train de s'élaborer dans la subconscience avant de faire 
leur apparition dans une scène somnambulique ; ou peut-être, plus 
simplement encore, le ressouvenir subit de quelques autographes 
récemment aperçus et dont l'aspect général conservé par la mémoire 
suffit, chez une nature aussi suggestible, à provoquer une imitation 
involontaire, automatique, de la part du mécanisme scripteur. — Ces 
changements dans l'écriture habituelle d'Hélène sont au total assez 
superficiels (surtout ceux de la fig. 2), et ne concernent guère que 
l'allure extérieure sans atteindre les caractères graphologiques 
essentiels. Et, à tout prendre, de tels caprices ne dépassent proba- 
blement pas les variations qui se produisent, suivant les dispositions 
du moment, dans les manuscrits de la plupart des gens. Mais ce 
qui fait leur intérêt et leur importance dans le cas de M lle Smith, 
c'est qu'ils représentent le degré rndimentaire, les échelons infé- 
rieurs du processus subconscient de transformation qui aboutit aux 
écritures très différenciées et caractéristiques de Léopold et des autres 
personnages oniriques remplissant les somnambulismes d'Hélène. 

Je ne suis pas assez graphologue pour disserter sur les divers documents 
fournis par la main de M lle Smith et en tirer des inductions psychologi- 
ques. Toutefois je m'imagine que le résultat général d'une analyse de ce 
genre serait de mettre en lumière l'identité fondamentale de toutes ces écri- 
tures au point de vue graphologique, et de corroborer ainsi ma thèse que 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 125 

les personnages, soi-disant indépendants, qui se manifestent dans les tran- 
ces d'Hélène ne sont que des modifications hypnoïdes d'elle-même. C'est du 
moins ce qui ressort déjà des quelques lignes que M me d'Ungrern-Sternberg, 
vice-présidente de la Société de Graphologie de Paris, a consacrées à 
M lle Smith dans son intéressant travail sur les écritures artificielles. Elle 
cite précisément les missives et la signature de Léopold {Des Indes, 
fig. 3, 7, 8) comme un bon exemple des Faux par autosuggestion, qui 
forment une subdivision de ce qu'elle a appelé les Faux spontanés ; et en 
comparant cette écriture médiumique avec l'écriture naturelle d'Hélène, 
elle remarque que « l'examen superficiel du non-graphologue s'exagère 
leur dissemblance ; mais, en y regardant de plus près, le tracé vertical et 
rigide de Léopold peut se ramener à une calligraphie subjective voulue, 
répudiant les simplifications, filles de l'activité manuelle et intellectuelle. 
Encore la signature Léopold Des Indes, fig. 7, p. 109 n'est autre chose 
que le graphisme spontané d'Hélène, démesurément grossi et penché, tra- 
hissant en outre un emballement de bonne foi par son grossissement... De 
tout le poids de son argumentation, la graphologie appuie les vues de 
Flournoy, déclarant l'écriture autosuggérée du célèbre thaumaturge sici- 
lien n'être qu'une modalité de l'individualité dédoublée d'Hélène. » 1 

Un indice que ces changements d'écriture, même aussi superfi- 
ciels et fugitifs que ceux des fig. 1 et 2, sont bien chez Hélène le 
symptôme d'un état spécial, et comme l'équivalent d'un accès de 
somnambulisme larvé, se trouve dans les irrégularités qu'on ren- 
contre souvent au moment du passage d'un graphisme à l'autre. Ces 
irrégularités témoignent en effet de troubles de l'innervation, 
incoordination motrice ou petites convulsions du bras ; voir par 
exemple les mots Quelles dans la fig. 1, et lui, pour, faute dans la 
fig. 2. (Comp. Des Indes, fig. 7.) 

2. Voici maintenant deux exemples typiques de cryptomnésie. 

1. — « Une chose curieuse, m'écrivit Hélène le 3o avril 1900, m'est arri- 
vée ce matin à 10 heures. J'avais coupé il va quelques jours deux écharpes 
sur une pièce de foulard. Puis elle avait rendu la pièce avec les écharpes au 
patron, M. X., qui devait mettre le tout ensemble de côté, jusqu'à nouvel 
ordre, dans son propre bureau situé à l'étage supérieur. Lorsqu'on en eut 
de nouveau besoin, M. X. retrouva bien la pièce de foulard, mais pas les 
écharpes. Fort étonné, il fit venir la personne à qui il les avait confiées pour 
les soigner. Cette dernière affirma les avoir posées dans le bureau où nous 
étions et sur le pupitre même ; mais ce fut inutile, sur les six personnes 
présentes aucune ne sut les trouver ni les voir, pas même moi qui étais 
debout plantée au milieu d'eux ainsi qu'un piquet, n'accordant aucune atten- 
tion à leurs recherches 2 . Tout à coup j'entendis à mon oreille gauche une 
voix me disant : «, Va dans la pièce à côté, et lorsque tu auras soulevé la 
toile grise posée sur la table de gauche, tu verras les écharpes. » Obéissant 
machinalement 3 à cet ordre, je me dirigeai dans la pièce à côté, soulevai la 

1 Baronne Ungern-Sternberg. Des Ecritures artificielles ou anonymes. La Gra- 
phologie, septembre-octobre 1900. p. 271. 

- et 8 . Notez ces traits qui reflètent bien l'état d'absence et d'automatisme propre à 
l'irruption des phénomènes subconscients dans la personnalité ordinaire. 



126 Th. Flournoy 

toile grise et trouvai en effet lesécharpes. Je les apportai à M. X. lui disant: 
Voici, Monsieur, les écharpes, je viens d'obéir à une voix me disant où je 
devais les trouver, et j'ai la satisfaction de voir que j'ai été bien renseignée! 
— Il me répondit : Vous avez bien de la chance, Mademoiselle, avec vos 
voix ! — En effet, lui répondis-je. elles me rendent, ces voix, d'immenses 
services ! — Là-dessus je m'inclinai et filai au plus vite. » 

2. — Trois jours après, nouvel incident du même genre : « Aujourd'hui 
on me remet un numéro, me disant de couper quatre mètres de cette soie, 
mais quelle soie on ne savait pas, la cliente qui avait téléphoné n'avait 
indiqué ni la nature de l'étoffe, encore moins la couleur! Il fallait que je 
m'en tire simplement avec un numéro au milieu de je ne sais combien de 
mille pièces dans mon rayon ! — J'étais là debout à ma banque, me déses- 
pérant d'arriver à trouver cette étoffe. Un employé présent se mit à me 
plaisanter et à dire : Mais, Mademoiselle, vous qui avez des intelligences 
avec les esprits, qu'ils vous inspirent donc de leur pouvoir, ce serait vrai- 
ment gracieux de leur part en cette circonstance! — Le ton de ce monsieur 
était des plus railleurs, et moi, toujours debout, je me hâtai de lui répondre : 
Vous seriez bien joué si un bon esprit venait dans ce cas à mon aide ! 
voyons, sans bouger de ma place je vais l'invoquer pour vous être agréable 
et me servir, surtout, avant toute chose ! — Et dans cette position même, 
sans avoir bougé ni remué, tout en me caressant le cou de la main gauche 1 
et n'invoquant personne, car j'avais simplement plaisanté, j'entendis dans 
l'oreille gauche une voix, toujours la même, me disant : « C'est une telle 
étoffe, de couleur mastic, va donc la chercher !... » Je courus à l'endroit 
indiqué et parmi une trentaine de pièces, toutes de la même nuance à peu 
près, ma main se posa 2 sur une que je tirai et qui portait en effet le numéro 
indiqué. J'étais triomphante, heureuse, mais aussi chagrinée d'avoir plai- 
santé sur une chose aussi sérieuse et d'avoir quand même été exaucée. Tous 
ceux présents à la chose, y compris le monsieur qui m'avait tant raillée sur 
mes voix, étaient très confus ; ils ne me dirent pas un mot; et moi, pour ne 
point les mettre mal à l'aise, je me retirai quelques instants de leur pré- 
sence. » 

Je rapporte ces exemples d'automatismes téléologiques, malgré 
leur similitude presque complète avec ceux que j'ai déjà publiés 
[Des Indes, p. 55-56 et 377), parce qu'ils illustrent excellemment 
une des faces du tempérament médiumique qui déconcerte le plus 
les témoins peu au courant de la psychologie et leur inspire volon- 
tiers des jugements extrêmes, également faux à mon sens. Tandis 
que les uns, portés au merveilleux, attribuent sans hésiter ces faits à 
des causes supranormales telles que la lucidité ou des révélations d'en 
haut, les autres n'y voient que des plaisanteries d'un goût douteux, 
et tiennent le terme de médium pour synonyme de facétieux loustic. 
Comment prouver en effet que ce n'est pas M lle Smith elle-même 
qui a tout simplement caché les écharpes, afin de se procurer le 



1 Ce geste, qui caractérise ordinairement chez M lle Smith l'invasion du rêve hindou, 
est un indice d'hémisomuambulisme. 

2 Ici encore l'expression accuse la nature automatique de l'acte. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 127 

malin plaisir de les retrouver au bon moment, ou qui, se rappelant 
fort bien l'étoffe mastic correspondant au numéro donné, s'amuse à 
feindre des « voix » pour épater ses compagnes ? Entre cette expli- 
cation évidemment très naturelle du gros bon sens, et celle très 
surnaturelle à première vue du spiritisme, le choix ne saurait 
dépendre que de la tournure desprit individuelle. Mais la vérité 
me paraît être entre ces deux excès. Ni supercherie ni miracle ! 
s'écriait Delbceuf à propos des stigmates d'une extatique, et ce 
mot, qui devrait être la devise de toute la psychologie anormale, 
me semble convenir en perfection — si par va licet comparare magnis 

— à la menue monnaie des phénomènes médiumiques presque 
journaliers d'Hélène. Il n'y a aucune raison plausible de mettre 
en doute l'exactitude des faits qu'elle raconte, car ils s'expli- 
quent de la façon la plus simple par des processus, point rares du 
tout, d'inférences ou de réminiscences subliminales, dont le résultat 

— chez une personne portée comme elle aux dédoublements, dressée 
et entraînée en quelque sorte à l'automatisme par la pratique du 
spiritisme — surgit tout naturellement sous forme hallucinatoire. 
N'oublions pas que les mêmes faits se passent chez nous autres qui 
ne sommes point médiums ; seulement il nous faut une condition 
spéciale, à savoir le sommeil, l'état de rêve, pour que se combinent 
ces deux facteurs en soi bien distincts : d'une part le jaillissement 
subit de souvenirs depuis plus ou moins longtemps perdus de vue, 
d'autre part la mise en scène, le décor dramatique, tout l'attirail 
imaginatif des voix étrangères et des interlocuteurs fictifs venant 
nous révéler comme des nouveautés ces vieilleries que nous portions 
déjà en nous-mêmes à l'état latent. Toute la différence entre les 
médiums et les gens ordinaires, c'est que chez ces derniers il y a 
un fossé pratiquement très marqué» entre la veille et le rêve : les 
ressouvenirs émergeant pendant l'activité normale du jour restent 
pour eux des idées ou des images qui. leur « reviennent à l'esprit )> 
simplement, et il faut le relâchement nocturne de la pensée, ou un 
assoupissement prononcé, pour que les fantasmagories de la sub- 
conscience puissent franchir la pénombre où les refoule constam- 
ment, pendant la veille, le sens de la réalité ambiante et de la claire 
possession de soi. Chez les médiums au contraire, tout est facilement 
brouillé ; l'état de rêve est sans cesse prêt à naître; même pendant 
les occupations professionnelles, il n'y a plus de barrière stable 
entre le sommeil et la veille ; un rien, la moindre émotion, quelques 
instants de perplexité, le mouvement de surprise, d'ennui ou de 



128 Th. Flournoy 

désir provoqué par un objet qu'on ne retrouve pas ou les railleries 
d'un camarade, peut suffire à provoquer momentanément la disso- 
ciation psychique et désagréger la personnalité. Sous la continuation 
des apparences superficielles d'état normal, c'est en réaiité le rêve 
qui s'installe, ne fût-ce que pour quelques instants, et habille de ses 
brillants oripeaux les idées et souvenirs, très ordinaires en soi, qui 
surgissent à ce moment-là. (Voir aussi Des Indes, p. 376-380). 
M lle Smith n'est certainement pas dans sa veille normale à l'instant 
où se produisent chez elle ces curieux phénomènes, et dans le texte 
même de ses récits certains détails, que j'ai relevés en note, me 
paraissent constituer des indices non équivoques de l'état momen- 
tané d'hémisomnambulisme accompagnant toujours chez elle ces 
explosions de la vie subconsciente. 

3. Dans le fait suivant, ce n'est plus la mémoire, mais l'ima- 
gination poétique qui est en jeu et dont les produits, préparés dans 
l'ombre de la subconscience, profitent d'une occasion favorable 
pour faire leur apparition sous le masque — je veux dire avec la 
voix — - distinctement reconnaissable de Léopold. 

« Hier au soir — m'écrivait Hélène le 28 avril 1900 — l'idée m'est venue 
d'entrer quelques instants à l'église du Sacré-Cœur. Vous savez sans doute 
que dans ce moment la chapelle y est brillamment illuminée et garnie de 
fleurs. C'était un charmant coup d'oeil... Il y avait peu de monde et, dans 
un coin écarté, bien recueillie, mon âme, après une quinzaine très ora- 
geuse et très pénible, s'y est retrempée de quelques douceurs et de beaucoup 
de calme. J'en avais grand besoin et ce qui fait que je vous le raconte, c'est 
que j'y ai entendu la voix de Léopold et ses paroles m'ont encore plus ravie. 
Une fois rentrée à la maison j'ai essayé de me souvenir des paroles enten- 
dues ; j'avais de la peine à y arriver, mais la voix de Léopold s'est de nou- 
veau fait entendre à moi, me répétant les mêmes paroles que celles enten- 
dues à l'église, et j'ai pu heureusement les noter. Les voici : 

Vois-tu, la paix de l'âme et le repos du cœur 
Sont comme une rosée envoyée à chaque heure 
Aux êtres recueillis qui, dans un doux mystère, 
Cherchent un pur rayon dans une humble prière. 
Qu'importe le chemin qui vous conduit à Dieu ! 
Qu'importe les images! Qu'importe le saint lieu! 
Qu'importe ces riens ! qu'importe où l'on prie 
Si l'âme y trouve paix, douce assurance et vie ! 

Je trouve ces quelques vers vraiment remarquables, surtout dans la cir- 
constance où ils m'ont été donnés... » 

Je n'ai certes rien à reprendre à l'inspiration religieuse très pure 
et très élevée de ces vers ; le sentiment qu'ils expriment répond 
absolument, je pense, à celui de tous les gens éclairés de notre 
temps. Mais justement, il n'y répond que trop bien, et ce serait vrai- 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I 29 

ment chercher midi à quatorze heures que de faire venir du fond de 
l'empyrée ou d'un siècle en arrière le Léopold qui a soufflé une telle 
strophe à M lle Smith, plutôt que de lui en faire honneur à elle- 
même. Je ne pense pas que ce morceau poétique dépasse la limite de 
ce dont ses propres facultés sont pleinement capables tant au point 
de vue de la facture que de la pensée. Quant à la facture, je me suis 
laissé dire qu'Hélène avait jadis cultivé la Muse, ni plus ni moins 
que la plupart des jeunes filles qui ont ou n'ont pas passé par nos 
écoles secondaires. Et pour ce qui est du contenu, il reflète exacte- 
ment un sentiment dominant du milieu familial où Hélène a grandi, 
milieu à la fois imprégné d'une atmosphère religieuse positive, et 
très éclectique en matière ecclésiastique (on se rappelle, entre 
autres, qu'Hélène avait été baptisée successivement catholique et 
protestante ; v. Des Indes, p. 16). J'ajoute que, l'année d'avant, à la 
même époque et dans les mêmes circonstances, M 1Ie Smith était 
déjà entrée dans la même église, mais sans manifestation de Léo- 
pold cette fois ; et comme je l'en taquinais, lorsqu'elle me le raconta 
peu de jours après, en lui disant qu'elle finirait bien par se faire 
catholique puisque Marie-Antoinette l'était, elle me répondit qu'elle 
n'en avait nullement l'intention, et ajouta des réflexions fort justes 
dans le même sens que la récente poésie de Léopold. Aussi ne puis- 
je voir en cette dernière que le résultat d'une incubation, dont 
j'ignore le point de départ précis et la durée, mais qui a trop faci- 
lement trouvé tous ses ingrédients dans la mentalité de M lle Smith 
elle-même pour qu'il y ait lieu d'y faire intervenir un désincarné. 
Le recueillement devant la chapelle constituait une disposition semi- 
hypnoïde éminemment propice à l'éclosion de la strophe sub- 
consciemment élaborée ; et celle-ci, tirant son origine, comme 
l'indique assez son caractère mystique, des régions les plus profon- 
des et les plus intimes de l'individualité d'Hélène, devait tout 
naturellement apparaître avec les attributs (ici le timbre vocal) de 
Léopold, qui est la personnification accoutumée des sentiments et 
préoccupations de cet ordre chez M lle Smith. — Je ne veux certes 
pas dire que le problème général de l'incubation et de 1' « inspira- 
tion )), en matière poétique, religieuse, scientifique, culinaire ou 
quelconque, ne soit pas enveloppé, encore aujourd'hui, de ténèbres 
psychologiques, phvsiologiques et métaphysiques considérables ; 
je prétends seulement qu'à en juger par les exemples de M lle Smith, 
ce problème n'est pas autre chez elle que chez le premier venu, 
malgré la complication apparente résultant de Léopold. Au surplus, 



i3o Th. Flournoy 

il ne faut pas se bercer de l'illusion que les obscurités du sujet 
seront jamais éclaircies par la méthode spirite, qui consiste à expli- 
quer ignolum per ignotlus, et ne fait que reculer naïvement la diffi- 
culté en rejetant sur le dos très hypothétique des désincarnés les 
prodiges journaliers de l'imagination créatrice qui nous embarras- 
sent chez les très réels incarnés. 

4. L'épisode suivant nécessite des préliminaires un peu longs 
pour faire comprendre la situation ; mais il est intéressant parce 
qu on y devine l'enchaînement des processus subliminaux, et qu'on 
y peut mesurer la durée maximum de l'incubation (huit heures) 
depuis l'instant où les circonstances extérieures ont fait appel à 
l'intervention de Léopold, c'est-à-dire ont mis en branle les préoccu- 
pations demi-conscientes, jusqu'au moment où a jailli la conclusion 
sous la forme d'un automatisme auditif. Il est vrai que cette durée 
apparente aurait peut-être été plus courte si Hélène avait pu se 
livrer plus tôt à l'attitude de recueillement favorisant les communi- 
cations de son guide spirituel. 

Un vieil ami spirite de M lle Smith, M. Z., n'avait rien trouvé de mieux, 
dans son zèle à l'éloigner de ces affreux savants, que de lui faire sur mon 
compte une histoire à dormir debout, mais admirablement calculée pour 
l'exaspérer contre moi. Cela réussit d'abord à la perfection. Mais au bout 
d'un certain temps, Hélène s'aperçut qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans 
ce potin, et aussitôt retournée dans ses dispositions elle exigea de M. Z. 
qu'il vint me faire l'aveu de sa petite perfidie. Le pauvre homme s'exécuta 
à demi : il reconnut l'absolue fausseté du racontar en question, mais il 
n'eut pas le courage de s'en reconnaître franchement l'auteur, et chercha à 
se disculper en partie aux dépens d'Hélène dont il accusa l'imagination 
inconsciente (môme un spirite \) d'avoir mal compris, exagéré, confondu, 
ou inventé les choses. Sachant fort bien queM Ue Smith était innocente dans 
le cas particulier, mais ne voulant pas pousser davantage au pied du mur 
le malheureux Z., je lui donnai acte de ses explications embarrassées et 
déclarai l'incident clos. Hélène apprit que tout était réglé, mais sans savoir 
les détails ni que M. Z. avait essayé de la charger pour se tirer d'affaire. 
Peu de jours après, le hasard fit que M. Z. et moi nous nous rencontrâmes 
chez M lle Smith ; M. Z. parut gêné; comme l'entretien, plutôt frais et ne 
roulant que sur la pluie et le beau temps, languissait, je demandai à Hélène, 
sans intention spéciale et uniquement par manière de conversation, si elle 
avait eu de récentes communications de Léopold. Elle me dit que non et 
nous parlâmes d'autre chose ; mais la lettre suivante, qu'elle écrivit le len- 
demain à M. Lemaître, montre que ma question, opérant un peu à la 
manière d'une suggestion, aiguillonna ses vagues préoccupations demi- 
conscientes et les fit aboutir, après une incubation d'une demi-journée, à 
une sorte de tassement ou de clarification sous la forme d'un message de 
Léopold : 

«.J'ai été très angoissée hier dimanche matin], pendant la visite de 
MM. Z. et Flournoy, lesquels se sont trouvés ensemble à la maison. Et 
cette angoisse m'est venue surtout dès l'instant où M. Flournoy m'a dit : 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 10 1 

— Léopold ne vous a-t-il rien dit ces jours ? — J'ai senti par ces paroles 
que je devais invoquer Léopold, qu'il avait sans doute quelque chose à me 
communiquer 1 , et c'est ce que j'ai fait. Avec ma mère, à 7 h. l /2 du soir, 
nous nous sommes recueillies et je l'ai invoqué. Je pensais à l'affaire Z., 
et j'étais, comme je vous l'ai dit plus haut, angoissée involontairement à cet 
égard. Il est enfin venu à mon appel et m'a dit : — Je vois, amie, ce qui 
t'agite et t'inquiète, mais sois sans souci, je veille et ne permettrai pas que 
tu sois faussement accusée. Il m'est pénible de penser que ce vieil ami, ce 
pauvre Z.. ait eu si peu de courage; il m'est pénible de le voir t'accuser 
d'inventions inconscientes alors que tu es innocente. Mais pardonne, par- 
donne encore, pardonne toujours ; le pardon, vois-tu, c'est un baume dans 
l'âme, c'est ce que l'on doit aimer à donner, à offrir dans la vie ; c'est ce 
qui relève le corps abattu, c'est ce qui donne au cœur la paix, et qui par- 
fois, dans les moments d'amers tourments, fait entrevoir un peu de ciel sur 
la terre. Adieu. — Inutile de vous dire qu'à ces paroles j'ai de suite com- 
pris que M. Z. devait m'avoir accusée de sottes inventions, et je vais de 
suite lui transmettre [ce message de Léopold J. Je veux bien pardonner, mais 
ne puis oublier au point de ne rien dire. » 

Cette communication de Léopold est instructive par sa genèse transpa- 
rente. Pendant notre visite, le dimanche matin, la gêne de la conversation et 
l'embarras de M. Z. donnèrent à Hélène l'impression « qu'il y avait quelque 
chose » ; se rappelant que je ne lui avais point fourni de détail sur les 
excuses de M. Z., connaissant d'ailleurs le caractère pusillanime et un peu 
tortueux de ce dernier, elle dut pressentir obscurément qu'il était bien 
capable de s'être justifié vis-à-vis de moi en l'incriminant elle-même, et cette 
pensée pénible dut éveiller en elle des possibilités contraires de rancune ou 
de pardon à l'égard de ce vieil ami, faible de caractère, mais si dévoué au 
fond. Le sentiment d'angoisse éprouvé par Hélène est la traduction con- 
sciente de tout cet enchaînement et de ce conflit d'idées, qui s'agitaient dans 
sa subconscience et y heurtèrent leurs coefficients émotionnels divers jus- 
qu'à ce qu'au bout d'une demi-journée l'équilibre se rétablit et le calme revint 
sur la base de cette triple conclusion : il est bien évident que M. Z. m'a en 
effet accusée, je lui pardonnerai parce qu'après tout c'est ce qu'il y a de 
mieux à faire, mais je ne lui laisserai pas ignorer que je connais son vilain 
procédé. — Comme d'habitude, la lutte, qui chez d'autres se déroule et se 
résout dans l'intérieur de la personnalité totale, produit au contraire chez 
Hélène, en vertu du pli pris, une rupture temporaire qui sépare en deux 
personnalités antagonistes les instincts contraires de pardon, d'oubli, de 
sympathie d'un côté, et de vindicte ou de combattivité de l'autre. Les pre- 
miers, plus intimes, se synthétisent à part sous la forme coutumière de Léo- 
pold et s'opposent aux seconds qui restent dans la conscience ordinaire. 

On remarque que dans cet exemple Léopold personnifiait desinfé- 
rences subconscientes qui se trouvèrent justes ; il avait reconstitué, 
en se basant sur la longue expérience qu Hélène possédait du carac- 
tère des personnes en jeu, exactement ce qui avait dû se passer dans 
un entretien auquel elle n'avait point assisté. Cette faculté d'inférer 
l'inconnu (présent, passé ou futur), d indications souvent très 



1 Variante, dans une lettre presque identique quelle m'écrivit à ce même sujet : 
« J'ai senti par ces paroles que vous me cachiez quelque chose et que sans doute Léo- 
pold devait me le dire. » 



i32 Th. Flolrnoy 

minimes et fugitives, appartient à tout le monde ; mais elle fonc- 
tionne souvent mieux au-dessous qu'au-dedans de la claire con- 
science (pressentiments vagues, etc.), d'où le caractère de « brillante 
intuition » qu'on a parfois relevé comme un attribut ordinaire des 
personnalités secondes * et que Léopold réalise à un haut degré. On 
sait que dans certains cas célèbres — récemment étudiés, sem- 
ble-t-il, avec toutes les précautions désirables (surtout M me Piper 
et M me Thompson) — ce don d'intuition dépasserait la portée de nos 
explications psychologiques courantes, même étendues jusqu'à 
leurs dernières limites, et présenterait des phénomènes impliquant 
nécessairement quelque faculté supranormale de connaître, télépa- 
thie, lucidité, précognition, etc. Cela étant supposé admis, il n'y 
aurait rien d'étonnant à ce que, chez M lle Smith aussi, les activités 
subliminales qui constituent sa seconde personnalité présentassent 
au moins parfois des traits supranormaux. C'est une pure question 
de fait. D'après Hélène et sa mère, ainsi que leurs amis spirites, 
la chose ne serait point rare, elle serait même très fréquente, et 
Léopold aurait nombre de fois donné des preuves indéniables d'une 
véritable divination à l'endroit d'événements inconnus de ces dames, 
ou encore à venir. Malheureusement les récits que l'on m'en a faits 
laissent généralement beaucoup à désirer comme précision et sûreté 
d'information, et toutes les fois que j'ai pu serrer les circonstances 
d'un peu près, le cas rentrait, comme valeur «évidentielle », dans la 
catégorie de l'incident relaté ci-dessus, c'est-à-dire s'expliquait suf- 
fisamment par une très grande finesse dans la pénétration des carac- 
tères et un talent extrêmement délié à déduire le possible, avec ses 
divers degrés de probabilités, d'une foule de petits indices qui pas- 
sent facilement inaperçus de nos personnalités ordinaires ou n'y 
font naître que des sentiments confus de méfiance ou de confiance, 
de crainte ou d'espoir, d'attrait ou de répulsion, etc. 

5. Dans la dernière séance que nous eûmes, M. Lemaître et 
moi, avec Hélène (2 novembre 1900 ; voir page 114), Léopold finit 
par s'incarner complètement et ne nous entretint que de sa protégée 
pendant plus d'une heure ; le caractère intime de cette conversation 
s'oppose à ce que j'en parle longuement. Je me borne à dire qu'il se 
montra moins enthousiaste que nous ne nous y attendions du chan- 
gement de fortune d'Hélène et de son prochain séjour à Paris, et 



1 Voir entre autres G. T. W. Patrick, Some peculiarities of the secondary per- 
sonality. Psychological Review, tome V (1898), p. 575. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 33 

qu'il nous fit plusieurs prédictions dont les unes (comme les assiduités, 
aussi pressantes qu'inutiles, d'un prétendant encore inconnu que 
M lle Smith rencontrerait à Paris) se réalisèrent, mais non les autres 
(comme la visite d'Hélène à Versailles, voir chap. V). Il fut d'ail- 
leurs évident pour nous que tout ce qu'il nous dit pouvait facilement 
s'expliquer comme le reflet ou la traduction des arrière-pensées 
intimes d'Hélène : appréhensions à l'endroit de la vie nouvelle qui 
s'ouvrait brillante, mais non sans danger, devant elle ; scrupules 
latents de quitter pour un temps indéterminé sa mère âgée ; prévi- 
sions diverses des probabilités futures, etc. Je demandai à Léopold 
de m'écrire de Paris ses impressions personnelles, par la main 
d'Hélène qu'il n'aurait qu'à mettre en trance pour cela ; je lui recom- 
mandai de faire fermer et adresser la lettre par Hélène avant son 
réveil, mais j'oubliai de lui recommander de pourvoir aussi à son 
expédition. La suggestion se réalisa de point en point au bout de 
quelques semaines : Hélène eut, à Paris, un accès spontané de som- 
nambulisme dont elle se réveilla ayant entre les mains une lettre fer- 
mée et portant une suscription à mon adresse, de la belle écriture de 
Léopold ; mais je ne sais quelle hésitation l'empêcha soit de me l'en- 
voyer, soit de l'ouvrir. Ce n'est que cinq mois plus tard que j'eus 
vent de l'incident et que je me crus autorisé à prendre connaissance 
du contenu de cette lettre fermée, à moi adressée, par des moyens 
« médianimiques » que ne désavoueraient pas (ou plutôt que n'avoue- 
raient pas) les plus célèbres officines de médiums du Nouveau-Monde. 
Voici la teneur de cette missive, dont je n'ai pas pu à cet instant-là 

faire photographier l'original : 

Ami, 
Tout marche à souhait ici. Je ne m'attendois pas moins et ce qui me ravit 
et me charme, c'est de penser qu'il n'a fallu ni cinq ni six ans pour que 
notre amie devint d'emblée sympathique à des âmes nobles, élevées, et de 
pures sentimens. Elle a trouvé un peu de bonheur maintenant, j'en suis 
heureux, joyeux, elle l'a tant mérité et c'est ce qui lui étoit réservé après 
tant et tant de luttes. Ami, tu peux être tranquille ; rien n'est à craindre 
pour elle dans ce grand Paris. Elle est bien gardée. 

Et puis en te quittant sur ton front je dépose 
Un baiser fraternel et cordial si j'ose ; 
Je te dis à bientôt et surtout au revoir. 
Courage ami ! et marche plein d'espoir. 

Léopold. 

Le troisième vers fait allusion au prochain retour d'Hélène à 
Genève ; le dernier, qui ne se rapporte à aucune circonstance parti- 
culière, est là pour la rime et constitue une de ces vagues exhorta- 
tions que Léopold affectionne ; quant aux deux premiers, ils accu- 

ARCH. DE PSYCHOL., T. I. 9 



i 34 Th. Flournoy 

sent, dans l'amitié « fraternelle » qu'il me porte, une note apparte- 
nant plutôt au rôle de la princesse hindoue vis-à-vis de Sivrouka, 
et ils montrent ainsi une fois de plus combien est imparfaite la dif- 
férenciation des multiples sous-personnalités d'Hélène. Pour ce qui 
est de la prose, elle ne renferme rien qui dépasse les impressions 
plus ou moins conscientes de M lle Smith dans son nouveau milieu. 
L'orthographe (attendois, sentimens, etc.,) et l'écriture sont de Léo- 
pold (Cagliostro), ainsi que la signature qui répète, mais avec un 
élan inaccoutumé et à une échelle presque double (16 cent, de long 
au lieu de 9), celle publiée dans Des Indes, fig. 7, p. 109. On voit 
qu'il n'y a en tout cet incident rien de beaucoup plus remarquable 
que le banal accomplissement d'une suggestion posthypnotique à 
quelques semaines de distance. J'ignore malheureusement les condi- 
tions où se trouvait Hélène lorsque surgit cet automatisme léopol- 
dien, et ce qui a pu le favoriser spécialement à ce moment-là plu- 
tôt qu'à tout autre. 

Les exemples ci-dessus ne font que renforcer les faits analogues 
que j'avais publiés il y a deux ans ; mais s'ils n'ajoutent aucun trait 
inédit à la personnalité de Léopold envisagée dans ses rapports avec 
celle de M Ue Smith, ils me fournissent l'occasion d'insister à nouveau 
sur cette conclusion importante, déjà indiquée dans Des Indes, que 
le guide spirituel d'Hélène n'est en définitive qu'une partie d'elle- 
même : son contenu psychologique ne nous présente rien qui soit 
décidément étranger, ou dont on ne puisse faire remonter la source, 
à la constitution psychophysique de M lle Smith telle que nous la con- 
naissons en son état normal. — Sans doute Léopold paraît l'empor- 
ter, sur la personnalité ordinaire de sa protégée, par d'heureuses 
réminiscences d'incidents oubliés ou d'objets perdus, par une con- 
naissance plus profonde de ses fonctions organiques et de son état 
de santé, par un art remarquable de deviner les dispositions des 
gens avec qui elle a affaire et de prévoir le déroulement des événe- 
ments où elle est mêlée ; mais dans ce triple domaine de la mémoire, 
du sentiment des processus physiologiques internes, et du flair des 
situations, il n'y a aucun indice que Léopold ait jamais déployé des 
facultés allant vraiment au delà de ce qui existe à des degrés divers 
chez tout le monde, et dépassé la portée des données parfaitement 
normales présentes chez Hélène à ce moment-là. Rien ne prouve en 
d'autres termes que les messages et manifestations de Léopold 
soient jamais autre chose, dans la vie de sa protégée, que l'exagéra- 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 35 

tion de phénomènes tout à fait communs quoique ordinairement 
latents, la personnification fantaisiste et le grossissement, favo- 
risés par un état hypnoïde passager, d'associations subliminales 
aboutissant à un résultat automatique. Chacun, sans être médium, 
ni posséder un Léopold constitué, a pu occasionnellement observer 
des faits de ce genre sur lui-même, et constater combien certains 
états spéciaux, à commencer par le rêve, exaltent les souvenirs, 
affinent la sensibilité viscérale et organique, et élèvent presque jus- 
qu'à la divination la faculté d'inférer le probable. — Sans doute 
encore Léopold intervient dans la vie d'Hélène sous les apparences 
compliquées de Cagliostro ; mais cet affublement tout extérieur, 
résultat du hasard des circonstance? combiné avec la suggestibilité 
propre à la plupart des états seconds, ne mérite plus qu'on s'y 
arrête. — Et si enfin l'on va chercher la note distinctive et person- 
nelle de Léopold, comme il convient, dans son vrai centre, à savoir 
son caractère, son humeur, ses facultés affectives et morales, on s'aper- 
çoit vite alors qu'il n'est qu'une copie incomplète, un simple extrait 
de M lle Smith elle-même. 

On a observé nombre de cas où la personnalité normale et sa 
transformation somnambulique ou hypnotique formaient un étrange 
contraste, au point de donner presque l'impression de deux âmes 
différentes, coexistant ou alternant en un même corps ; l'une par 
exemple foncièrement morale, noble, pleine d'abnégation et de 
dévouement, quoique valétudinaire et résignée, l'autre tout le con- 
traire, égoïste, cynique, exubérante de vie et d'entrain, etc, ; un 
ange et un démon rivés à la même chaîne organique. Ou bien, sans 
atteindre à ce degré d'opposition, les divergences d'humeur, de 
goûts, d'aptitudes physiques et mentales créaient cependant entre 
la conscience primaire et les états seconds un abîme difficile à com- 
bler. Rien de tel dans le cas d'Hélène et de Léopold. Ce dernier est 
sentimental, mystique, rêveur, épris de poésie, avide d'idéal, d'har- 
monie, de concorde, d'amitiés saintes et de pures amours. Mais 
M lle Smith est aussi tout cela, dans les bons moments de son plein 
état normal ; sa conduite, sa conversation, sa correspondance en font 
foi. Seulement, ce dont elles font foi également, c'est que les séra- 
phiques qualités ci-dessus — qui, par leur réunion sans autre, cons- 
tituent au brave Léopold un tempérament bien un peu doucereux et 
prêcheur — sont fort heureusement assaisonnées, chez Hélène, de 
divers ingrédients moins célestes, mais d'une utilisation plus direc- 
tement efficace dans les âpretés de la lutte pour l'existence. D'où il 



i 36 Tu. Flournoy 

appert que son soi-disant guide spirituel n'est en dernier ressort 
qu'un doublet simplifié d'elle-même, une sorte d'édition expurgée, 
un résidu quintessencié et très épuré, mais du même coup très 
appauvri, de sa personnalité ordinaire. Il n'en vaut certes pas moins 
pour cela. Au contraire, c'est à cette simplification et à cette nature 
de pur extrait qu'il doit de pouvoir remplir son office essentiel dans 
la vie d'Hélène, c'est-à-dire de surgir comme une personnalité éthé- 
rée et meilleure au-devant de la conscience ordinaire, dans les occa- 
sions graves où celle-ci risquerait d'être entraînée par ses éléments 
trop terrestres et de succomber au doute, à la tentation, aux ran- 
cunes, aux désespérances. 



CHAPITRE III 
Le Cycle astronomique et les Langues astrales. 

J'ai consacré dans Des Indes trois chapitres successifs au roman 
martien, à la langue spéciale qui s'y trouve mêlée, et à leur appen- 
dice ultramartien. Il faudrait maintenant, pour être complet, pro- 
longer chacun de ces chapitres et en ouvrir deux autres pour les 
récentes créations, concernant Uranus et la Lune, où se poursuit la 
fécondité vraiment admirable de l'imagination astronomico -linguis- 
tique de M lle Smith. Et comme chacun de ces quatre cvcles — en 
attendant que le nombre s'en accroisse encore, car il n'y a pas de 
raison pour que cela finisse — comprend deux facteurs bien diffé- 
rents quoique sans cesse mélangés, la langue parlée ou écrite d'une 
part, et d'autre part les révélations sur les gens et les choses, ce 
seraient huit objets distincts, que nous devrions d'abord étudier 
chacun séparément, puis comparer entre eux pour en dégager les 
analogies ou les différences et déterminer les rapports possibles de 
dépendance qui les unissent. En fait, cette tâche énorme se trouve 
notablement abrégée par suite du défaut d informations. Les docu- 
ments que j'ai recueillis, postérieurement à ceux publiés dans Des 
Indes, ne s'étendent guère que sur une année et s'arrêtent au milieu 
de l'été 1900. A partir de ce moment, de nombreux textes et 
paysages martiens, ultramartiens, uraniens, lunaires, d autres 
encore peut-être, ont continué à jaillir tant dans les somnambu- 
lismes spontanés de M lle Smith que dans ses séances avec de 
nobles étrangers, mais je n'ai pas pu obtenir communication de 
toutes ces richesses. Je sais seulement que quelques-uns de ces 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I-)] 

messages, adressés à une miss américaine ou à sa mère par leur 
père et mari défunt, actuellement réincarné sur Mars, étaient 
trop intimes pour passer sous les yeux d'un sceptique de mon 
acabit, et il est douteux qu'ils soient jamais publiés ; d'autres, 
accordés à divers « sitters )) d'occasion, sont probablement dis- 
persés aux quatre vents des cieux et perdus pour toujours ; il en 
est enfin, fort heureusement, un bon nombre qui se trouvent 
soigneusement conservés dans les portefeuilles de M lle Smith, où 
M. Lemaître, lors d'un retour momentané de faveur, a été admis à 
constater leur existence par un rapide coup d'oeil, mais sans pou- 
voir les examiner en grands détails. Il est à présumer que ce 
dossier réservé trouvera place dans le volume que préparent 
M lle Smith et ses amis spirites, en sorte que la science ne doit 
point désespérer de prendre tôt ou tard connaissance de ces pro- 
duits qui ne manqueront certainement pas d'intérêt. 

Pour en venir aux documents et renseignements dont je dispose, 
c'est l'ultramartien qui y occupe de beaucoup la plus grande place. 
Il se trouve en effet avoir presque complètement supplanté le mar- 
tien, par un curieux mouvement de bascule dont je dois dire quel- 
ques mots. On se rappelle que jusqu'à l'été 1899, où s'arrête le 
récit de Des Indes relativement au cycle astronomique, la planète 
Mars avait formé le thème exclusif, ou du moins principal, de ce 
cycle, tandis que l'épisode ultramartien n'était apparu que comme 
une tardive et minime excroissance. Mais l'année suivante, ces rap- 
ports sont renversés. Ultramars — si j'ose, par brièveté, baptiser 
ainsi la planète innommée et indéterminée dont il s'agit — passe 
au premier plan dans les visions et somnambulismes de M lle Smith, 
et Mars en est réduit au rôle subalterne d'intermédiaire ou d'échelon 
entre ce nouvel astre et nous. Aux vues martiennes des années pré- 
cédentes succèdent des peintures de paysages, d'animaux, de gens 
et d'intérieurs ultramartiens. Le roman martien et ses divers per- 
sonnages semblent complètement oubliés, à l'exception d'Astané et 
de Ramié, et encore ceux-ci n'apparaissent-ils plus à Hélène qu'à 
titre d'explorateurs ou d'interprètes des mondes plus éloignés, et 
non en tant qu'habitants de leur propre planète. L'idiome martien 
lui-même cesse d'être cultivé pour son propre compte, il ne jaillit 
plus que comme un véhicule nécessaire d'éclaircissements et de 
traduction à l'égard de la langue et de l'écriture ultramartiennes. 
Bref, on constate que le cycle de Mars a perdu tout intérêt pour la 
fantaisie subliminale d'Hélène, et serait complètement rayé du réper- 



38 



Th. Flournoy 



toire, n'était l'impossibilité de passer directement de l'ultramartien 
au français sans l'entremise du vocabulaire martien ; cela, en con- 
formité de la fiction, enracinée dans ce 
cycle, que Ramié et Astané, les révélateurs 
des mondes situés au delà de Mars, ne 
savent pas notre langue d'ici-bas, tandis 
qu'Esenale, qui s'en souvient, ignore l'ul- 
tramartien, d'où la nécessité de ces inter- 
prétations à deux degrés dont le texte 33 
(Des Indes, p. 218) avait déjà fourni un 
exemple. 

Cette modification dans le rêve sidéral 
de M lle Smith se manifeste clairement dès 
l'automne 1899. Or, c'est précisément l'é- 
poque où elle venait d'avoir entre les mains 
le manuscrit des chapitres V à VII de Des 
Indes, consacrés aux cycles planétaires et 
à leurs langues. Aussi ne saurais-je hésiter 
à voir un rapport de cause à effet entre la 
lecture de ces chapitres par Hélène, et 
cette frappante substitution d'Ultramars à 
Mars dans ses préoccupations subliminales . 




On se rappelle que c'est à une suggestion in- 



Fig. 3. — Ramié, astronome 
martien, révélateur et inter- 
prète du monde ultramartien, 
peint par M lle Smith tel qu'il 

ÏŒÏrtïïiJS,^ f eCX ° de ma part, à mes remarque, critiques 

cheveux bruns. Bonnet jaune et a octobre 1898 surtout le cycle martien et sa 

bleu. Robe jaune- brun clair, langue, que j'ai attribué le premier germe et 

Ceinture et sandales bleu foncé, réclusion de l'épicycle ultramartien; à plus 

bas bleu clair. y 3 de la gran- f or te raison les pages où j'exposais cet incident 

tlAS al / ( !, 0,rl T/; tout au long - et où je hasardais même la 
traitd Asta.neDesIn.desT). loo.) , ,. . .7 J . , .. 

prédiction a une écriture inédite encore en train 
de se mijoter dans les profondeurs de M lle Smith (Des Indes, p. 253) — 
devaient-elles, en tombant sous ses yeux, activer son incubation latente 
dans la direction de ce nouvel idiome et des visions de la planète corres- 
pondante. Le monde martien, d'autre part, perdait singulièrement de son 
intérêt après le chapitre où je l'avais pour ainsi dire percé à jour en mon- 
trant qu'il était une enfantine imitation du nôtre, et sa langue, tant écrite 
que parlée, un pur décalque du français. J'avais, il est vrai, dirigé égale- 
ment mes attaques contre le rêve ultramartien, mais celui-ci étant à peine 
ébauché, il restait encore une belle marge pour le continuer dans un sens 
plus original, surtout sous le rapport de son écriture, encore à créer et 
qu'on pourrait s'appliquer à faire vraiment extraordinaire, cette fois, et 
bien exempte de tout point de ressemblance avec celle de notre pays, de 
façon, à échapper d'avance à toute accusation de plagiat ou d'imitation 
puérile. C'est du moins ainsi que je traduis, en réflexions logiques et for- 
mulées, ce qui me paraît avoir dirigé, sous forme de sentiment obscur et 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 3g 

confus, l'imagination subliminale d'Hélène dans son abandon du roman 
martien proprement dit et le nouvel essor de ses élucubrations ultramar- 
tiennes à partir d'août 1899. 

Il convient d'ajouter que le martien se réveilla plus tard, lors de la phase 
américaniste d'Hélène, puisque divers étrangers eurent dans cette langue 
des messages de leurs parents défunts, et que M. Lemaître croit avoir 
aperçu des dessins spécifiquement martiens dans le dossier réservé. Il n'y a 
du reste pas à s'étonner de ce retour au rêve délaissé depuis un an ; sa 
reprise était tout indiquée pour un milieu nouveau, où je n étais plus pré- 
sent, et dont les membres cosmopolites, loin d'être blasés à l'endroit du 
martien, devaient y trouver au contraire un intérêt d'autant plus vif qu'ils 
n'acceptaient aucunement, si même ils ne les ignoraient tout à fait, les 
interprétations anti-occultistes de Des Indes à ce sujet. Je n'ai pas à m'oc- 
cuper ici de cette nouvelle floraison martienne, ne possédant aucun rensei- 
gnement détaillé sur son compte. 

On voit que nous n'avons plus rien à dire du martien en tant que 
distinct et séparé du cycle ultramartien. Ce dernier, en revanche, 
avec sa langue et ses curieux hiéroglyphes, formera l'objet essentiel 
de ce chapitre. J'y joindrai un paragraphe consacré à l'uranien et 
aux indices que je possède sur l'origine du lunaire, et terminerai 
par quelques considérations générales sur toute cette création lin- 
guistico-astronomique. Mais au préalable je résumerai quelques 
opinions qui se sont fait jour sur le martien et grouperai dans un 
article spécial, comme je l'ai fait dans Des Indes, les textes extra- 
terrestres nouvellement recueillis, afin d'en donner une vue d'en- 
semble qui en facilitera la comparaison. 

1. Opinions diverses sur le martien. 

Les vues émises, depuis la publication de Des Indes, sur le roman 
et l'idiome martiens de M lle Smith peuvent, à travers leurs nom- 
breuses nuances et ramifications secondaires, se ramener à trois 
tendances fondamentales : 1° L'opinion spirite plus ou moins intran- 
sigeante, qui voit en tout cela des révélations authentiques se rap- 
portant sinon à la planète Mars elle-même (car les Esprits sont 
sujets comme nous, parait-il, à de regrettables erreurs de noms), 
du moins à un astre ou monde quelconque, mais réel, autre que 
le nôtre. 2° L'opinion occultiste, plus élastique et réservée, pour 
laquelle les somnambulismes martiens sont une mixture indéter- 
minée d'éléments provenant* les uns de M lle Smith, les autres de 
l'au-delà. 3° Enfin l'opinion scientifique, qui regarde provisoire- 
ment tout le cycle martien comme un pur produit des rêveries 
subconscientes de M lle Smith et qui attend prudemment, avant d'y 



i4o Th. Flournoy 

reconnaître une part de communications supranormales, que les 
spirito-occultistes aient enfin daigné nous en offrir quelques preu- 
ves de fait plus concluantes que leurs affirmations gratuites el 
leurs hypothèses en l'air. — Ne pouvant passer en revue tous ceux 
qui ont touché à ce sujet dans la presse quotidienne ou les pério- 
diques spéciaux, je m'en tiendrai à un exemple important pour 
chaque groupe. 

1. Comme représentant notable du point de vue spirita, je citerai 
M. Erny, pour qui la langue martienne « n'est nullement une langue 
fabriquée ou imitée du français ; mais vient-elle de la planète Mars 
ou d'une autre, c'est ce qu'il est impossible de fixer, car un désin- 
carné peut souvent faire confusion à ce sujet...» 1 Je renonce 
d'ailleurs à discuter avec l'honorable collaborateur de la Paix 
Universelle, pour deux raisons. La première, c'est qu'il a si verte- 
ment tancé mon ignorance que je me sens un trop petit garçon, à 
coté d'un monsieur aussi instruit, pour oser encore ouvrir la 
bouche en sa présence. La seconde, c'est que, pour discuter, 
encore faudrait-il trouver devant soi des objections, des arguments, 
quelque chose enfin où s'accrocher, tandis que M. Erny a cru devoir 
faire l'économie de tout cela et se borne à répéter — après Des 
Indes (p. 235-236) — qu'il n'y a pas de ressemblance entre les mots 
martiens et les mots français ! 

M. Erny appartient à cette singulière classe de gens qui ne comprennent 
pas encore qu'une complète indépendance d'appréciation vis-à-vis des 
doctrines puisse s'allier à un parfait respect vis-à-vis des jïersonnes. Il est 
tout surpris que puisque le spiritisme, tel que nous le révèlent les manifes- 
tations des désincarnés, ne me paraît pas sérieux et me porte d'instinct 
à batifoler, ainsi que je l'ai exposé dans Des Indes (p. 388 suiv.), mon 
caractère ou ma façon d'agir ne s'en ressente pas : « on s'étonne — dit-il 
en propres termes — qu'ayant fait tant d'expériences avec M lle Smith, il 
[M. Flournoy] n'ait pas été porté d'instinct à batifoler avec elle, soit en lui 
pinçant la taille ou le mollet comme on fait à la campagne quand on veut 
rire un brin avec les jeunes filles. » (Loc. cit. p. 1 1 6 ) . Je pourrais m'éton- 
ner à mon tour et à plus juste titre qu'un journal, qui prétend poursuivre 
un but moralisateur et s'intitule la Paix Universelle, imprime des pas- 
sages comme celui-là, et, d'une façon plus générale, ait accepté telle quelle 
la prose que M. Erny a cru devoir me consacrer. Au point de vue de la 
forme, son article est, il est vrai, assez amusant par l'excès de ses invec- 
tives; seulement qui dit trop ne dit rien, et accuser à tout bout de champ son 
adversaire d'ignorance, de contradictions continuelles, de manque de suite 
dans les idées, de défaut de logique, d'aberration mentale, de complète 
inconscience, etc., vraiment c'est outrepasser le but. Si encore toutes ces 



*A. Erny, Des Indes à la planète Mars. La Paix Universelle, Lyon, Août 1901, 
p. 114. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 4 1 

aménités recouvraient quelque argumentation de fond, propre à faire 
avancer les idées ! Mais, hélas ! il est plus aisé de se livrer à des personna- 
lités que de trouver des raisons valables, et, pour en revenir au problème 
martien par exemple, M. Erny ne s'y disting-ue que par une admirable 
virtuosité à enfoncer des portes ouvertes et à esquiver la question. Pourquoi 
insister à plusieurs reprises sur l'absence d'analogie visible entre le voca- 
bulaire martien et le vocabulaire français, ce qui a été suffisamment relevé 
dans Des Indes, et d'autre part passer soigneusement sous silence les vingt 
pag*es où (par l'analyse de la syntaxe, de la phonétique, de la grammaire, 
etc.) j'ai établi que le martien n'est que du français dég-uisé ? M. Erny est 
décidément trop habile. Il pousse même la désinvolture, j'allais dire le jésui- 
tisme, jusqu'à citer, à l'appui de la différence des deux langues, une phrase 
qui renferme l'un des indices les plus caractéristiques de leur identité, à 
savoir une m martienne inutile pour correspondre à un t euphonique fran- 
çais : « la phrase suivante, dit-il, kévi berimir m lied, quand reviendra- 
t-il ? ne me semble en rien se rapprocher du français. » Vraiment ? Alors 
pourquoi n'avoir pas mentionné, quitte à la réfuter, ma remarque sur ce 
membre de phrase {Des Indes, p. 2 34J ? Serait-ce peut-être que vous la 
trouvez irréfutable, et que vous jugez plus prudent de laisser ignorer aux 
lecteurs tout ce qui démolit votre thèse de l'authenticité du martien, comp- 
tant sur l'inertie de votre public, qui n'a sans doute pas l'habitude d'aller 
aux sources ni de discuter les fariboles dont vous le gavez ? 

Mais je serais injuste envers M. Erny si, puisqu'il s'agit du roman mar- 
tien, je ne citais, comme spécimen de ses explications, celle qu'il nous 
donne de Y aura habituelle des trances martiennes chez Hélène fmalaise, 
vision rouge, etc. ; voir Des Indes, p. 142) : « Puisqu'il l'ignore, comme 
bien d'autres choses psychiques, expliquons à M. Flournov que ces effets 
viennent de ce que, dans un dédoublement, le corps psychique tout en 
s'éloignant du corps physique (entrancé) y reste toujours attaché par un 
cordon fluidique. C'est même par suite de ce fait que les dédoublements 
peuvent être si dangereux, car, dans la traversée astrale, si on n'était pas 
protégé par d'invisibles gardiens, le moindre choc, le moindre courant 
électrique frappant ce cordon fluidique et le brisant, ce serait la mort 
immédiate pour le médium. » Bigre! Que de fois M lle Smith l'a échappée 
belle!! Et dire que M. Lemaître et moi nous y allions de la cour d'assise, 
sans nous en douter!!! Heureusement que c'est fini. Merci quand même à 
M. Erny des horizons qu'il a daigné nous ouvrir sur les traversées astrales, 
les risques de rupture du cordon fluidique, et les invisibles g-ardiens pré- 
posés à sa conservation. Tels les factionnaires échelonnés tous les cinquante 
mètres sur le parcours d'un train impérial. 

2. L'idée que les élucubrations martiennes, sans avoir une authen- 
ticité objective complète, dépassent cependant ce dont les facultés 
de M lle Smith seraient capables par elles-mêmes, et impliquent en 
conséquence le concours de puissances supérieures, est assurément 
très soutenable en logique pure, car l'analyse psychologique est 
encore loin d'atteindre à la précision de l'analyse mathématique ou 
chimique — y arrivera-t-elle jamais? — et ne se laisse pas formuler 
en équations où l'on peut vérifier d'un coup d'œil si les deux mem- 
bres sont bien équivalents ; aussi est-il toujours loisible de supposer 
que ce qui sort d'un médium intrancé ne jaillit pas exclusivement de 



il±2 Th. Flournoy 

son propre fond, mais représente un mélange intime de produits 
autochtones et d'infiltrations étrangères. On ne saurait donc démon- 
trer rigoureusement, par la dissection des automatismes martiens 
d'Hélène, que leur contenu est d'origine purement intramêdiumique , 
sans aucune addition d'influences e x tr a mèdiu iniques (suggestions 
d'esprits farceurs de l'espace, rêveries de philologues et linguistes 
désincarnés, emprunts télépathiques à des habitants d'autres astres, 
absorption de souvenirs flottant dans l'âme cosmique, etc.). Aussi 
aura-t-on toujours beau jeu, dans le camp spirito-occultiste, pour 
déclarer que la preuve absolue n'est pas faite que tout le cycle 
martien ne soit qu'un fruit de l'imagination subliminale de 
M lle Smith. Le représentant le plus autorisé de ce point de vue me 
paraît être M. le D r Gyel, avec qui il y a toujours intérêt et plaisir 
à discuter parce qu'il est parfaitement courtois, très accessible aux 
raisons d'ordre scientifique, et d'une sage réserve dans l'emploi des 
hypothèses occultes. Voici comment il exprime son opinion après 
avoir résumé ma critique des messages martiens : 

« On le voit, les arguments contraires à la réalité de ces révélations mar- 
tiennes sont des plus solides ; et l'on ne peut guère leur opposer que des 
objections dubitatives. — On peut hésiter à croire possible ce procédé sub- 
conscient de fabrication d'une langue, somme toute, complexe dans son 
vocabulaire et son alphabet inédits ; fabrication purement automatique, 
en dehors de tout travail réfléchi, indépendant de toute volonté direc- 
trice. — Gomme d'autre part il semble bien certain que les choses de 
Mars ne sont pas telles que le médium les décrit, on pourrait se demander 
si ce dernier n'a pas été simplement le jouet de ses communicateurs désin- 
carnés. — Si Ton se refuse à faire intervenir cette théorie facile, et dont on 
a quelque peu abusé, des tromperies spirites, il resterait encore une autre 
hypothèse explicative, peut-être plus satisfaisante, et que M. Flournoy n'a 
pas envisagée : On pourrait admettre qu'il y a, dans les révélations mar- 
tiennes, un mélange d'un peu de vérité et de beaucoup d'erreur. En effet : 
Si le médium a quelques visions réelles de Mars, ce n'est certainement que 
par éclairs. De ces rares visions la plus grande partie ne pourrait peut- 
être même pas être manifestée sur le plan physique terrestre. Le peu qui y 
parviendrait serait en outre déformé, adapté aux formes et coutumes ter- 
restres, après une longue incubation dans la subconscience du médium 
avant de pouvoir être objectivé, par les procédés habituels, dans les séances. 
Enfin ces visions, retenues et ramenées sur le plan terrestre, seraient sans 
doute celles qui se différencient le moins, dans Mars, des choses de notre 
planète. Je donne cette hypothèse explicative pour ce qu'elle vaut et sans 
insister davantage... » x 

Exprimée avec cette prudence et avec de telles restrictions, l'hy- 
pothèse occultiste de l'origine extramédiumique du martien d'Hélène 



1 D r E. Gyel. Des Indes à la planète Mars. Revue scientifique et morale du spiri- 
tisme. Tome V, p. 483 et suiv. (Février 1900). 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 43 

ne saurait évidemment être réfutée, pas plus que prouvée. Du 
moment que les apports de Mars n'auraient lieu que par éclairs, et 
se réduiraient à quelques bribes défigurées, adaptées aux formes 
terrestres, ne concernant enfin que ce qu'il y a de plus analogue 
entre cette planète et nous, je n'aperçois pas très bien la possibilité 
de les distinguer des visions ordinaires de notre propre globe. En 
tout cas, c'est ramener le problème à une question de degrés et de 
quantités quasi-infinitésimales, ce qui le rend pratiquement inso- 
luble, puisque la psychologie, je le répète, fort en arrière de la 
chimie, ne possède encore aucun procédé dosimétrique permettant 
de faire le départ entre le « peu de vérité » et le « beaucoup d'er- 
reur » dont M. Gyel pense que les messages martiens sont peut- 
être composés. — La seule objection positive que j'aie à présenter 
est d'ordre méthodologique : Sommes-nous autorisés, tant que rien 
dans les faits eux-mêmes ne nous y incite, à recourir à ces possi- 
bilités abstraites, et sans fondement assuré, pour expliquer des 
phénomènes dont des processus psychologiques, d'une réalité déjà 
bien établie, rendent compte d'une manière pleinement suffisante ? 
Pour moi, je ne le pense pas et je regarde comme une infraction 
injustifiée à ce principe scientifique : qu'il ne faut pas multiplier les 
causes sans nécessité, le fait d'aller chercher au delà de l'indivi- 
dualité d'Hélène les affluents qui ont alimenté son rêve martien. 
Avant de se risquer ainsi dans l'inconnu, il faudrait montrer — ce 
qui n'a point encore été fait — en quoi le contenu de ce rêve 
défierait les ressources d'imagination créatrice de M lle Smith elle- 
même. 

3. Du côté scientifique, mon analyse du martien n'a pas trouvé de 
contradicteurs ; elle a au contraire obtenu une précieuse confirma- 
tion et gagné une extension considérable dans le travail magistral 
consacré à cette langue par M. V. Henry, professeur de sanscrit et 
grammaire comparée des langues indo-européennes à l'Université 
de Paris l . Ce savant linguiste, qui est en même temps un psycho- 
logue pénétrant, a d'abord repris en spécialiste et poussé à fond 
l'étude de la phonétique, de la grammaire et de la syntaxe mar- 
tiennes que j'avais ébauchée en profane dans Des Indes ; et il m'a 
procuré la satisfaction de voir que je n'avais pas fait fausse route en 
identifiant la langue de Mars à la nôtre. Mais ce qui est plus impor- 



1 V. Henry. Le langage martien. Un vol. in-8° de XX et 152 pages. Paris, 1901. — 
(Voir mon compte rendu de ce livre dans le présent tome des Archives, p. 9y.) 



i 44 Th. Flournoy 

tant, c'est que M. Henry s'est attaqué au problème de l'étymologie 
et de la sémantique martiennes, devant lequel mon incompétence 
m'avait fait reculer, et qu'il Fa résolu d'une façon victorieuse, en 
montrant que les mots martrens se laissent ramener à des mots 
terrestres véritables, déjà présents chez Hélène, par des procédés 
de dérivation bien connus et classés en linguistique. Sauf un résidu 
insignifiant (environ 2 %), tous les termes du lexique martien, dit 
M. Henry, ce ont une étymologie assurée, puisée dans des langues 
réelles, connues plus ou moins, mais certainement connues, de 
M lle Smith. En admettant que quelques-unes de mes explications 
doivent être tenues pour forcées ou très contestables, il en reste 
encore un assez grand nombre de probables ou de sûres, pour que 
le résidu inexplicable ne constitue qu'une infime minorité : il est 
donc à présumer que ce résidu lui-même deviendrait réductible si 
nous disposions de moyens plus puissants ou plus sagaces pour péné- 
trer les secrets de l'élaboration subconsciente à laquelle elle s'est 
livrée, et qu'il apparaîtrait dès lors qu'elle n'a point créé un seul 
mot qui n'appartînt d'ores et déjà à sa mémoire sous-jacente. » 
Bref, « M lle Smith, employant la syntaxe française parce qu'elle~n'a 
pas la plus mince idée d'une autre, mais connaissant partiellement 
quelques vocabulaires différents de celui du français, s'est créé un 
vocabulaire spécial à l'aide de ces matériaux, retravaillés par les 
mêmes procédés sémantiques, métonymies, associations, suggestions 
et contaminations, que l'on constate dans les langues ordinaires. » 

On se rappelle que dans mon paragraphe sur le vocabulaire martien (Des 
Indes, p. 235), j'avais insisté sur le l'ait singulier qu'à de très rares excep- 
tions près il n'y a pas trace de parenté ou de ressemblance entre les mots 
martiens et leurs correspondants français ; et ce trait, rapproché de l'iden- 
tité structurale des deux langues, m'avait fourni la preuve flagrante que le 
martien est une création enfantine effectuée avec l'unique préoccupation de 
fabriquer un idiome aussi différent que possible du nôtre. Plus audacieux 
et mieux outillé que moi, M. Henry a entrepris d'expliquer ce vocabulaire 
martien lui-même, en adoptant comme point de départ ou comme idées 
directrices de ses investigations deux ou trois suppositions tout à fait 
rationnelles dont je donnerai ici un aperçu. 

C'est d'abord que les néologismes de M 1,e Smith, malgré leur air d'inven- 
tions purement ex-nihilo ou de produits tombés du ciel, doivent dériver — 
par des voies peut-être très détournées et des associations saugrenues 
comme celles dont est coutumière la logique incohérente du rêve, mais enfin 
doivent en dernier ressort dériver — des mots réels emmagasinés dans sa 
mémoire consciente ou latente. Qu'on me permette de citer la page où 
M. Henry, parlant en psychologue, exprime excellemment les considérations 
qui justifient de prime abord et en quelque sorte à priori cette recherche des 
processus associatifs par lesquels a dû se former un idiome même aussi 
arbitraire en apparence que le martien : « Si l'homme n'invente rien, s'il 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I 45 

ne fait que se souvenir, le langage de M lle Smith doit être un composé 
analysable de ses divers souvenirs auditifs ou livresques, chacun d'eux 
relié au sens qu'elle leur attribue par le fil plus ou moins ténu, plus ou 
moins embrouillé, plus ou moins perceptible, d'une association d'idées, 
tantôt directe, tantôt contournée et bizarre, telle qu'on en observe chez tous 
les hommes et sur soi-même dans la rêverie et le rêve. Il serait possible, en 
effet, de concevoir qu'un homme s'ingéniât à composer de la manière la plus 
arbitraire un langage artificiel, qu'il appelât, par exemple, mèche « une table » 
et sûr « un encrier », par l'unique raison qu'il n'y a aucune raison de les 
nommer ainsi ; mais, outre qu'alors il aurait bien de la peine à se souvenir 
de son vocabulaire, à retrouver dans sa mémoire les mots qu'aucun lien ne 
rattacherait à leur sens conventionnel, le seul travail de création d'une telle 
langue exigerait de sa part un effort extraordinairement violent et pénible ; 
car, à chaque idée qu'il voudrait exprimer, une association quelconque 
d'idées, soit avec le nom même de l'objet à nommer dans telle ou telle 
langue de lui connue, soit avec celui d'objets similaires ou voisins, soit avec 
la forme, les qualités accessoires ou l'emploi de cet objet, etc., etc., offrirait 
spontanément à sa mémoire subconsciente une image auditive composée de 
certains sons, de certaines syllabes, qu'il serait fatalement amené à repro- 
duire ; et, pour résister à cette tendance naturelle, il lui faudrait une atten- 
tion tendue, de tous les instants, qui ne pourrait manquer d'être fort sou- 
vent en défaut. Aussi les gens qui parlent argot n'ont-ils rien trouvé de 
mieux, pour déguiser leur langage, que d'employer la plupart du temps les 
mots mêmes de la langue courante, déformés par un certain nombre d'arti- 
fices, au fond très simples, très faciles à retenir et à reproduire, quoique 
méconnaissables aux non-initiés ; et l'on verra que tel est aussi le procédé 
naïvement et inconsciemment mis en œuvre dans les suffixations et les 
métathèses de M lle Smith. » 

Une seconde présupposition de M. Henry, c'est que la mémoire verbale 
d'Hélène n'est pas limitée à sa langue maternelle, le français, mais qu'elle 
doit embrasser un certain nombre de termes appartenant à l'allemand, dont 
elle a pris des leçons pendant trois ans ; au magyar, son père (de nationa- 
lité et de langue maternelle hongroises) ayant forcément dû en laisser 
échapper bien des mots devant elle ; à l'anglais peut-être, et à l'italien, 
qu'elle a plus d'une fois eu l'occasion d'entendre résonner à ses oreilles ; au 
sanscrit enfin, puisqu'il ressort de ses somnambulismes hindous qu'elle en 
possède quelques notions. — Ces cinq ou six langues ont d'ailleurs dû 
fournir des contingents très différents à l'idiome inédit de Mars, et c'est 
bien ce que confirment les résultats de l'analyse. Le français, comme on 
pouvait s y attendre, y tient de beaucoup la plus grande place ; c'est de lui, 
dit M. Henry, que le martien a tiré, « avec sa syntaxe tout entière et la 
plupart des éléments de son indigente grammaire, la grande majorité des 
mots de son vocabulaire : bien entendu, non point tels quels ; altérés dans 
leur forme et détournés dans leur sens, en cent façons capricieuses, par ce 
moi subliminal que domine et remplit à ce moment l'unique pensée de ne 
point parler français ni aucun autre langage de lui connu ; mais reconnais- 
sablés pourtant, parce que, ce moi étant humain après tout, ces déforma- 
tions s'effectuent fatalement suivant les règles d'une certaine logique 
humaine, et qu'il est dès lors possible à notre esprit de relever les voies par 
lesquelles le sien a passé. » — Ce n'est qu'après avoir épuisé les ressources 
étymologiques offertes par le français, que M. Henry recourt aux autres 
idiomes, et d'abord à l'allemand. On peut objecter à l'utilisation de ce 
dernier queM lle Smith ne l'a étudié, d'ailleurs avec aversion et sans aucun 



i4^ Tu. Flournoy 

succès, qu'entre sa douzième et sa quinzième année, tandis que M. Henry 
admet comme moi, pour fixer les idées, que la puérile création du roman 
martien et de sa langue correspond à une sous-personnalité d'Hélène 
arrêtée, ou retombée en somnambulisme à l'âge de douze ans environ 
(comp. Des Indes, p. 187 et 3o6) ; mais le linguiste psychologue a d'emblée 
réfuté l'objection : « le moi qui crée le martien et le moi qui sait l'allemand 
ont beau être de date différente : au moment actuel, qui est en définitive 
celui de l'apparition du martien, ils se trouvent réunis en une même per- 
sonne, et n'y sont point séparés, selon toute vraisemblance, par une cloison 
étanche ; on conçoit tout au moins la possibilité entre eux d'une communi- 
cation osmotique, discrète, difficile peut-être, mais enfin réalisable dans 
certaines conditions ; et cette considération suffit à légitimer en principe 
quelques battues à travers le vocabulaire allemand, à la recherche de telles 
origines martiennes dont le français persisterait à ne |as rendre compte. » 
— Pour le magyar, M. Henry montre que, bien que M lle Smith estime n'en 
pas savoir le premier mot 1 , il serait invraisemblable que, par l'intermé- 
diaire de son père, quelques termes au moins de cette langue ne se fussent 
pas gravés en elle au cours de son enfance. En fait, cela n'est pas douteux, 
et M. Henry a constaté que « l'empreinte est inconsciente, mais en général 
très nette et d'une remarquable pureté ; car les mots magyars sont sensi- 
blement moins déformés en martien, que les mots allemands, moins bien 
connus de M lle Smith, et les mots français, qu'elle s'applique naturellement 
à déguiser, tandis que le magyar ne lui paraît pas requérir cette précau- 
tion. » — Les autres langues terrestres paraissent ne contribuer que pour 
peu de chose au vocabulaire de Mars. — Au bout du compte, les résultats 
de M. Henry se répartissent comme suit. Si des 3oo termes martiens diffé- 
rents (en chiffres ronds) renfermés dans les l\i textes de Des Indes, on 
laisse de côté les noms propres et les petits mots (articles, pronoms, prépo- 
sitions, etc.) qui ne sont pour ainsi dire d'aucune langue, il en reste 248 
dont on pouvait se proposer de chercher l'étymologie ; de ceux-ci 190, 
c'est-à-dire plus des trois quarts, se trouvent réductibles soit au français 
(1 10), soit au magyar (55), soit à l'allemand (25) ; 8 seulement paraissent 
venir ou de l'anglais (3) ou d'idiomes orientaux (5) ; 45, ou moins d'un 
cinquième, résultent ou de contaminations de ces diverses langues (29) ou 
de dérivations des mots précédents (16) ; et il n'en reste que 5 qui aient 
résisté jusqu'ici aux efforts de M. Henry et constituent ce qu'il appelle le 
résidu irréductible. 

Une troisième hypothèse adoptée par M. Henry pour l'analyse du mar- 
tien, et à laquelle la pleine réussite de cette analyse sert de vérification 
empirique, c'est que les voies et activités dont se sert la subconscience de 
M ,le Smith dans les états hypnoïdes où elle fabrique son idiome imaginaire, 
sont foncièrement les mêmes que celles qui régissent les transformations 
spontanées des idiomes réels dans la vie des peuples. Il y a, autrement dit, 
identité entre les procédés de la linguistique subliminale d'Hélène et ceux 
déjà reconnus par la science des langues. — Ce point était aux yeux de 
M. Henry l'objet essentiel et le but de son étude, parce qu'il corrobore plei- 
nement le grand fait que le savant linguiste s'est efforcé de mettre en 



1 Ceci d'ailleurs est inexact ; je ne me rappelle pas que M lle Smith ait jamais pré- 
tendu a l'état normal être absolument table rase en fait de hongrois; elle en a au 
contraire cité un jour quelques mots égrenés à M. Lemaître qui la questionnait à ce 
sujet. Il est évident que ces bribes à la disposition de la personnalité normale ne repré- 
sentent qu'une minime partie du trésor total enfoui dans la mémoire latente. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 1\^ 

lumière dans un de ses ouvrages antérieurs l , à savoir que dans l'évolution 
et les métamorphoses des langues existantes, les changements s'opèrent 
sans l'intervention de la conscience ou de la volonté réfléchie des personnes 
qui parlent. Cette thèse de Y inconscience des procédés linguistiques ne 
pouvait recevoir une meilleure confirmation que par l'exemple d'une langue 
inédite créée en somnambulisme (c'est-à-dire en dehors de la conscience 
normale et de la personnalité ordinaire du sujet), pourvu que cette création 
se trouvât suivre précisément les mômes lois que celles des langues réelles. 
Aussi M. Henry avait-il bien espéré que les études sur l'hypnotisme et les 
états seconds lui fourniraient un jour quelque observation propre à jeter de 
la lumière sur ce point 3 . Car, dit-il, « si les procédés d'un sujet plongé à 
l'état de subconscience et créant un langage reproduisent exactement les 
phénomènes de sémantique relevés par notre maître à tous [M. Michel 
Bréal] dans sa vaste et ingénieuse enquête à travers tous les langages civi- 
lisés, il demeurera établi par voie expérimentale ce que je m'étais efforcé de 
démontrer à grand renfort d'arguments et d'analyses logiques : Que le lan- 
gage est l'œuvre spontanée d'un sujet absolument inconscient des procédés 
?[u'il emploie à cet effet. » Le cas de M 1,e Smith étant venu fort à propos 
ournir à M. Henry l'occasion de vérifier ses prévisions, on comprend' toute 
l'importance qu'il lui a accordée au point de vue proprement linguistique. — 
Pour nous, que les curieuses productions d'Hélène et les étonnements de son 
milieu spirite ont mis aux prises avec la question du supranormal, nous 
envisageons les résultats de M. Henry sous un angle un peu différent, et 
plaçons l'accent de préférence sur le simple fait qu'il a pu ramener tout le 
vocabulaire martien aux langues déjà connues du médium. Car il en résulte 
que sous le rapport du lexique, comme sous celui de la structure phonéti- 
que ou grammaticale, il ne subsiste plus aucun prétexte d'aller chercher 
hors d'Hélène l'origine de son idiome extra-terrestre. Comme M. Henry l'a 
très joliment dit, « s'il est constant que le martien de M lle Smith n'est fait 
que de ses souvenirs linguistiques, combinés, réfractés, gauchis, altérés en 
divers sens, il demeurera établi, — ce qui, paraît-il, a besoin de l'être aux 
yeux de certaines personnes — mais celles-ci ne lisent guère nos livres, — 
il demeurera, dis-je, établi qu'elle n'a jamais visité la planète Mars et que 
les cosmographies scientifiques peuvent, jusqu'à plus ample informé, se 
dispenser d'insérer les renseignements qu'elle nous en rapporte. » 

Je renonce à analyser de plus près l'ouvrage de M. Henry, dont 
le contenu, tout de menus faits linguistiques, ne se prête guère à 
un résumé. Chacune de ses étymologies, prise isolément, donnerait 
peut-être lieu à des remarques ou discussions, mais c'est affaire aux 
spécialistes du langage. Pour le psychologue, il lui suffit que nulle 
part l'auteur n'ait fait intervenir des enchaînements d'idées plus 
logiques, ni des sauts plus désordonnés, que ceux dont la vie ordi- 



1 V. Henry, Antinomies linguistiques. Paris, 1896 (Tome II de la Bibliothèque de 
la Faculté des Lettres de Paris). 

2 II n'est peut-être pas superflu de dire que les idées de M. Henry n'ont joué aucun 
rôle dans l'appari ion et le développement de la langue martienne chez M lle Smith. Je 
n'avais pas le privilège de connaître le savant professeur de la Sorbonne (autrement 
que de nom), ni aucun de ses ouvrages, avant la publication de Des Indes, et c'est 
seulement cinq mois plus tard que j'ai eu le plaisir de me trouver mis en relation avec 
lui, à l'occasion précisément de ce volume qu'un ami de M. Henry lui signala comme 
pouvant l'intéresser au point de vue linguistique. 



i48 Th. Flolrnoy 

naire du rêve nous donne de continuels échantillons. Qu'il reste une 
part notable d'incertitude et d'hypothèse dans beaucoup de ses 
reconstructions, cela était inévitable ; car les méandres de l'imagi- 
nation onirique sont si capricieux et entrelacés, que la fantaisie de 
M lle Smith a pu passer par bien des chemins divers pour aller d'un 
mot français quelconque au néologisme martien correspondant ; on 
ne saurait donc jamais être absolument sûr d'avoir retrouvé exacte- 
ment le fil d'associations qu'elle a suivi en chaque cas particulier. 
Mais le seul fait que M. Henry se soit constamment tiré de ces 
labyrinthes par une issue acceptable et en respectant la vraisem- 
blance psychologique, suffira certainement à convaincre de la 
justesse de ses principes tous ceux qui ont quelque connaissance, 
même rudimentaire, tant des lois de la linguistique que des incohé- 
rences du rêve. — Je ne relèverai donc dans son livre que deux 
exemples qui me paraissent particulièrement intéressants en ce 
qu'ils concernent les principaux noms propres du roman martien. 

Le premier est celui d'Esenale, qui se distingue de tous les autres 
personnages de Mars, à nous connus, par trois singularités évidem- 
ment connexes : il est le seul sachant le français, d'où son rôle 
constant d'interprète ; le seul aussi qui ait déjà vécu sur notre globe 
sous la forme du jeune Alexis Mirbel 1 , mort à 17 ans en 1891 (Des 
Indes, p. 140) ; le seul enfin dont le nom n'ait pas une terminaison 
martienne (en è ou i). De là à penser que ce nom exceptionnel aurait 
quelque liaison intime avec le prénom réel du défunt, et en serait 
une sorte d'anagramme ou d'inversion syllabique puisqu'il finit 
comme le second commençait {Ksenale- Alexis), il n'y avait qu'un 
pas que j'avais naturellement fait dès le début ; mais incapable 
d'aller plus loin et d'entrevoir comment Esen pouvait sortir de .ris, 
j'avais cessé de creuser ce problème. Il fut résolu du premier coup 
par M. Henry : tout en se transportant au commencement du nou- 
veau nom, la finale .ris, fort rare en français et qui ne s'y retrouve 
dans aucun autre prénom, a du faire travailler la pensée sub- 
consciente d'Hélène, jusqu'à y réveiller le magyar csacsi, qui a une 
consonnance assez voisine, surtout prononcé à la française. « Or 
csacsi signifie âne, non pas terme générique, notons-le bien, mais 
espèce de diminutif de caresse, comme on en enseigne volontiers aux 
enfants ; le mot a pu jaillir des lèvres de M. Smith dès la première 



1 Mirbel est un pseudonyme cachant un nom de famille, connu de M lle Smith, cela 
va sans dire, mais sans intérêt ici, car il ne paraît pas avoir joué le moindre rôle dans 
sa linguistique martienne. Alexis en revanche était le véritable prénom du jeune homme. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 49 

fois qu'il a montré un âne à Hélène. )> Que maintenant, dans les 
rêvasseries somnambuliques de celle-ci, l'image verbale hongroise 
rappelle son associée allemande Esel et lui cède la place, et on aura 
le nom même à' Esenale à une insignifiante divergence près, pour 
laquelle on a le choix entre deux ou trois explications également 
plausibles : « on peut songer tout simplement à une dissimilation 
d'un des deux l ; ou à une formule de retraduction en français, soit 
donc Esel-dne, dont la métathèse donne exactement Esenale ; ou 
bien à quelque vague interférence de la liaison de mots magyars 
èzen allât, cet animal. » 

M. Henry a montré que cette création de mots par addition d'éléments 
juxtaposés est un principe fréquent du martien ; et qu'on la retrouve en par- 
ticulier, jointe à un calembour polyglotte franco-allemand et à l'inversion 
des syllabes, tout comme dans Esenale, à propos du mot solitaire qui se 
dit éréduté en martien (texte 9, Des Indes, p. 207). La seconde moitié de 
solitaire (soit terre) éveille l'allemand Erae : « Voilà, avec une légère 
métathèse ou une petite insertion vocalique, de quoi fournir la première 
moitié du mot martien. Reste après cela soli, c'est-à-dire le nom d'une note 
de musique, plus une voyelle, qu'on remplacera par le nom d'une autre 
note de musique, plus une voyelle de môme timbre. La formule est mathé- 
matique : sol-\- i -\- taire = éréd-\- ut-\- é. » — Il faudrait n'avoir jamais 
observé sur soi-même les ineptes jeux de mots auxquels, sans même aller 
jusqu'au rêve complet, notre esprit s'adonne souvent dès que se relâche 
l'attention pleinement consciente et volontaire, pour s'étonner des étymolo- 
gies que M. Henry attribue à l'imagination enfantine qui élabore le mar- 
tien dans les états hypnoïdes de M lle Smith. 

Le second exemple a trait aux noms d'Astané et Ramié. J'ai mon- 
tré, en me basant sur le caractère psychologique de ces personnages 
et sur leurs rôles à l'égard d'Hélène, qu'ils sont évidemment, en 
dernière analyse, des doublets ou des déguisements de Léopold 
(Des Indes, p. 174-176 et 183). Cette induction se trouve corroborée 
de la façon la plus curieuse par les rapprochements que M. Henry 
a établis entre les divers noms du guide d'Hélène au cours de ses 
avatars somnambuliques variés. Il semble que le vocable primordial, 
générateur de tous les autres, soit Cagliostro : la seconde partie de 
ce nom, liostro, a peut-être inspiré aux élucubrations hypnoïdes 
d'Hélène le nom de Léopold (Lipot en magyar), où l'on en retrouve 
plusieurs lettres ; mais ceci n'est pas assez évident pour qu'on y 
puisse insister, et M. Henry, qui nous a suggéré cette origine, ne 
l'admet cependant point. En revanche, la première syllabe Cag peut 
fort bien avoir donné, selon lui, par nasalisation de la voyelle et 
addition d'une finale sanscritoïde, le nom du sorcier Kanga, anté- 
riorité hindoue d'Astané (Des Indes, p. 173-174) ; et ce qui est 

ARCH. DE PSYCHOL., T. I . IO 



i5o Th. Flournoy 

encore moins douteux, c'est que cette même syllabe Çag — par l'in- 
termédiaire du magyar ag qui signifie « branche », puis de son 
équivalent allemand Ast suivi d'une suffixation martienne — a 
engendré Astanè. « Et si l'on voulait tenir pour fortuite cette coïn- 
cidence si remarquable, dit M. Henry, je demanderais alors par 
quelle récidive du hasard la doublure à\\st-anè se nomme Ram-iè, 
soit exactement le radical du français rameau (qui, à son tour, est 
la traduction de l'allemand Ast) également accompagné d'un autre 
suffixe martien ? » — On conviendra qu'il y a quelque chose d'assez 
frappant dans cette confirmation, par les relations étymologiques 
de leurs vocables, de 1 identité psychologique fondamentale de tous 
les directeurs spirituels d'Hélène, aux Indes, sur le trône de France 
et dans la planète Mars. 

Pour que la chose fût complète, il n'y aurait plus, comme Ta indiqué 
M. Henry, qu'à rattacher le nom de Léopold, le guide actuel d'Hélène en 
ce monde, à liostro ; malheureusement la science des langues n'en possède 
pas le moyen. Je me permettrai toutefois de rappeler que le domaine de 
l'association psychologique est plus vaste que celui de la dérivation linguis- 
tique, et que la première réalise constamment ce dont la seconde serait 
incapable. J'en citerai un exemple qui a le double avantage d'être fort 
indépendant de M 1,e Smith, puisque je l'ai observé et publié avant de la 
connaître, et de présenter néanmoins une certaine analogie de lettres avec 
le point particulier qui nous occupe ici. C'est le cas de ce sujet qui, chargé 
de fournir au hasard dix mots quelconques, écrivit entre autres Singapour 
et onomatopée à la suite l'un de l'autre, avec le sentiment que le second de 
ces termes tenait au premier par la pluralité des o l . Les procédés de déri- 
vation linguistique proprement dite n'ont assurément pas grand chose à 
voir dans la liaison de ces deux mots, non plus que dans la séquence xis- 
csacsi dont il était question à propos d'Esenale ; mais la simple association 
en vertu de quelque lointaine et vague ressemblance auditive, graphique, 
ou articulatoire. suffit à engendrer ces jeux d'images verbales qui tiennent 
une si grande place dans notre vie mentale, et dont les étymologies mar- 
tiennes de M. Henry nous fournissent maints exemples. J'en conclus que — 
ne fût-ce. ici aussi, que par la pluralité des o (sans parler de 17) — le 
groupe phonique liostro pourrait fort bien avoir évoqué le mot Léopold 
au milieu de la sphère subexcitée de tous les prénoms connus, dans le cer- 
veau plus ou moins rêveur de M l,e Smith occupée à ruminer encore sur le 
nom de son illustre guide, Gagliostro, après que la première syllabe s'en 
fut déjà détachée grâce aux associations verbales ou sémantiques qui ont 
abouti à Kanga d'un côté et à Astané-Ramié de l'autre. Il est vrai que 
d'autres prénoms, Rodolphe, Théodore, que sais-je, eussent également pu 
répondre à l'appel des ressemblances vocaliques ; mais on ne saurait songer 
à expliquer jusqu'au fond le caprice apparent de nos idées, et, dans l'espèce, 
il se peut que l'élection de Léopold ait été secondée par sa forme magyare 
Lipot, qui a deux autres lettres communes avec le groupe évocateur en 



1 De faction du milieu sur l'idéation. Année Psychologique, de Beaunis et Binet, 
tome 1(1894), Paris, 1895, p. 188. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I 5 I 

question. — Ceci dit, je n'oublie pas qu'au point de vue chronologique les 
inductions précédentes rencontrent sinon des objections insurmontables, du 
moins de grandes obscurités tenant en partie à notre ignorance des débuts 
médianimiques de M lle Smith, en partie au fait qu'une idée ou création 
subliminale peut exister inaperçue pendant longtemps avant de se révéler 
au dehors par quelque message automatique. C'est ainsi que des deux mots 
Léopold et Cagliostro, nous ne savons pas lequel, dans la subconscience 
d'Hélène, a été adopté en premier lieu comme nom de son esprit-guide, pas 
plus que nous ne sommes au clair sur l'époque et le concours de suggestions 
extérieures où ce dernier, c'est-à-dire la personnalité seconde de M lle Smith, 
a commencé de se croire l'illustre thaumaturge sicilien (voir Des Indes, 
p. 90-93). Il est donc inutile de s'attarder davantage sur ce point. 

Les exemples que j'ai tirés du livre de M. Henry peuvent donner 
aux lecteurs une idée du magnifique appui qu'il est venu apporter à 
l'opinion exprimée dans Des Indes sur le martien et l'ultramartien 
de M lle Smith. Moins que jamais on ne sera autorisé à faire inter- 
venir quoi que ce soit de supranormal en cette affaire, maintenant 
que le mystérieux vocabulaire de Mars, enfin débarrassé de ses 
voiles par un linguiste perspicace, témoigne à son tour que toute 
cette brillante floraison jaillit de M Ile Smith elle-même, non point 
bien entendu dans son état de veille normale et de personnalité 
adulte actuelle, mais retombée momentanément, à la faveur du 
rêve, dans une phase antérieure de son développement et redevenue 
pour ainsi dire une fantasque et songeuse fillette dune douzaine 
d'années. On va voir que les récents développements du cycle astro- 
linguistique, en particulier les nouveaux textes extra-terrestres 
recueillis, ne sont guère faits, en dépit de leurs étranges appa- 
rences, pour légitimer un changement d'opinion à l'endroit de 
leurs origines. 

II. Nouveaux textes extra-terrestres. 

Les fragments de langues planétaires que j'ai à rapporter main- 
tenant n'ont pas le même caractère d'unité que ceux déjà connus, 
lesquels étaient presque tous des phrases martiennes régulières et 
accompagnées de leur traduction française intelligible. De nos 
huit textes nouveaux, un seul rentre dans cette catégorie ; deux sont 
des messages uraniens dont nous ignorons le sens ; quatre autres 
représentent une sorte de dictionnaire polyglotte, renfermant des 
noms de hiéroglyphes ultramartiens avec leur interprétation mar- 
tienne suivie de son mot-à-mot français ; le premier de tous, enfin, 
est une phrase, trilingue également, mais incompréhensible en tant 
que phrase, et faisant un pendant exact à celle qui figure dans Des 



VANE 


SAM M BATA M ICEM 


TANAK 


azâni 


maprinié imizi kramâ 


ziné 


mal 


entré sous panier 


bleu 


ÉBIM 


MAZAK TATAK SAKAM 





i52 Th. Flournoy 

Indes (texte 33). Je commencerai par reproduire cet ancien mes- 
sage, où débuta la langue d'Ultramars, afin que l'on ait ici au com- 
plet la littérature de cette planète. En vue de faciliter les citations 
et renvois ultérieurs, je continuerai aux nouveaux fragments la numé- 
rotation des 41 textes déjà publiés [Des Indes, p. 204 à 223). 

[33]. Texte ultramartien du i novembre 1898, avec traduction martienne 
et française du 18 décembre suivant (Voir Des Indes, p. 218 et 20 1-252). 

Ultra martien : bak sanak top anok sik 

Martien : sirima nêbé viniâ-ti-mis-métiche ivre toué 

Français : rameau vert nom de un homme sacré dans 

ÉTIP 

viniâ-ti-misé-bigâ 
nom de une enfant 

VANE M 

viniâ-ti-mis-zaki datrinié tuzé vâmé garnie 
nom de un animal caché malade triste pleure 

42. Texte ultramartien du 7 septembre 1899, avec traduction martienne 
et française du 10 septembre (voir ci-dessous). 

ATOP ITAM AKA 

viniâ-ti-mis-métiché napié viniâ-ti-mis-crizi-ruka-té-atimi 

nom de un homme mange nom de un oiseau emblème du bonheur 

ZANAK ATOP AZEK ILAT BANEP MIP 

ziné (Voir naké yine noka viniâ-ti-missé-médaché 

bleu ci-dessus) partir au repos nom de une dame 

APEK ILAT ITIK ZIKAM MOK ZEM 

tiziné yine baza kobié viniâ-ti-missé-varuba-métiché té 
demain au lever tape nom de une divinité homme du 

TETEM MIP TIMIP ILAT 

viniâ-ti-mis-natra-ivré (Voir viniâ-ti-missé-médaché yine 

nom de un bâton sacré plus haut) nom de une dame au 

ITIK ZIKAK MOK MARAK 

baza kobénir (Voir niméké 

lever tapera plus haut) bienheureux 

— Texte d'abord auditif pour sa partie ultramartienne, entendue dans la 
vision spontanée du 7 septembre 1899 ( v °i r pl us loin, p. i56), puis vocal 
lors de sa répétition et de ses traductions martienne et française à la séance 
du 10 septembre, dans les conditions suivantes. Après divers phénomènes 
d'hémisomnambulisme pendant plus d'une heure et quart, Léopold, à qui 
l'on demande si l'on pourra obtenir la traduction du texte étrange recueilli 
par Hélène il y a trois jours, répond que oui (par le a"oigt) et annonce 
qu'elle s'endormira complètement pour cela. Assise au fond d'un canapé, 
elle ne tarde en effet pas à fermer les yeux et à cesser d'entendre. Mouve- 
ments spasmodiques des mains froissant son mouchoir. Bientôt la main 
gauche (Léopold) fait signe que le moment est venu ; de curieux gestes 
martiens se produisent, trahissant la présence d'Astané et alternant avec 
des mouvements d'un tout autre caractère, par lesquels Léopold magnétise 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 53 

son médium. Ma main sur le front d'Hélène, je prononce alors les mots du 
texte inconnu ; elle les répète aussitôt avec la scansion saccadée et rapide 
caractéristique de l'ultramartien {Des Indes, p. 2Ô2, note, et 253) et les 
fait suivre à mesure de leur traduction martienne : atop viniâ ti mis 
métiché, itam napié, aka viniâ etc. Après le dernier mot marac niméké, 
elle se tait. J'invoque alors Esenale selon le cérémonial accoutumé {Des 
Indes, p. 1 56-i 60) pour obtenir la version du martien en français ; après 
une période d'attente — entrecoupée du mélancolique refrain il est parti, 
il reviendra bientôt, qui est en quelque sorte le leitmotiv par lequel Hélène 
annonce l'arrivée imminente de l'interprète désiré — Esenale, parlant par 
la bouche et de la voix d'Hélène, reprend le texte martien donné tout à 
l'heure, en y ajoutant cette fois le mot-à-mot français : viniâ ti mis méti- 
ché nom de un homme ; napié mange, etc. Sitôt cette traduction achevée, 
je profite encore de la présence d'Esenale pour lui demander derechef avec 
insistance le sens des anciens mots mile piri (du texte non traduit 19), que 
j'ai déjà vainement réclamé dans une précédente séance ; cette fois enfin il 
daigne le murmurer avant de remonter dans les espaces : mile piri vite 
encore. Puis Hélène glisse rapidement dans un autre somnambulisme. 

43. Texte martien du 23 avril 1900 avec traduction française du 27 mai 
suivant (voir plus loin p. 162 et 168). 

yizé tarvini kié machinéné rès umaté hed kié mévêzi ani téri 
Leur langage ne peut se écrire; ils ne ont pas comme 

nini tié forimi raka tié zôda napiri hed mézouti tié 
nous des marques formant des mots; cependant ils possèdent des 

forimi nubée tédora toué mis liza dénapi yizé rabri 

marques curieuses exprimant dans un cas nécessaire leur pensée. 

ce di yâni umézir ipêné peunêzé misé imazé ti pastiné é ché 
Je te en ferai connaître quelques-unes afin de complaire à ton 

vraïni ni vati med kié ani di navazé mouda é tes attana évaï 
désir et surtout pour ne pas te arrêter davantage à ce monde. Sois 

divinée 
heureuse. 

— Auditif. Paroles de Ramié à Hélène dans une vision matinale (v. p. 162), 
au sujet de l'écriture des Ultramartiens. La seule différence notable entre la 
façon dont elle nota ce texte sur le moment même et la façon dont elle l'ar- 
ticula, d'une manière extrêmement nette, lors de la traduction cinq semaines 
plus tard, porte sur le mot imazé qu'elle avait écrit inazé (v. p. 168). 

44. Texte trilingue se rapportant aux douze idéogrammes ultramartiens 
tracés dans la séance du i3 mai 1900 (voir plus loin fig. 9, p. i64). La 
première colonne renferme leurs noms ultramartiens, avec explication 
martienne dans la seconde colonne, et traduction française dans la troi- 
sième. Pour les divers automatismes échelonnés du i3 au 27 mai, qui ont 
fourni toutes ces données, voir plus loin p. 162 à 166, et fig. 9 et 10. 

1. VARAP 

2. RODAC 

3. MENEM 

4. EPEM 

5. KOTOM 



im 


i té atimi 


marq 


ue du bonheur. 


» 


té nura 


)) 


du danger. 




» 


ti zi obri 


» 


de la maladie. 


» 


té ôtinâ 


» 


du départ. 


» 


té péliché 


» 


du chagrin. 




1 54 

6. GATOC 

7 . OZAC 

8. MICAC 

g. vicok 

IO. TAROC 

I I . PIZEM 

12. FIDAK 



Th. Flourxoy 
forimi ti misse vanuti marque de une naissance. 



)) 


té vinâ 


)) 


té primi 


)) 


té chabini 


» 


té patini 


)) 


ti zi varani 


» 


ti zi oranâ 



x> 


du retour. 


» 


du revoir. 


» 


du désespoir. 


)) 


du repentir. 


» 


de la lutine. 


» 


de la mort. 



45. Texte trilingue, concernant la seconde série d'idéogrammes ultra- 
martiens, obtenus dans la séance du 27 mai 1900 (voir fig. 12, p. 167). — 
Prononciation orale des noms ultramartiens et des traductions martienne 
et française dans la même séance (v. p. 168-169). 



13- 


ABAK 


forimi ti zi romêti 


marque 


de la attente. 


14. 


ZANEM 


y> 


ti zi buzadé 


)) 


de la fuite. 


15- 


MOTAK 


» 


ti zi ônaté 


)) 


de la fidélité. 


16. 


IROP 


» 


ti zi kôtôma 


)) 


de la misère. 


*7- 


RODE.M 


» 


ti zi âzânâ 


)) 


de la richesse. 


18. 


KITOP 


» 


ti mis bôtini 


)) 


de un incendie. 


19. 


BADEM 


» 


té bousté 


)) 


du marchand. 


20. 


TOBIM 


» 


té vôtiné 


)) 


du impotent. 


21 . 


TOl'K 


» 


ti mis mess mâti 


)) 


de un grand chef. 


22. 


APIS 


» 


té birinani 


)) 


du guérisseur. 


23- 


AXIK 


» 


té têma 


)) 


du quêteur. 


24. 


ZORAT 


» 


té zoupa 


)) 


du mariage . 





46. Texte trilingue de la troisième douzaine d'idéogrammes ultramar- 
tiens tracés dans la séance du 17 juin (fig. i3, p. 170). Prononciation ul- 
tramartienne et traductions martienne et française dans la même séance. 



25- 


SE M 


forimi té conramé marque du voyageur. 


26. 


SAZIM 


» 


té razadé 


» 


du logeur. 


27. 


OUPIM 


» 


té mulêti 


» 


du coureur. 


28. 


MOZEM AZEM 


» 


té maori ti 
vôma 


» 


du chercheur de 
sources. 


29. 


KARAM 


» 


té vémêzi 


)> 


du guide. 


30- 


XILIP 


» 


té élimâté 


» 


du creuse ur. 


31- 


BAXTOK 


» 


té oupizi 


» 


du c rieur. 


32. 


DOUZAK MOUZAK 


» 


té vidi ti barama 


» 


du porteur de eau 




ANOK 




ivrée 




sacrée. 


33- 


BEGUEM BUXIP 


» 


té faré ti falazé 


» 


du éleveur de chiens 




KORAK 




luzé 




domestiques. 


34. 


HIK 


» 


té ôvaté 


» 


du gardien. 


35- 


TOL'K ELEP 


» 


ti misse vânânâ 
odâni 


» 


de une fille 
vierge. 


36. 


ZIFIK 


» 


ti misse rabalinée 


» 


de une fiancée. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 



l55 



37- 
38. 

39- 

40. 

41. 
42. 

43- 
44. 

45- 
46. 

47- 



MODAP 
PERAK 

CAROP 

1)1 XE M 

EFOE 

ROSEK HO SEP 
FIK AXOK 

BEKAM 

ZOUK 

ROTOP 

VAP 

SOP RIK TOUK 



le 



48. MADAP RIK TOUK 



du chasseur, 
du abatteur. 

du pêcheur. 

du constructeur 

du orage. 

du iiardien 
o 

feu sacré. 

du serviteur. 
du abandonné, 
de un assassin. 
du aveugle. 

(le un enfant de 
grand chef 

de une épouse de 
grand chef 



47.?Dernière série d'idéogrammes ultramartiens; même séance que les 
précédents (fig. i4. p. 171 )• — Au n° l\b, Esenale a commis une erreur évi- 
dente en traduisant té par de un. 

forimi té rizêmi marque 

» té umora » 

» té lonzêté » 

» té duzaté » 

» té mapêna » 

') » té ôvaté ti » 

pamêna ivre 

» té ramêni » 

» té paramé » 

» té futané » 

)) té périnani » 

» ti mis bigâ ti » 

mess mâti 

) ti misse lômêna ti » 
mess mâti 

Il est à remarquer que dans les expressions du lexique précédent qui sont 
composées de plusieurs termes (n° s 32, 33, etc.), le martien et le français se 
correspondent mot à mot, selon leur habitude; mais il n'en est pas de 
même de l'ultramartien, vu son défaut de syntaxe. Dans le n° 32, par 
exemple, on sait que anok est l'équivalent de ivrée et sacrée (voir texte 33 ; 
de plus ces trois mots se retrouvent ensemble au n° 42), mais rien ne prouve 
que douzak veuille dire porteur et mouzak eau plutôt que 1 inverse. La 
consistance du vocabulaire ultramartien semble du reste assez sujette à cau- 
tion, à en juger par hik gardien (34) devenu ensuite fik (42). et par touk 
qui paraît vouloir dire tantôt grand chef (21), tantôt seulement chef (47 
et 4$) ou même tout autre chose (35). 

48. Texte uranien entendu et répété par Hélène au cours d'une vision 
d'Uranus dans la séance du 17 juin 1900 (v. p. i84). 

pa lalato lito nalito bo... té zototi zolota matito yoto... mé linoti 
to toda pé fa ma... nana tatazô ma oto dô... 

— Les points suspensifs marquent des arrêts plus ou moins prolongés. Il y 
a quelque doute sur le second et le quatrième mot qu'un autre assistant a 
noté nanato et nanito. Toutes les voyelles de ce texte sont brèves (à deux 
ou trois exceptions près indiquées par des circonflexes) et les o, par exemple, 
ont été prononcés comme dans le français coco. 

49. Texte uranien auditif et graphique du 2 août 1900; d'abord en- 
tendu et recueilli au crayon par Hélène, puis écrit automatiquement quel- 
ques instants après en caractères inconnus (voir plus loin fig. 16, p. 1 85). 
afato matobifomo zatoma idoto meta ato tadoto moti totizo zotota 
tito omato zito lopo lapeti ladopa alotopapeli 

Ces deux derniers textes constituent tout ce que nous possédons en fait 
duranien, et nous n'en connaissons pas la signification. Lors de la récep- 
tion du premier de ces messages (17 juin), Léopold annonça que l'on en 



i 56 Th. Flouhnoy 

aurait la traduction ultérieurement; à la séance suivante (i er juillet), comme 
Hélène n'était pas très bien portante, il ajourna à une dizaine de jours la 
réalisation de cette promesse. Dans le courant du mois, elle eut en effet de 
nouvelles visions uraniennes, et, le 2 août, le second texte à la fois auditif 
et graphique ; mais de traductions, point. Nous les aurions sans doute 
obtenues dans la suite — car celles de nombreux textes martiens se sont 
souvent fait attendre bien plus longtemps que cela — si l'irruption de la 
phase américaniste n'était venue entre temps chang-er le cours des préoccu- 
pations d'Hélène et arrêter le développement des communications et de la 
lang-ue uraniennes. 

II. Ultramartien. 

Ce rêve, dont nous allons suivre le développement psychologique, 
a surgi vers la fin de 1898 dans des conditions que j'ai longuement 
décrites [Des Indes, chap. VII) et sur lesquelles je ne reviens pas. 
Après cette première apparition, qui a fourni le texte 33, Ultramars 
subit une éclipse de huit mois, si complète qu'on eût pu le croire 
définitivement éteint sans les allusions que certains messages mar- 
tiens (textes 37 à 40) semblaient contenir, relativement à des révé- 
lations ultérieures en train de se préparer dans les profondeurs 
subliminales de M lle Smith. Puis tout à coup — évidemment stimulé, 
comme cela a été dit plus haut (p. 138), par le chapitre de Des Indes 
qui le concernait — Ultramars rentre en scène au commencement 
de septembre 1899 dans une vision spontanée, dont Hélène m'écrivit 
le soir même le récit suivant : 

« Aujourd'hui 7 septembre [1899], nous avons vacance et je suis restée à 
la maison. J'ai travaillé toute l'après-midi jusqu'à 6 8 /* h- Ayant posé mon 
ouvrage sur le g'uéridon placé près de moi, j'avais appuyé ma tête sur le 
dos de mon fauteuil, afin de me reposer quelques instants. Nous causions, 
ma mère et moi, lorsque ma vue se troubla subitement, et je me trouvai 
tout à coup environnée de rayons roses, qui prirent une teinte dorée, puis 
bronzée, pour se fondre ensuite en une couleur uniforme et d'un gris 
sombre. Je ne vis plus les meubles de ma chambre, mais à la place se 
montraient à moi, pour la seconde fois, cette terre si désolée, ces habitants 
si primitifs que j'avais vus il y a quelques mois déjà. Deux hommes, près 
d'une maison, le tout pareil à ce que j'ai dépeint antérieurement [voir Des 
Indes, p. 261], causaient ensemble, et je pus saisir, entendre, une partie de 
leur lang-ag-e et l'écrire. [Texte !\i, dont Hélène prit note au crayon avec 
l'orthographe suivante : atope itani aka zanaque atop azèque ilate 
banep mipe apec ilat itique zicame... moc zem tetem mipe tinrip ilate 
itic... zicaque moque... marac. Elle laissa en blanc (...) quelques mots 
qui lui échappèrent.] Gomment se fit-il que l'intérieur de la maison se 
découvrit à moi, je l'ignore ; mais dans cet intérieur, dans cette pièce dont 
ni les tapisseries ni aucun vernis ne venaient donner un petit air de confort 
et de propreté, je vis, suspendu et touchant presque le plafond, un rayon 
qui, je finis par le comprendre, était une sorte de lit, car à ce moment un 
être s'engag"ea dans un couloir, je dirai mieux une espèce de cheminée, 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 



I 67 




Fig. 4. — Insectes ultramartiens (vision du 14 mars 1900). — Lesdeux bêtes rampantes 
sont de couleur brune et noire, avec des points rouges pour les yeux; sol et pierres 
sépia. Les bêtes volantes sont de teintes sombres, noir, rouge-brun, gris bleu foncé ; 
le poisson volant a quelques plumes rosées à la queue et à la région pectorale, et 
un dos rouge vif d'où partent des palettes gris foncé. — Reproduction au tiers de 
l'original. 

aboutissant à ce rayon sur lequel il s'étendit tout du long-. Comment y arri- 
va-t-il ? je l'ignore et ne pus le comprendre, mais le fait est qu'il y parvint. 
Près de lui, dans le mur, était incrustée une sorte de figure de terre affreu- 
sement laide, si horrible que je me demandai comment l'être étendu pouvait 
la regarder d'un air si profondément recueilli. — A mon regret, la vision 
s'évanouit insensiblement ; elle n'avait pas duré plus de cinq à sept 
minutes. » 

D'après les paroles inconnues entendues par Hélène au cours de sa 
vision, et qui furent traduites en séance trois jours après (v. texte l±2, p. 162), 
on peut supposer que l'affreuse figure de terre incrustée dans le mur était 
l'idole du dieu Mok. Mais hormis ce détail, je n'aperçois guère de rapport 
entre cette curieuse vision et les autres mots recueillis, lesquels forment au 
surplus un assemblage aussi inintelligible que le premier texte ultramar- 
tien (33) obtenu l'année précédente. Mes remarques d'alors — sur la forme 
intentionnellement chaotique adoptée par cette langue bizarre pour échap- 
per au reproche de calquer, comme le martien, la syntaxe française [Des 
Indes, p. 254) — s'appliquent également à ce nouvel échantillon, et je me 
dispense de les répéter. 

Cette seconde explosion du rêve ultramartien fut suivie dune nou- 
velle accalmie, d'ailleurs beaucoup moins complète, qui serait de six 
mois si on la prolongeait jusqu'à l'apparition nette des hiéroglyphes 
rapportés plus loin, mais qui est beaucoup plus courte, quelques 
semaines à peine, si l'on tient compte des nombreuses visions, plus 
ou moins confuses, qui ne tardèrent pas à assaillir Hélène, surtout 
le matin à son réveil. Déjà dans le dernier trimestre de 1899, elle 
eut à plusieurs reprises l'apparition de caractères étranges et incon- 



i58 



Th. Flournoy 




Fig. 5. — Paysage ultramartien. — Mer et ciel d'un bleu intense : nuages pommelés 
gris-rosé. Terrain et rochers sépia : aucune verdure. Maison jaune à cheminées 
noires (comp. Des Indes, p. 251). Personnages au teint terreux, à jupe rouge. Ba- 
teaux rouge-brun, à voiles (?) idem, et à fond jaune. — Reproduction en demi-gran- 
deur de l'original. 

nus, non martiens, qui lui semblaient ordinairement flotter devant 
elle au sein dune sorte de globe laiteux ou de sohère faiblement 
lumineuse ; malheureusement, dans l'état d'inertie et de passivité 
accompagnant ces visions automatiques, elle n'eut pas l'idée de 
copier ces caractères sur-le-champ et ils ne lui laissèrent jamais un 
souvenir assez net pour lui permettre de les dessiner, une fois reve- 
nue à son état de veille normale. 

Vers la fin de l'hiver 1900, ces apparitions de hiéroglyphes prirent 
plus de précision et se multiplièrent, jointes souvent à des visions 
de paysages qu'Hélène reconnaissait pour ultramartiens et dont 
elle gardait un souvenir si net, tant sous le rapport des formes que 
des couleurs, qu'elle pouvait les reproduire à sa pleine satisfaction, 
avec le crayon et le pinceau, au premier moment de loisir. Elle se 
fit ainsi une fort curieuse collection de vues ultramartiennes, tou- 
jours exécutées avec la plus grande facilité et de la façon semi- 
automatique que j'ai décrite à propos de ses dessins de Mars (Des 



\ 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 



[5i 




Fig. 6. —Paysage ultramartien. — Ciel bleu à nuages blanchâtres. Deux lacs d'un 
bleu intense. Terrains et rochers sépia, avec masses plus foncées, brun-verdàtre, 
représentant probablement de la végétation. Les cônes renversés (p. ex. au pre- 
mier plan, et au sommet de la colline) sont rouge vif. Village à maisons jaunes et 
cheminées noires. A droite, un personnage à jupe rouge, agenouillé contre un ro- 
cher. A gauche, gros rochers soutenus par des chapelets rouge-brun. [Collection 
de M. Lemaître.] — Demi-grandeur de l'original. 

Indes, p. 161 et suiv.). M. Lemaître et moi reçûmes chacun, en 
cadeau, une demi-douzaine de ces curieuses aquarelles ; quelques- 
unes des plus typiques ont été reproduites dans les fig. 4 à 8. Le 
lecteur peut ainsi avoir un aperçu du sol, de la faune et de la flore de 
la planète ultramartienne, ainsi que de ses habitants et de leurs 
intérieurs de maison. La signification de beaucoup de détails ou 
d'objets reste malheureusement fort énigmatique dans ces vues, 
M lle Smith elle-même ne sachant donner aucune explication concer- 
nant la nature ou l'usage de choses qu'elle s'est bornée à rendre 
fidèlement sur le papier telles qu'elle les voyait surgir devant ses 
yeux. Peut-être, si elle avait pu recueillir et traduire tous les lam- 
beaux de voix et conversations étranges entendues au cours de ces 



6o 



Th. Flournoy 




Fig. 7. — Paysage ultramartien. — Ciel bleu. Sol et rochers sépia. Cinq plantes (?) ayant 
l'aspect de flammes jaunes sortant d'un tas de boules rouge sombre. Les chapelets 
supportant le gros rocher sont brun-rouge foncé, Le personnage a un teint blafard 
et terreux; yeux et bouche sépia; jupe et bretelles rouge-brun; sandales noires. 
(Comp. la description Des Indes, p. 251.) Animal brun et noir, avec points rouges 
pour les yeux. — Demi-grandeur de l'original. 

visions, y aurait-on trouvé des éclaircissements sur l'organisation 
de ce monde lointain, par exemple sur les chapelets don ne 
sait quoi qui soutiennent sans fléchir l'énorme bloc de la fig. 7, ou 
sur les meubles et ustensiles de la fig. 8. En l'absence de toute indi- 
cation à cet égard, chacun peut interpréter à sa guise ces créations 
d'une bizarrerie esthétique singulière. 

Voici quelques brèves indications, que je puise dans les notes recueillies 
par M. Lemaître aux visites qu'il faisait de loin en loin à M Ue Smith, sur le 
développement chronologique de ces visions ultramartiennes. 

i4 mars igoo. — Vers 5 7 2 n « du matin, Léopold apparut à Hélène et 
lui fit voir des insectes ultramartiens qu'elle dessina et peignit de grandeur 
naturelle pendant ses moments de loisir des jours suivants (fig. 4)- H J en 
avait un nombre prodigieux. Immédiatement après, comme elle parlait à 
Léopold des caractères ultramartiens dont elle n'avait pas gardé le souvenir, 
il lui répondit : « Tu les reverras dans quinze jours! Mais tu ne t'attarderas 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLÀLIE 



161 




Fig. 8. — Intérieur ultramartien. — Plancher, plafond et parois sépia ; les trous au 
plafond correspondent évidemment aux cheminées ou tuyaux des tig. 5 et 6. Tous 
les meubles et instruments sont foncés, noir, gris, sépia, brun-violacé. Le person- 
sonnage du fond tient à la main un vêtement bleu et a une robe de même couleur ; 
les trois autres ont une jupe rouge à bretelles noires. A droite une sorte de foyer: 
vases gris plongés dans des flammes rouges donnant une fumée bleuâtre. Au mur 
de droite, on dirait un rideau vert foncé à demi relevé devant une porte; au dessus 
une ligure rose, avec appendices noirs, surmontée du signe du bonheur (voir fig. 9, 
n° 1). L'objet (paravent?) dressé vers l'angle du fond est jaune. — Demi-grandeur 
de l'original. 

pas sur cette planète qui est un monde inférieur. Tu en verras une autre 
plus avancée. Et pour traduire à l'avenir du martien ou toute autre langue, 
tu n'auras pas besoin d'invoquer ni Astané ni Ramié, qui cependant seront 
toujours là ! » 

2-j mars. — Tous ces jours, Hélène s'attendait à écrire la lang-ue ultra- 
martienne, d'après la prophétie de Léopold. Elle a revu plusieurs fois la 
boule et les caractères ultramartiens, mais sans en retenir plus de trois ou 
quatre, qu'elle n'a pas jugé bon de noter. Ce matin à 6 */* h. elle a vu une 
troisième écriture, très différente de l'ultramartienne, et qui lui a paru con- 
sister en mots très courts et dans le fait qu'elle se lisait verticalement. Et 
comme elle exprimait à Léopold sa crainte de ne plus revoir l'écriture 
ultramartienne, Léopold lui a répondu qu'elle n'avait qu'à donner une 
séance et que cette écriture lui réapparaîtrait. Ayant répliqué qu'elle voulait 



162 Th. Flourxoy 

-l'abord terminer ses dessins de paysages et animaux (elle en avait déjà 6), 
Léopold lui a montré en «ros et en noir le chiffre 1 1, ce qui signifie qu'il y 
en a encore 5 à exécuter. 

3 avril. — Apparition matinale de Léopold ; Hélène a alors la vision de 
sa peinture n° 7 (p. 160) où se trouve la bête « qui a quelque chose d'hu- 
main dans la figure » ; cette bête est de la taille d'un petit chien. 

23 avril. — Cette fois c'est Ramié qui apparaît à Hélène à son réveil et 
lui tient un discours martien (texte 43) qu'elle put noter à mesure, au 
crayon, et dont le but est de lui annoncer derechef la prochaine révélation 
des hiéroglyphes déjà si souvent entrevus, et de lui en signaler d'avance 
l'emploi caractéristique. Il est probable qu'elle sentit sur le moment même 
la signification de ce message, évidente réponse à ses préoccupations de 
curiosité sur la "langue et l'écriture d'Ultramars, mais elle ne s en souvint 
pas au sortir de cet accès d'hémisomnambulisme et l'on n'en eut la traduc- 
tion qu'un mois plus tard (27 mai). 

Il résulte de ce qui précède que l'écriture ultramartienne, en 
incubation depuis sept mois, était prête à paraître dès la fin de mars 
1900 et n'attendait pour cela que l'occasion d'une séance. Celle-ci, 
renvoyée de semaine en semaine par suite de diverses circonstances, 
n'eut lieu qu'au milieu de mai ; on y obtint, de la main d'Hélène 
intrancée, douze hiéroglyphes (fig. 9), auxquels vinrent s'ajouter, 
dans deux séances subséquentes, trois nouvelles séries également 
de douze caractères chacune, ce qui fait un total de 48 signes, pos- 
sédant chacun son nom ultramartien avec explication martienne 
et française. J'en ai donné le catalogue complet dans les textes 44 
à 47, et j'ai fait reproduire les feuilles originales de ces quatre 
séries d'idéogrammes dans les fig. suivantes (à l'échelle de s / 5 > et avec 
addition de numéros et de mots français pour permettre au lecteur 
de s'y retrouver plus aisément). La fig. 10 se rattache à la façon pro- 
gressive dont nous ont été octrovées les explications concernant la 
première douzaine de ces caractères ; j'en indique sommairement 
les diverses phases avant de reprendre d'une façon plus circonstan- 
ciée l'histoire de ces révélations hiéroglyphiques : — 1° L'événe- 
ment initial a consisté dans l'exécution graphique de ces caractères 
(fig. 9) par la main d'Hélène intrancée, en même temps que sa 
bouche articulait leurs désignations martiennes. 2° Cinq jours plus 
tard, une hallucination auditive spontanée, dont elle put prendre 
note, indiqua la prononciation de leurs noms ultramartiens au moyen 
de leur transcription phonétique à la française. 3° Le lendemain, un 
accès matinal d'automatisme graphomoteur fournissait la fig. 10, 
c'est-à-dire les mêmes caractères reproduits d'une façon abrégée, 
quoique suffisante pour permettre leur identification, mais accompa- 
gnés cette fois de leurs noms, tant martiens qu'ultramartiens, écrits 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 63 

en lettres martiennes de façon à ne pas nous laisser de doute sur 
leur orthographe exacte. 4° Enfin, une semaine après, dans une 
séance de traduction par Astané etEsenale, on eut successivement, 
de la voix d'Hélène : la prononciation authentique, nette et saccadée, 
des termes ultramartiens; la répétition de leurs équivalents mar- 
tiens déjà entendus quinze jours auparavant; et la traduction fran- 
çaise de ces derniers. — Pour les trois autres douzaines d'idéogram- 
mes, les choses allèrent plus vite (jusqu'à se dérouler en une seule 
séance), mais aux dépens de la certitude orthographique, car nous 
ne fûmes plus gratifiés de la communication écrite des vocables 
ultramartiens et martiens. 

Je reprends maintenant, avec quelque détail, la description de la série de 
scènes somnambuliques où s'est déployée et épuisée, en moins de six semai- 
nes (mai-juin 1900), la belle mais courte floraison des hiéroglyphes d'Ultra- 
mars. 

13 mai igoo. — Séance (à laquelle je n'assistai pas) chez M. Lemaître, 
dont je résume le procès-verbal. — Après une scène hémisomnambulique 
d'une heure (voir plus loin, chap. V, Barthez), Hélène s'endort complète- 
ment dans un fauteuil, et l'index gauche dicte : Fais-la mettre à la table, 
Ramié va écrire. On approche une table; elle paraît s'éveiller, se plaint d'é- 
nervement et de froid, puis, tout à coup, d'une voix douce (s'adressant à 
Ramié dont elle a la vision à sa gauche) : « Vous êtes bien gentil d'être 
venu, mais j'aimerais bien que vous restiez tranquille à côté de moi. Vous 
saviez que j'ai fait votre portrait *, vous trouvez qu'il est ressemblant... Oh ! 
alors, je me dépêche... Mais, pourquoi est-il nécessaire qu'il y ait cette 
grande boule nébuleuse? Est-ce qu'elle ne se dissoudra pas dans l'espace?» 
Elle se dispose alors à écrire sur une feuille de papier écolier qu'on a placée 
devant elle ; elle trempe plusieurs fois sa plume dans l'encrier, prononce 
les mots forimi té atimi (bis), puis trace le caractère en forme d X (n° 1, 
fig. 9) en tenant la plume entre l'index et le médius et en disant : « C'est 
bien le signe qu'il y avait sur la pierre, quand il courait sur la pierre. J'ai- 
merais bien le revoir! » — Puis elle paraît écouter Ramié, prononce forimi 
té noura (bis), écrit le signe n° 2 ressemblant à un U, et dit : « Léopold, 
c'est vous qui trempez la plume, moi qui écris, Ramié qui cause. » — De 
nouveau elle écoute, prononce forimi ti zi obri, dessine le signe n° 3, et le 
montre à Ramié, qui est à sa gauche, en disant : «Ramié, ça va comme ça? 
Mettez votre main sur la mienne. Forimi té atimi, forimi té noura, 
forimi ti zi obri, après ? Léopold ! » — Elle prononce trois fois de suite, 
rapidement, forimi té ôtinâ, et dessine le signe 4> en ajoutant : « Ramié ! 
encore! C'est joli, çà ! » — Le même manège se réitère pour les caractères 
suivants : à chacun, après avoir trempé énergiquement et à plusieurs repri- 
ses la plume dans l'encrier, elle prononce la désignation martienne du signe 
qu'elle va écrire et la répète rapidement (jusqu'à six fois et de plus en plus 
vite pour le signe 6, forimi ti misse vanuti), puis trace ce signe en 
appuyant parfois outre mesure (au 9 me signe elle dit : « c'est un peu trop 
épais, cette jambe », et au 1 i me elle fait une grande tache), et se livre enfin 



1 Voir plus haut (fig. 3, p. 138) ce portrait de Ramié, fait par Hélène le 6 mai. 



i64 



Th. Flournoy 





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JieJoui. 






levait. 



J) êtes oc 





Fig. 9. — Signes ultramartiens, dessinés par M lle Smith intrancée, le 13 mai 1900. 
[Collection de M. Lemaître.] — Reproduction aux 3 /ô de la feuille originale. Les 
numéros et les mots français ont été ajoutés. 

à un petit bout de conversation avec Ramié et Astané qui l'assistent. Entre 
temps, on apprend par l'index gauche (Léopold) qu'il s'agit en effet de 
signes ultramartiens avec leurs noms en martien, et que ni Léopold ni 
Esenale ne connaissent cette écriture, mais bien Ramié et Astané. — Après 
le i2 me hiéroglyphe, l'index gauche dicte : je te conseille de terminer, et 
fait comprendre qu'il faut laisser Hélène se réveiller tranquillement. 
M. Lemaître suggère que M l,e Smith doit lui envoyer un de ces jours la 
traduction des termes martiens en ultramartien et en français, à quoi 
Léopold ne répond ni oui ni non. Toute cette scène d'écriture a duré trois 
quarts d'heure. Au réveil, Hélène se souvient seulement d'avoir vu à sa 




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SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 

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Fig. 10. — Feuille du 19 mai 1900. — Répétition fragmentaire des hiéroglyphes de la 
ligure précédente, avec leurs noms ultramartiens et martiens en écriture martienne 
(voir texte 44, p. 153). — 3 / 5 de l'original. Les numéros ont été ajoutés. 

eu lr o d ô £ a n, o i It l m 70 

o- p, a i <f t u, v vr x, u x . cft 
V= 0) initial* y* ^sJûulle^ss o Jynz cLpâuùd 



Fig. 11. — Alphabet martien (Fig. 24 de Des Indes, p. 201), 

ARCH. DE PSYCHOL., T. I. 



II 



i 66 Th. Flournoy 

gauche Ramié, et Astané plus loin ; et à sa droite Léopold (et Barthez, 
voir plus loin chap. V). 

Le lendemain lundi, Hélène entendit au magasin des paroles étrangères 
et vit des caractères ultramartiens, mais sans pouvoir les transcrire. Elle 
aperçut de nouveau ces caractères le mercredi matin. Puis le vendredi à 
6 h. du soir, au magasin, elle entendit (sans vision) des mots qu'elle nota 
aussitôt tant bien que mal au crayon : varape rodaque ménem épem 
quotom gatoque ozaque mikaque vicoque taroque pizem fédaque. 
Enfin, le samedi 19 mai, à 6 3 /* h. du matin, à son réveil, elle se sentit 
comme forcée de sauter à bas du lit et de prendre un crayon pour exécuter 
la figure 10. D'après le récit qu'elle me fit de l'incident en me remettant 
celte feuille peu de jours après, sa main, engourdie et ne lui appartenant 
pour ainsi dire plus, avait écrit et dessiné tout cela malgré elle, et chaque 
fois elle avait d'abord vu apparaître sur le papier, en traits lumineux fugi- 
tifs, le tracé que le crayon allait exécuter. Au sortir de cet accès d'automa- 
tisme graphomoteur, elle recourut au volume de Des Indes pour tâcher de 
déchiffrer les mots martiens qu'elle avait écrits autour de ces hiéroglyphes, 
mais elle n'en vint pas à bout. — La comparaison de cette nouvelle dou- 
zaine d'arabesques, agrémentées de légendes martiennes, avec les caractères 
mystérieux obtenus à la séance du i3 mai, montra que ce n'étaient point là 
des signes vraiment nouveaux, mais seulement une seconde édition curieu- 
sement tronquée de ces mêmes caractères, comme si on les avait reproduits 
d'une manière incomplète en oubliant à peu près exactement la moitié de 
chacun d'eux ; quant aux mots, en alphabet martien, joints à ces hiéro- 
glyphes mutilés, les uns étaient justement les noms qu'Hélène chez 
M. Lemaître avait donnés à chaque signe au moment de le dessiner, et les 
autres représentaient, à d'insignifiantes divergences d'orthographe près, les 
vocables inconnus qu'elle avait entendus et notés à la française, au maga- 
sin, le vendredi soir. (J'ai reproduit dans la fig. 1 1 l'alphabet martien pu- 
blié dans Des Indes, afin de permettre au lecteur de déchiffrer les légendes 
martiennes jointes aux hiéroglyphes de la fig. 10.) 

C'était fort aimable à Léopold ou Ramié de nous avoir ainsi fourni cet 
utile supplément d'informations sur la transcription martienne des carac- 
tères d'Ultramars ; mais pourquoi donc cette reproduction imparfaite et 
comme arrêtée au milieu de chacun d'eux ? Lorsque j'interrogeai Léopold 
sur ce point à la fin de la séance suivante (27 mai), il se moqua d'abord de 
mon peu de perspicacité en me répondant (par l'index gauche) : Ta n'es 
pas malin. Me souvenant alors de la boule ou sphère demi-transparente 
dans l'intérieur de laquelle Hélène voyait souvent apparaître les caractères 
extra-terrestres, je soupçonnai que, par quelque effet d'optique fantaisiste ou 
médianimique, elle n'avait peut-être aperçu ce matin-là sur son papier 
qu'une projection avortée, un demi-reflet, des hiéroglyphes originaux ; 
mais Léopold repoussa cette supposition alambiquée, et finit par dicter : 
C'est afin de respecter votre désir et qu'elle ne les reconnaisse pas. 
Il paraît qu'à la séance précédente on avait par précaution décidé de laisser 
Hélène ignorer, aussi longtemps que possible, à l'état de veille, l'aspect des 
caractères ultramartiens (comme jadis de l'alphabet martien). Resterait à 
savoir, puisque Léopold approuvait cette mesure de prudence scientifique, 
pourquoi il n'a pas totalement empêché l'apparition spontanée de ces carac- 
tères, même incomplets, sous les yeux d'Hélène et de sa mère ; faut-il 
admettre que son pouvoir allait bien jusqu'à subtiliser la moitié des jam- 
bages, mais non jusqu'à refouler entièrement — en l'ajournant à un 
moment de plein somnambulisme de quelque séance ultérieure — un auto- 
matisme graphomoteur déjà tout prêt à surgir ? 




SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 



6 7 




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aiiaae. 




Fig. 12. — Hiéroglyphes ultramartiens du 27 mai 1900 (voir texte 45, p. 154). — 
3 /o de l'original. Numéros et mots français ajoutés. 

2-j mai igoo. — M lle Smith ayant contremandé une séance qu'elle avait 
promis de donner chez moi, veut bien me la donner chez elle ; sa mère n'y 
assiste pas ; M. Lemaître est présent. Dès le début elle sent sa main droite 
prise, puis tout le côté (par Ramié), tandis que Léopold répond par l'index 
gauche. Hélène aperçoit, en l'air et sur le papier placé devant elle, « des 
signes martiens, comme des éclairs ; cela passe, cela va et vient. » Elle 
prend le crayon entre le pouce et l'index droits, contre son habitude ; c'est 
pourtant bien elle-même (à ce que Léopold dit par l'index gauche, en 
réponse à mes questions) qui va dessiner ce que Ramié lui fera apparaître 
en traits lumineux sur le papier. Elle paraît maintenant complètement 
intrancée, et trace un premier hiéroglyphe (n° i3, fig. 12) après lequel elle 
prononce abak. A ce moment se produit une courte lutte dans la façon de 
tenir le crayon Tcomp. Des Indes, p. 98^, qu'elle finit par prendre entre 
l'index et le médius et conserve désormais dans cette position. Les onze 
signes suivants sont dessinés, comme le premier, lentement, pondérément, 
avec application, en appuyant et revenant plusieurs fois sur chaque jam- 
bage, et en ajoutant pour finir les petits ornements terminaux en zigzags, 
qu'elle trace toujours de gauche à droite ou de haut en bas, de sorte que 
c'est tantôt par leur point de départ, tantôt par leur point d'arrivée, qu'ils 
s'attachent aux jambages principaux. Après chaque signe, elle prononce 
son nom ultramartien avant de commencer le signe suivant. Les 12 signes 



i68 Th. Flournoy 

terminés, elle revient au premier, et piquant sur lui son crayon (tenu per- 
pendiculairement, toujours entre index et médius) elle prononce, en arti- 
culant nettement, son équivalent martien forimi ti zi romêti ; elle passe 
de même au second et ainsi de suite. Après le dernier, forimi té 
zoupa, sa main jette le crayon ; elle s'appuye au fond du fauteuil, et 
Léopold fait signe que le moment des traductions françaises est venu. A 
peine est-il besoin que je recoure au procédé coutumier ; la main gauche 
(Léopold) et la droite (Ramié) indiquent que tout est prêt et que c'est 
Ramié et Esenale, mais non Léopold, qui feront l'office d'interprètes. La 
scène de traduction se déroule alors en trois parties consacrées d'abord au 
texte 43, dont on obtient le mot à mot français : yizé tarvini leur lan- 
gage, kié machinerie ne peut, etc.; puis au texte 44? où chaque terme ultra- 
martien est nettement articulé, suivi de ses équivalents martiens et français : 
varap, forimi té atimi, marque du bonheur, etc. ; enfin au texte 45 
d'aujourd'hui: abak, forimi ti zi romêti, marque de la attente, etc. 
Après une conversation avec Léopold — qui, entre autres choses (v. p. 166 
et i83), annonce que l'on aura une seule fois encore de l'ultramartien et 
puis plus — Hélène revient peu à peu à elle, amnésique. La séance a duré 
près d'une heure et demie. 

Remarques sur cette séance. — Certains détails, pendant la longue scène 
de traduction que je viens de résumer, et diverses petites expériences de 
contrôle ou attrapes (vexirversuche) auxquelles je me livre, montrent que 
la mémoire linguistique d'Hélène n'est pas également ferme sous tous les 
rapports, et que ses associations glossolaliques sont un peu vacillantes 
aujourd'hui. Il est par exemple impossible de lui faire retrouver d'elle- 
même le texte martien 43 (apparu il y a cinq semaines), et quand je lui en 
lis un ou plusieurs mots, elle est incapable de continuer seule, elle ne peut 
que répéter les fragments que j'en prononce. D'autre part, dans cette répé- 
tition elle redresse immédiatement et avec une pleine assurance les erreurs 
involontaires ou intentionnelles que je glisse dans ma prononciation ; c'est 
ainsi qu'elle corrige gizé en yizé, mévêzé en mévêzi, zova en zôda, 
riza ou biza en liza, monda en mouda, rétablissant ainsi partout le texte 
original exact, (sauf, comme je l'ai noté p. 1 53, pour inazé qu'elle change 
catégoriquement en imazé). — Ce peu de ténacité mnésique éclate encore 
plus à l'occasion des 24 signes ultramartiens en jeu. Ici de nouveau la pro- 
nonciation varie peu ; cependant Hélène vocalise nura et ubri ce qu'elle 
avait écrit nura et obri le 19 mai (fig. 10 p os 2* et 3*) et nettement articulé 
noura et obri le i3. L'incertitude de la mémoire affecte surtout le passage 
de l'ultramartien au martien, tandis que ce dernier est très solidement 
soudé au français ; ce qui peut s'exprimer en disant qu'Esenale possède 
bien sa leçon, tandis qu'Astané ou Ramié savent fort mal la leur. Les con- 
fusions et embrouillements plus ou moins prolongés, dans lesquels Hélène 
tombe spontanément ou se laisse facilement induire, jettent un certain jour 
sur l'agencement intérieur de son dictionnaire trilingue ; il semble que 
pour chaque douzaine d'hiéroglyphes ultramartiens sa mémoire sublimi- 
nale sache par cœur, et en ordre, les 12 expressions martiennes suivies 
chacune de son sens français ; mais elle n'est pas aussi ferrée sur l'ordre 
des 12 vocables ultramartiens ni leur traduction martienne, en sorte qu'elle 
ne retrouve pas aisément leur succession, et que si on commet des inter- 
versions en les lui soufflant, elle ne s'en aperçoit pas toujours et leur appli- 
que a faux les équivalents martiens-français correspondant à leur ordre 
primitif. 

C'est ce qui ressort du moins des quelques erreurs que j'ai relevées. Par 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE l6(J 

exemple, pour le vocable n° 4, epem, Hélène n'arrive pas à retrouver toute 
seule le sens martien ; hésitante, elle ouvre les yeux et paraît chercher 
vainement dans le vide, jusqu'à ce que je lui dise forimi té ôtinâ, qui 
décroche alors marque du départ. De même, lorsqu'au lieu du 8 me signe 
je lui dis le o, me , vicok, elle le répète et le traduit par f. té primi m. du 
revoir, et ce n'est qu'au bout d'un instant qu'elle se reprend en articulant 
avec énergie micac. De môme encore, lorsque, intervertissant les deux der- 
niers de cette liste, je lui propose d'abord fidak, elle le traduit par varani 
et haine, et ce n'est qu'en m'entendant prononcer pizem qu'elle s aperçoit de 
l'erreur et la corrige. Dans la liste suivante (texte 45), je lui dis en second 
lieu motak au lieu de zanem ; elle l'accepte et le traduit par ti zi buzadé, 
puis sent que c'est faux, mais n'arrivant pas à retrouver le vrai mot zanem, 
elle introduit et répète plusieurs fois rodac, qui occupe bien le second rang 
mais dans la douzaine précédente, confusion indiquant certaines con- 
nexions entre les places correspondantes des diverses listes. Ce qui est 
encore plus fort, c'est qu'au n° 17, rodem, où je ne l'embrouille pas, c'est 
elle qui se trompe et répond ti zi bôtini, confusion partielle avec l'expres- 
sion martienne suivante ; elle persiste dans cette inexactitude en la répétant 
plusieurs fois avec insistance, et il faut que je lui rappelle explicitement 
que rodem correspond à ti zi âzânâ pour lui faire retrouver le fil. — Ces 
diverses erreurs semblent indiquer que ia création de l'ultramartien est 
d'assez fraîche date et que cet idiome n'a pas encore eu le temps de s'in- 
cruster solidement, avec toutes ses associations internes et ses interpréta- 
tions en d'autres langues, dans la mémoire subconsciente de M lle Smith. 

1 y juin igoo. — Séance chez moi. Après divers phénomènes d'hémi- 
somnambulisme, Hélène s'endort et le petit doigt gauche (Léopold) annonce 
qu'elle a la vision de Ramié et que ce dernier va écrire. Elle se réveille et 
dit : « J'ai une vague idée que j'ai vu Ramié... Regardez ces signes ! Oh ! 
mais ça passe trop vite ! » En même temps son index droit est agité d'un 
rapide tremblement, et sa main prenant la plume (entre l'index et le médius) 
commence à tracer des hiéroglyphes (fig. i3), opération dans laquelle elle 
s'absorbe profondément. Cependant la nécessité de retourner sans cesse à 
l'encrier, par le fait qu'elle dessine en traits très épais et lourdement 
appuyés, semble l'énerver, et Léopold dicte par l'index gauche : // te faut 
lui acheter une plume qui coule toujours ; il annonce aussi qu'elle va 
faire il\ signes ultramartiens et qu'elle parlera ensuite la langue d'Uranus. 
Elle remplit en effet deux feuilles de douze caractères chacune, en procé- 
dant généralement comme suit : d'abord elle dessine en silence les trois 
signes d'une même rangée horizontale, puis elle les reprend en prononçant 
leurs trois noms ultramartiens, et ensuite leurs trois noms martiens ; après 
quoi elle commence à tracer la rangée suivante. Tout cela nese fait qu'avec 
beaucoup de lenteur, de peine, et parfois d'hésitations prolongées, qui tra- 
hissent de grandes difficultés de mémoire ; elle s'arrête souvent, fronçant 
le sourcil comme cherchant à se rappeler, et tâtonne en intervertissant son 
ordre habituel ; par exemple, à la 3 me rangée (fig. i3), elle prononce d'abord 
bantok en montrant la place vide du signe 3i, puis trace ce signe, montre 
la place blanche suivante en disant forimi té vidi ti barama ivrée, revient 
montrer le signe précédent pour prononcer les mots forimi té oupizi. 
retourne à la place suivante en articulant douzak mouzak anok, et passe 
par une succession d'arrêts, de demi-réveils momentanés, d'interventions de 
Léopold (qui explique entre autres que Ramié a de la peine à faire voit les 
signes à Hélène et qui réclame le plus grand silence) ; enfin, elle arrive à 
dessiner le signe 32. Que cela provienne d'un état de fatigue générale, ou 



170 



Th. Flournoy 



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36 



Fig. 13. — Troisième douzaine désignes ultramartiens; 17 juin 1900. (Voir texte 46, 
p. 154.) — 3 / 5 de l'original. Numéros et mots français ajoutés. 

de ce que le système ultramartien n'est pas encore bien assis dans les cou- 
ches mémorielles d'Hélène, toujours est-il que c'est un travail considérable 
d arriver au bout de ces deux douzaines de signes, et pour les 3 derniers, 
la plume, jusque-là tenue entre le médius et l'index (mode d'Hélène), passe 
entre l'index et le pouce, comme si Léopold jugeait bon de venir à son 
secours. La scène d'interprétation du martien en français par Esenale, qui 
se déroule ensuite suivant le mode habituel, s'effectue plus rondement, et 
Hélène y corrige ou y complète quelques-unes des traductions martiennes 
qu'elle avait données en dessinant les hiéroglyphes, p. ex. au mot 36, zifik, 
elle rectifie forimi té rabalinée en forimi ti misse rabalinée, marque de 
une fiancée ; l'équivalent français est évidemment un canevas plus solide 



SOMNAMBULlSxME AVEC GLOSSOLALIE 



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Fig. 14 — Quatrième douzaine de hiéroglyphes ultramartiens ; même séance que la 
feuille précédente. (Voir texte 47, p. 155.) — 3 / 6 de l'original. Numéros et mots 
français ajoutés. 

que le mot ultramartien pour supporter l'expression martienne. Après cette 
scène et la traduction de mile piri (v. p. i53), Hélène passe à la vision 
d'Uranus prédite par Léopold (v. p. i83). 



172 Th. Flournoy 

Pendant l'été 1900, le monde ultramartien fut totalement éclipsé, 
par Uranus d'abord (voir plus loin), puis par les préoccupations 
nouvelles d'Hélène, dues à l'invasion américaine. Mais, après le 
changement de fortune de M 1Ie Smith, il a recommencé a se mani- 
fester, et même avec exubérance, en dépit des anciennes prédictions 
où Ramié et Léopold avaient annoncé la fin des caractères d'Ultra- 
mars et l'abandon de ce monde grossier pour un autre plus avancé. 
C'est sans doute sous l'influence suggestive de ses nouveaux amis, 
jamais lassés d'astronomie spirite, que la subconscience d'Hélène 
est revenue au thème d'Ultramars comme à celui de Mars. 

D'après les indications dont je suis redevable à M. Lemaître, à 
qui M lle Smith permit (au milieu de mars 1901) de parcourir son 
dossier réservé, ce dernier renfermait une vingtaine de feuilles de 
dessins et textes de Mars et d'Ultramars, les unes plus ou moins 
récentes, d'autres datées du séjour d'Hélène à Paris, et la plus 
ancienne remontant au 15 octobre 1900, c'est-à-dire au lendemain 
même du jour où sa bienfaitrice lui avait octroyé la liberté. En fait 
d'ultramartien, il y avait quatre feuilles couvertes de 54 nouveaux 
signes, et sur d'autres feuilles des inscriptions sur de gros rochers, 
formant un texte suivi et complètement continu qui ne reproduisait 
aucun des 54 signes précédents. Ces inscriptions sont de vrais laby- 
rinthes, les uns horizontaux, d'autres verticaux en allant de bas en 
haut, avec perte de la plupart des ornements en zigzag. Cette 
existence d'inscriptions lapidaires cadre bien avec la curieuse allu- 
sion d'Hélène au « signe qu'il y avait sur la pierre )) lors de sa pre- 
mière scène d'écriture ultramartienne (p. 163). — Dans une des 
dernières visites de M. Lemaître à Hélène (18 mai), elle lui raconta 
qu'avertie par Léopold d'avoir à se tenir prête, elle avait obtenu la 
traduction — d'abord en martien par Astané, puis en français par 
Esenale — des inscriptions ultramartiennes, et elle les lui montra. 
(( Il y en a, dans le sens de la hauteur, sur des pierres marquées 
par le feu du ciel, puis d'autres sur le tombeau d'un grand chef, sur 
une pierre où l'on saigne les animaux, et sur une pierre sacrée 
paraissant humide ; à côté de cela des marques [idéogrammes] avec 
leur traduction, telles que le père, la mère, le sage, le fou, le muet, 
le sourd, le juge, le récolteur de pluie. » Ces dernières notions ren- 
trent, comme on le voit, dans la même catégorie que celles des 
textes 45 à 47. 

Il va sans dire que je n'ai pas à prendre en considération des 
documents que je n'ai pu soumettre à l'examen, et dont au surplus 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE ^3 

nous ignorons absolument, M. Lemaître et moi, dans quelles cir- 
constances et conditions psychologiques ils ont été obtenus. Mes 
observations sur la langue et l'écriture ultramartiennes, dans les 
deux paragraphes suivants, se baseront donc exclusivement sur 
les textes et figures publiés ci-dessus. 

Remarques sur la Langue martienne et ultramartienne . 

Il n'y a pas lieu de nous arrêter longtemps aux nouveaux textes 
de l'idiome de Mars ; leur examen ne ferait que confirmer, sans y 
rien ajouter d'essentiel, ce que nous a révélé l'analyse déjà faite 
dans Des Indes et surtout dans l'ouvrage de M. Y. Henry. On con- 
çoit que les ornières du martien étaient trop bien creusées pour 
qu'il pût, sans danger de se contredire, les abandonner; aussi con- 
tinue-t-il de la façon la plus naïve à mouler ses formes structurales 
sur celles de notre langue. C'est ainsi que dans le vocabulaire 
trilingue (textes 44-47) tous les substantifs martiens ont le même 
genre qu'en français et sont régulièrement précédés de té ou de 
ti zi suivant que nous disons du ou delà. 

Voici deux petites observations de détail qui sont de bons exemples, à 
joindre à ceux de Des Indes, de l'influence que nos habitudes françaises 
exercent sur l'orthographe martienne. Je les tire des douze mots écrits repré- 
sentant en lettres martiennes les noms ultramartiens de la première série 
d'idéogrammes (texte 44; et fig. 10, p. i65). — D'abord la gutturale sourde 
n'y a pas un mode fixe de transcription, mais elle présente de nouveau 
cette capricieuse alternance du k et du c (avec préférence il est vrai pour 
cette dernière lettre, qu'on rencontre 7 fois sur 10) qui est une réminis- 
cence typique du français ; par exemple dans le nom vicok du hiéroglyphe 
n° 9, la consonne médiane et la finale, identiques pour l'oreille, sont expri- 
mées par les deux lettres susdites. — Eu second lieu, la façon dont Astané ou 
Ramié ont lait écrire à la main d'Hélène le mot (n° 8, fig". 10, p. 1 65 ) qu'elle 
avait prononcé micac (comme le français macaque) quelques jours avant, 
nous fournit un amusant lapsus calami pour compléter le trio avec ceux 
déjà relevés dans Des Indes (p. 23 1-282, à propos des syllabes che et zé) 
et montre une fois de plus combien ces prétendus révélateurs d'autres pla- 
nètes sont au fond accoutumés à écrire en français : au lieu de terminer 
comme de juste le dit mot micac par un k ou un c martiens, la main 
d'Hélène y a mis un signe qui en martien est un i, ce qui fait micai, con- 
fusion absolument inexplicable de la part d'un véritable habitant de Mars, 
mais dont la genèse saute à l'œil puisque ce signe a la forme d'un c fran- 
çais. En d'autres termes, il a suffi d'un instant de distraction pour produire 
une erreur d'aiguillage, ou un retour des vieilles habitudes, dans la parole 
intérieure d'Hélène jouant le personnage hypnoïde de Ramié : l'image 
auditivo-motrice de la gritturale sourde, au lieu de réveiller l'image gra- 
phique appropriée de l'alphabet martien, a suscité son associée de l'alphabet 
français qui se trouve ressembler à une autre lettre martienne au point de 
vue de sa forme extérieure. Gela prouve derechef que les rôles subcons- 
cients d'Hélène ne sont pas très solidement différenciés. 

Si le martien de nos textes nouveaux (42 à 47) diffère d'une façon 



i^4 Th. Flournoy 

appréciable de celui des textes publiés précédemment, ce n'est en 
tout cas pas dans le sens d'un progrès, mais plutôt d'un rabâchage 
et dune dégénérescence de la langue. M. Henry en fut frappé lors- 
que je lui communiquai les messages de Mars et d'Ultramars posté- 
rieurs à Des Indes : « Il suffit, dit-il, de jeter un coup d'oeil sur 
ces derniers textes pour se convaincre que la langue martienne est 
en voie de se pervertir et même de se jargonner. Il était temps de 
la saisir et elle était mûre pour l'examen. Quoi que M 116 Smith 
puisse désormais produire en ce genre, il est douteux que la psy- 
chologie et la linguistique en tirent d'autres renseignements utiles 
que ceux [déjà fournis par les textes antérieurs]. » (Le langage mar- 
tien, p. XVIII.) 

En ce qui concerne l'ultramartien, nos textes n'en renferment 
au total qu'une centaine de mots, dont 87 différents, qui offrent 
cette particularité de ne jamais contenir deux voyelles ou deux 
consonnes de suite (à de rares exceptions près qui rentrent dans la 
règle si l'on compte ou et an comme des sons-voyelles simples pour 
l'oreille). Tous ces mots (sauf deux, aka et vané) relèvent de trois 
types seulement : 52, soit près des deux tiers, sont des bisyllabes 
de cinq lettres, trois consonnes séparées par deux voyelles, tels que 
banep ; 20 sont bisyllabiques aussi, mais n'ont que quatre lettres, 
comme s'ils avaient perdu leur consonne initiale, par exemple 
anor ; 15 enfin sont des monosyllabes trilittéraux, une voyelle entre 
deux consonnes, comme mip. Ce peu de diversité dans la constitu- 
tion des mots contribue à donner à la langue d'Ultramars un cachet 
propre et caractéristique, dont la principale source se trouve d'ail- 
leurs dans le choix de ses voyelles et consonnes préférées. — On 
se rappelle (v. Des Indes, p. 225-226) que le martien, comparé au 
français, se distinguait par une énorme surabondance de voyelles 
hautes (i et é) aux dépens des basses (u, diphtongues, etc.), la pro- 
portion des voyelles moyennes (a et o) restant la même dans les 
deux langues ; et que cette tonalité élevée concordait bien avec les 
couleurs vives et chaudes des paysages de Mars, aux rochers roses 
et à la végétation éclatante. Des remarques du même ordre s'impo- 
sent quand on passe à Ultramars. Ici la langue est encore, somme 
toute, d'une tonalité supérieure à la notre, mais elle reste bien 
au-dessous de la hauteur acoustique du martien, car elle n'a que 
41,6 °/° de voyelles aiguës (i et é), au lieu de 73,3 % en martien, et 
en revanche 55 °/° de voyelles moyennes (a et o) au lieu de 18,6. 
Or cette sourdine mise à la musique de la langue |se retrouve dans 



SOMNAiMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I j5 

les teintes des paysages d'Ultramars : à la vérité les ciels et les 
eaux y sont d'un bleu intense qui rappelle les peintures de nos 
contrées tropicales, mais le sol presque dénudé, les rochers, les 
murs extérieurs et les parois intérieures des maisons, les gens 
mêmes, tout, sur cette planète disgraciée, est d'un aspect terne et 
morne, dans des tons grisâtres ou sépia, qui fait regretter les magni- 
fiques colorations des vues de Mars. Les paysages comme la langue 
y marquent une note sombre, un état de moindre excitation, en 
harmonie d'ailleurs avec le niveau inférieur de développement que 
les révélations de Léopold et de Ramié attribuent aux êtres gros- 
siers et primitifs de ce monde arriéré. 

La statistique des consonnes ultramartiennes — telle du moins qu'elle 
ressort des 87 mots différents que nous possédons, car une plus grande 
richesse de documents la modifierait peut-être — est assez curieuse. Sur 
225 consonnes, plus de la moitié (117) sont des explosives, et presque 
toujours des explosives sourdes (96, à savoir 49 k, 23 t, 24 p ; tandis qu'il 
n'y a que 21 sonores: 2 g, 8 d, ii b). Les liquides et nasales ne comptent 
pas même pour un tiers (70, offrant 3g m contre seulement i4 n, et i4 r 
contre 3 l). Le reste se compose d'une h aspirée, et de 37 continues ou 
fricatives (4 f et 5 v ; 10 ss et 18 z). On remarque que tous les mots 
(excepté deux) finissent par une consonne, de préférence k (37), m (27) ou 
p (18); il n'y en a que 3 qui se terminent en t ou s; enfin ces finales 
sont, dans les deux tiers des cas, des explosives sourdes (k, p, t,) que la 
voix d'Hélène, dans les scènes de traduction où elle incarne Ramié. articule 
avec énergie et chasse violemment, ce qui donne à cette langue un carac- 
tère acoustique haché, explodant, saccadé, tout à fait spécial. — Notons 
encore le grand rôle que jouent en ultramartien, comme en martien (Des 
Indes, p. 240) et en uranien, les phénomènes de rime, d'allitération, d'as- 
sonnance (sem, sazim; douzak mouzak ; etc.). 

Remarques sur les Idéogrammes ultramartiens. 

Plus intéressants que la langue parlée des Ultramartiens, sont 
peut-être les mystérieux hiéroglyphes qui leur servent de signes 
s'adressant à la vue, et qui leur constituent un genre d'écriture à 
coup sûr fort original. Il vaut la peine de nous y arrêter un peu. 

Le fait capital de cette écriture, c'est qu'elle est idéographique : 
elle ne consiste pas, comme la nôtre, en lettres représentatives des 
sons de la langue et servant à faire des mots, mais en signes expri- 
mant des idées. Ce trait caractéristique — que Ramié avait annoncé 
en tout autant de termes, et avec une clarté ne laissant rien à dési- 
rer, dans son curieux message (texte 43) précurseur des hiérogly- 
phes ultramartiens — est certainement des plus étonnants à pre- 
mière vue. On ne se serait pas attendu à cette singularité, et il me 
semble ouïr déjà les clameurs avec lesquelles mes lecteurs du bord 



17^ Th. Flournoy 

occulto-spirite vont exploiter 1 incident contre mon hypothèse de 
1 origine infantile du cycle astro-iinguistique. 

a Comment donc, me diront-ils, comment une fillette supposée de douze 
ans, et qui n'a certes pas vécu dans un milieu bien intellectuel, aurait-elle 
pu tirer de son propre fond l'extraordinaire idée d'un principe d'écriture 
aussi radicalement différent du notre? Et n'y a-t-il pas une flagrante con- 
tradiction à admettre que cette prétendue imagination d'enfant, qu'on 
déclare d'un côté incapable d'innover en fait de grammaire et de syntaxe, 
s'en aille d'autre part, quand il s'agit de l'écriture, rompre spontanément 
avec le système alphabétique, que seul elle connaît, et créer de toutes pièces le 
système idéographique, cette étrange conception qui ne serait sans doute 
jamais venue à l'esprit de nos savants eux-mêmes s'ils ne l'avaient, en fait, 
trouvée réalisée chez divers peuples bien éloignés de nous dans l'espace ou 
le temps ! Quoi de plus naturel au contraire, et de plus conforme à ce que 
nous enseigne l'observation des peuplades inférieures de notre propre globe, 
que de rencontrer une écriture encore au stade idéographique chez les 
habitants arriérés et incultes d'Ultramars ? Il faut vraiment l'inqualifiable 
et st upide aveuglement d'une science grossièrement matérialiste pour vou- 
loir, de parti-pris et contre toute évidence, ramener aux rêveries d'une 
sous-personnalité enfantine des révélations médianiniiques qui portent en 
elles-mêmes les preuves éclatantes de leur vérité ! s 

Assurément, la nature idéographique des signes écrits d Ultra- 
mars cadre bien avec l'état d infériorité où se trouve encore ce 
monde d'après les dires de Léopold ou d'Àstané et les visions de 
M 116 Smith. Mais elle cadre aussi avec ce que Ton peut psychologi- 
quement attendre d une imagination naïve, hantée par l'autosugges- 
tion de fabriquer enfin une écriture dépistant toutes les critiques et 
qu'on ne puisse plus accuser d être, comme l'alphabet martien, une 
imitation du français. Car quel est l'enfant de nos écoles qui n'a pas 
entendu parler des hiéroglyphes égyptiens, ou des caractères chi- 
nois, et qui n'en a pas conservé surtout s il a un goût inné pour ce 
qui est exotique et oriental au moins la vague notion d'écritures 
étranges et indéchiffrables, où les signes ne sont pas des lettres 
comme chez nous, mais expriment des mots entiers et parfois des 
idées très compliquées? Et serait-ce dépasser les bornes de la vrai- 
semblance que de se représenter l'enfantine subconscience d'Hélène 
— après sa déconfiture du martien, et dans sa recherche de quelque 
nouvelle façon d'écrire bien extraordinaire et vraiment digne d une 
autre planète — rassemblant, combinant, bouleversant le peu qu elle 
a aperçu ou entendu raconter des écritures étrangères, de manière à 
fabriquer une collection de signes, d'un aspect profondément savant 
et mystérieux, n'ayant plus rien de commun avec nos lettres ni 
pour la forme ni pour l'emploi ? C'est pourquoi je prendrai la liberté 
d examiner d un peu plus près les prétendus signes ultramartiens. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE Iyy 

avant de me décider à y voir la révélation authentique des caractères 
employés sur un astre lointain, ou même simplement les fantaisistes 
élucubrations de quelque Champollion désincarné revenant rêver 
d'hiéroglyphes par le cerveau intrancé de M lle Smith. Et en effet, 
ces signes présentent deux ou trois particularités qui me semblent 
difficilement conciliables avec l'hypothèse de leur authenticité, ou 
avec celle de leur fabrication par une intelligence compétente, mais 
qui deviennent au contraire très concevables, et presque allant de 
soi, dans la supposition d'une œuvre d'imagination infantile. 

1° On sait que l'écriture idéographique est susceptible de divers 
degrés et présente successivement plusieurs phases d'évolution. 
À ses échelons inférieurs, elle est simple pictographie, c'est-à-dire 
que les signes sont l'image des objets eux-mêmes, leur représen- 
tation — directe ou symbolique — plus ou moins déformée peut- 
être dans la voie du schématisme, mais pourtant toujours reconnais- 
sable afin de parler à l'œil et d'être facilement comprise ; aux éche- 
lons supérieurs au contraire, où le système idéographique confine 
et passe graduellement au système phonétique, les signes, de plus 
en plus simplifiés ou altérés, peuvent perdre jusqu'à toute trace de 
leur ressemblance primitive avec les choses signifiées. En ce qui 
concerne Ultramars, les messages mêmes de Ramié nous dépei- 
gnent cette planète comme un monde arriéré et grossier, où le 
langage ne peut s'écrire et où l'on ne recourt aux signes graphiques 
qu'en cas de nécessité; ce qui revient à dire que l'écriture n'y est 
point encore en train de revêtir une valeur phonétique, pas même 
syllabique, mais qu'elle en est toujours à l'état inférieur, purement 
pictographique. Il en découle que les signes de cette écriture doi- 
vent présenter la plus grande ressemblance, ou du moins des traits 
très évidents d'analogie, avec les objets qu'ils désignent, et que le 
premier coup d'œil doit suffire à saisir leur signification. Or, chose 
étonnante, il n'en est rien. Non seulement, à voir l'un quelconque 
de ces hiéroglyphes, je suis incapable de deviner à quelle idée il 
peut bien correspondre, mais alors même que Ramié et Esenale 
nous en ont révélé le sens, j'ai beau me torturer l'esprit, je n'arrive 
pas à retrouver dans ces fantasques arabesques quoi que ce soit qui 
rappelle, même de loin, la chose signifiée. Tout au plus dans cinq 
ou six d'entre eux pourrait-on apercevoir, avec beaucoup de bonne 
volonté, quelque rapport alambiqué entre le signe et son objet ; par 
exemple les bras de Y aveugle étendus en avant pour tàter <n° 46, 
fig. 14) ; ceux du guérisseur symétriquement fléchis et lançant deux 



i y8 Th. Flournoy 

flots d'ondulations magnétiques ( n° 22, fig. 12); la sacoche du 
quêteur au bout de sa courroie (n° 23) ; les nœuds du mariage (n° 24) ; 
peut-être encore la ligne brisée du guide (n° 29) rappelle-t-elle les 
méandres du chemin, qui se retrouveraient raccourcis et agrémentés 
de capricieuses envolées dans la marque du coureur (n° 27). Mais 
d'aussi lointaines analogies n'atteignent point, tant s'en faut, au degré 
de ressemblance qu'on est accoutumé à rencontrer dans les écritures 
vraiment idéographiques des peuples terrestres, et je serais plus 
porté à y voir la trace, moins bien dissimulée dans ces quelques 
signes que dans la plupart des autres, d'artifices mnémotechniques 
auxquels a probablement recouru la mémoire subliminale d'Hélène 
ou de Ramié pour retenir une telle collection de hiéroglyphes, essen- 
tiellement arbitraires, en facilitant leur association avec les idées 
qu'ils sont destinés à recouvrir. 

Les spirites me répondront sans doute que mon ignorance de ce qui se 
passe dans les autres planètes, devrait m'interdire toutes ces réflexions: les 
Formes organiques des êtres, et leurs procédés intellectuels, y étant abso- 
lument différents de chez nous, on a deux moyens pour un de justifier les 
caractères ultramartiens. D'abord il est loisible de supposer que ces idéo- 
grammes reproduisent, beaucoup plus exactement que je ne me l'imagine, 
les contours ou attributs caractéristiques des gens qu'ils désignent : les 
fiancées y portent peut-être des amulettes ayant la forme du signe 36, les 
pompes à incendie y seraient construites sur le plan 18, les voyageurs en 
marche y auraient la silhouette 25, etc. Ensuite on peut également admettre 
que les Ultramartiens n'en sont plus à la pictographie, et que, sans être 
arrivés à l'écriture phonétique, ils se sont entendus pour adopter un sys- 
tème de signes purement conventionnels, sans relation apparente avec les 
choses à signifier, mais avec lesquels ils peuvent cependant se communi- 
quer leurs pensées, en cas de nécessité, parce que tout le monde chez eux 
commence par apprendre ce curieux moyen de correspondance. La première 
de ces échappatoires se heurte aux peintures ultramartiennes de M lle Smith, 
lesquelles nous montrent que, aux proportions près, les gens et les choses 
de là-haut sont sensiblement comme chez nous; et la seconde suppose aux 
Ultramartiens une intelligence et une puissance conceptuelle difficiles à 
admettre chez des êtres aussi arriérés et grossiers. — On pourrait forger 
d'autres hypothèses encore permettant de soutenir l'authenticité des hiéro- 
glyphes ultramartiens; mais je laisse cet exercice à l'ingéniosité de ceux de 
mes lecteurs qui préfèrent les interprétations spirito-occultistes au pro- 
saïsme de la psychologie subliminale, à laquelle je reviens. 

Cet absolu défaut de ressemblance entre les idéogrammes ultra- 
martiens et leurs objets, qui me paraît inconcevable dans la suppo- 
sition de leur authenticité, s'explique au contraire à merveille dans 
mon hypothèse psychologique. L'imagination infantile, à la fois 
audacieuse et naïve, qui a fabriqué tout cela, s'est prise à son pro- 
pre piège : ignorant que la similitude du signe et de son objet est 
un caractère essentiel des systèmes idéographiques réels, unique- 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I 79 

ment préoccupée de faire de l'extraordinaire pour déconcerter toute 
tentative d'analyse, elle a soigneusement évité que ses caractères 
ressemblassent à rien que l'on connût ici-bas, soit parce qu'on 
aurait pu l'accuser de s'être laissé inspirer par les hiéroglyphes 
égyptiens qui représentent des hommes, des oiseaux, des bœufs, etc., 
soit surtout parce qu'il ne fallait à aucun prix que ces maudits 
savants devinassent le sens de ces signes extra-terrestres sans 
avoir à recourir aux révélations directes de Ramié et d'Astané. 

2° Un second trait curieux, c'est la similitude de structure et 
d'aspect des 48 idéogrammes révélés par Ramié : ils ont tous un air 
de famille et comme une marque de fabrique uniforme. Cela ne se 
comprendrait pas dans l'hypothèse de pictogrammes réels des choses, 
indéfiniment variées, que la nature ou la vie humaine nous offre ; on 
conçoit au contraire que le souci enfantin de simuler des apparences 
de profonde science et de haute vérité ait entraîné la subconscience 
d'Hélène dans cette unification à outrance. De crainte que son écri- 
ture extra-terrestre ne parût fabriquée de pièces et de morceaux 
empruntés aux alphabets d'ici-bas, Ramié a cherché à lui donner 
une sorte de cachet propre qui la distinguât autant que possible 
des écritures exotiques déjà connues. Avec cela les formes choisies 
devaient être relativement élémentaires pour que la mémoire char- 
gée de les retenir ne risquât pas de s'y embrouiller ; il fallait 
éviter par exemple le type si compliqué des monogrammes chinois 
ou japonais ; de là la simplicité relative des signes ultramartiens, 
surtout des premiers, car en se multipliant, ils sont nécessairement 
devenus plus chargés. 

On ne peut que regretter que les premières apparitions de signes 
inconnus dans une boule laiteuse, que M lle Smith signalait dès les 
derniers mois de 1899, n'aient pas été reproduits par elle sur 
le papier, car il eût été bien intéressant de savoir si ces automa- 
tismes visuels représentaient déjà les idéogrammes définitifs et tels 
que sa main les traça quatre mois plus tard, ou si, comme j'incline 
à le penser, c'était une série d'essais, de tentatives et ébauches 
diverses, d'où devait finalement sortir, par une sorte de sélection 
interne, le type graphique ultramartien répondant d'une manière 
satisfaisante aux desiderata ci-dessus. Quoiqu'il en soit, nous cons- 
tatons que le problème a été résolu par l'élimination complète des 
lignes courbes, ce qui, pour l'œil, assure d'emblée à cette écriture 
une séparation radicale d'avec l'immense majorité des alphabets 
connus. Restait la tâche plus difficile d'éviter les apparences d'ana- 



180 Th. Flournoy 

logie avec les systèmes éventuels qui ne recourent également qu'à 
des combinaisons de jambages rectilignes (cunéiformes, etc.). La 
fantaisie subliminale d'Hélène a tourné habilement la difficulté en 
mettant à tous ses caractères une estampille commune, qui leur 
donne l'unité désirée et une note esthétique dominante, sous la 
forme de ces petits zigzags terminaux, flottant comme des bande- 
roles aux extrémités libres et aux principaux angles saillants ou 
rentrants du dessin fondamental. 

3° Ces petits zigzags eux-mêmes, qui se comprennent si bien 
comme un ingénieux artifice de l'imagination subconsciente à la 
recherche d'un sceau distinctif, constituent au contraire une nou- 
velle difficulté dans la supposition de l'origine extra-terrestre de cette 
écriture. Ils sont en effet une complication aussi superflue que 
fatigante au point de vue de l'identification des caractères ; car, si 
on les supprimait tous, il n'en résulterait aucune confusion entre 
les 48 signes que nous avons, et dont la plupart ne feraient que 
gagner en clarté. C'est à croire vraiment que les Ultramartiens ont 
beaucoup de temps à perdre, ou une constitution psychophysique 
diamétralement opposée à la nôtre, pour que l'usage chez eux n'ait 
pas dès longtemps laissé tomber la plupart de ces vaines fioritures ; 
on ne comprend pas même comment elles ont pu prendre naissance 
dans une écriture dont on se sert seulement « en cas nécessaire », 
et que les rudimentaires habitants de cette planète désolée doivent 
avoir déjà suffisamment de peine à graver sur leurs rochers. 

Tout bien considéré, je ne suis pas éloigné de voir, dans ces appendices 
inutiles auxquels la subconscience d'Hélène a recouru pour caractériser son 
graphisme ultramartien, un ressouvenir enfantin, une sorte de résidu des 
tout premiers exercices d'écriture qui consistent généralement chez nous à 
remplir des pages de jambages parallèles, légèrement inclinés et se reliant 
à angles aigus. La réapparition dans l'écriture d'Ultramars de cette forme 
graphique primitive, et en quelque sorte embryonnaire, serait un nouvel 
indice — analogue à celui que j'ai relevé à propos de l'emploi du mot 
méliche dans la langue martienne (Des Indes, p. 241) — de l'origine 
infantile de tout ce cycle. 

4° Comme couronnement aux remarques précédentes, il convient 
d'observer le singulier choix de notions que nous offrent les idéo- 
grammes ultramartiens. Que Ion parcoure leur vocabulaire (texte 44 
à 47), on n'y trouvera que des substantifs, dont une vingtaine impli- 
quent de profonds états affectifs (bonheur, désespoir, haine, etc.) ou 
les vicissitudes émouvantes de la vie humaine (départ, naissance, 
mariage, retour, etc.); et tous les autres des professions ou positions 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE l8l 

sociales, dont la plupart paraissent directement empruntées à l'état 
de civilisation des Indiens d'Amérique ou de quelque tribu primi- 
tive (chercheur de sources, grand chef, porteur d'eau sacrée, etc.). 
Dans un sens, cela ne cadre pas mal avec la présupposition qu'Ul- 
tramars est un monde fort en arrière de notre culture européenne. 
Mais, d'autre part, comme les conditions générales de la vie y sont 
à peu près celles de notre globe — à en juger par les peintures 
d'Hélène (voir fig. 4 à 8) — et que les gens y ont un corps, des vête- 
ments, des maisons, des bateaux et des meubles, qui ne diffèrent 
pas essentiellement des nôtres, il est assez surprenant que leur 
vocabulaire écrit, au rebours de ceux d'ici-bas, ne renferme aucun 
signe ayant trait aux choses usuelles et aux mille détails de l'exis- 
tence quotidienne. Ou bien, serait-ce Ramié qui aurait fait exprès 
de ne nous révéler, de cette écriture, que des échantillons soigneu- 
sement expurgés de tout ce qui concerne les objets extérieurs et les 
banalités de la vie matérielle ? 

On devine que je m'explique la chose autrement. Prise dans son 
ensemble, la série d'idées qui se déroule dans les hiéroglyphes 
ultramartiens me fait involontairement penser aux romans d'aven- 
tures en pays sauvage qui sont un des délassements favoris du jeune 
âge. Or, de ces ouvrages palpitants qui ont impressionné nos pre- 
miers lustres, ce ne sont naturellement pas les choses, les actions, 
ou les qualités terre à terre et communes, telles que froid, chaud, 
pierre, manger, boire ou dormir, qui piquent la fantaisie et restent 
gravées à tout jamais dans la mémoire enfantine ; mais les épisodes 
marquants de la vie, avec les rôles saillants et les personnages en 
quelque sorte classiques de cette littérature des Cooper et des Gus- 
tave Aymard, voilà ce qui laisse des traits indélébiles dans les ten- 
dres imaginations et alimente leurs rêveries. Aussi le triage de 
Ramié ne m'étonne-t-il pas : il était fait sans doute depuis longtemps 
dans la mémoire latente de M 1Ie Smith concernant ses lectures 
d'enfance. L'homme ne crée rien, et il se forge l'inconnu sur les 
images du connu. De même que la subconscience d'Hélène a tiré de 
ses quelques connaissances relatives à l'Extrême-Orient les paysages 
chaudement colorés du monde martien, de même, pour peindre en 
teintes sombres et rudes le monde plus fruste et grossier d'Ultra- 
mars, elle a recouru à ses souvenirs d'histoire barbare ou de récits 
de voyage dans les terres vierges du Nouveau-Monde. Toute cette 
singulière écriture hiéroglyphique, avec son curieux choix de mots, 
ne fait donc, selon moi, qu'apporter un nouvel argument à l'appui 

ARCH. DE PSYCHOL., T. I. 12 



182 Th. Flourxoy 

de l'origine onirique et infantile du cycle astro-linguistique de 
M lle Smith. 

IV. Uranien et Lunaire. 

J'ignore à quelle époque la fantaisie subliminale de M 1Ie Smith 
conçut pour la première fois le projet de révélations uraniennes. Ce 
projet pourrait à la rigueur avoir été contemporain des débuts du 
martien, l'idée d'être en rapport avec une planète devant assez natu- 
rellement entraîner celle d'en visiter d'autres ; mais il est plus pro- 
bable qu'il doit le jour aux mêmes suggestions qui ont suscité 
l'ultramartien. L'apparition du cycle d'Uranus est en effet posté- 
rieure, mais de peu, au plein épanouissement d'Ultramars, et il y a 
entre ces deux créations — qui se sont trouvées sur le chantier 
simultanément, quoique à des degrés d'incubation et d'avancement 
différents — un certain air d'opposition et de contraste donnant à 
penser qu'elles sont comme deux modes antithétiques de réalisation 
d'un même dessein, et comme une double réponse aux objections 
soulevées par le roman et l'idiome martiens. 

Le peu de documents uraniens que je possède appartient à la 
phase de reprise des séances par Hélène (juin-août 1900), mais leur 
élaboration subconsciente remonte bien plus haut, car ils furent 
l'objet de plusieurs prédictions catégoriques au cours des semaines 
précédentes. Il est même fort possible que dès les derniers mois de 
1899 il y ait eu déjà des ébauches de paysages ou d'écriture d'Uranus 
mêlées aux visions ultramartiennes spontanées qui assaillaient 
Hélène à son réveil, mais dont elle ne prit malheureusement pas 
note. Le globe d'aspect laiteux dans lequel lui apparaissaient alors 
des caractères inconnus — peut-être le souvenir de la boule de 
verre servant aux expériences de cristalloscopie — se retrouve en 
effet mentionné lors des premières visions nettes d'Uranus et semble 
lié aux révélations de cette planète plus étroitement qu'à celles 
d'Ultramars. — Je résume dans leur ordre chronologique, ainsi 
que cela a été fait pour les autres cycles, les manifestations diverses 
du monde uranien. 

i£ mars igoo. — Première prédiction positive d'un nouveau cycle pla- 
nétaire : dans la même vision matinale où Léopold annonçait à Hélène la 
prochaine éclosion des hiéroglyphes ultramartiens (v. p. 160), il l'avertis- 
sait également qu'elle ne s'attarderait pas longtemps à ce monde inférieur 
et en verrait bientôt un autre plus avancé. — La même idée reparaît le 
23 avril dans le message de Ramié (texte 43). 

2j mai. — Nouvelles prédictions très précises de Léopold (après la scène 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLAUE 



83 



d'écriture ultramartienne et de traduction décrite p. 168) au moyen de 
l'index tantôt gauche tantôt droit ; je les résume en mettant en italiques les 
épellations textuelles et spontanées pour les distinguer des réponses par oui 
et non aux questions des assistants : « Il y aura de l'écriture ultramar- 
tienne une fois encore, et puis plus. Il viendra alors des révélations d'un 
autre monde, Uranus, monde plus avancé, avec écriture et langue plus 
perfectionnées, tandis que l'ultramartien concerne une des petites planètes, 
entre Mars et Jupiter, dont Ramié ne sait pas le nom. C'est Ramié et 
Astané qui feront connaître ce qui se passe sur Uranus, et peintures en 
seront données également. Dans la prochaine réunion, nouvelle langue 
d' Uranus, parlée par Ramié se servant de la bouche de M lle Smith. 
Adieu. » — Le nom d'Uranus, spontanément épelé par Léopold, n'est le 
résultat d'aucune suggestion connue, et j'ignore ce qui l'a poussé à choisir 
cette planète plutôt que Saturne ou toute autre. 

10 juin. — Hélène m'écrit à cette date le récit suivant de ses deux pre- 
mières visions uraniennes nettes : 

« Voici deux fois, à une distance d'une dizaine de jours, que je vois 
Ramié le matin, quelques instants après «mon réveil. — La première fois, 
je vis se former devant moi un globe immense, qui contenait dans sa pro- 
fondeur Ramié tenant dans ses mains un instrument que je comparai à un 
harmonica, autant que je pus m'en rendre compte. De cet instrument par- 
taient des fusées puissantes, formidables, mais de très courte durée. Dans 
ces fusées d'un rouge vif, éclatant, il me semblait voir des ombres et dis- 
tinguer des maisons étroites et hautes, ou bien de hautes cheminées, je n'en 
sais trop rien ; tout passait et s'éteignait si vite qu'il m'était impossible de 
me rendre un compte exact de la chose. Deux jours plus tard, en vaquant 
à mes occupations, j'entendis à droite et assez près de moi une langue 
étrangère ne ressemblant en rien à celle de Mars, mais malheureusement 
je ne pus rien noter ; la chose m'avait surprise, elle passa et ne revint pas. 
— La seconde fois, avant-hier matin, je vis de nouveau le même globe, 
Ramié toujours dans la même position, jetant ses fusées dans l'espace 
devant lui, et, étrange contraste, tandis que le globe entier se teinte d'une 
lueur rosée, Ramié semble soutenu dans l'espace, et par le dos, d'une infi- 
nité de fils ou rubans blancs reliés à lui par derrière et dans l'immensité. 
C'est vraiment un spectacle curieux ; mais cette fois-ci je ne vis aucune 
ombre dans les fusées, et tout s'éteignit très subitement. » 

i y juin. — Après la scène de traduction décrite plus haut (p. 170), 
Hélène semble se réveillera demi. Elle se redresse un peu, s'accoude sur la 
table, regarde dans le vague devant elle, et, s'adressant à Ramié, décrit avec 
des accents d'admiration et de profond étonnement la vision qui surgit 
à ses yeux : — « Regardez, Ramié, ces trois soleils ! Oh ! que c'est beau !... 
C'est bien des maisons ; mais c'est très drôle : on dirait de longues chemi- 
nées, immenses, à base aussi grande que cette maison où nous sommes ... 
ce sont des maisons reliées entre elles par des ponts qui descendent et 
remontent de l'autre côté... un pont-escalier qui descend et remonte, relié 
par dessous par d'autres ponts... il y a de la terre en bas des maisons, et 
des cheminées carrées s'élevant à dix mètres du sol, contre les maisons... 
voilà un, deux, trois hommes, à la tête presque rase, petits ; leurs mains 
sont drôlement faites, elles ont des doigts courts, très courts ; des oreilles 
minces, longues; sur le crâne une touffe de cheveux, avec un anneau passé 
comme une broche... ils ont un costume cocasse : manches collantes qui 
moulent le bras ; autour du buste et du corps, un corsage de beaucoup 
d'ampleur tombant tout droit jusqu'aux genoux ; du genou à la cheville, 
tout le mollet est dans une gaîne étroite comme les manches ; les manches 



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Tu. Flournoy 




Fig. 15. — Caractères uraniens détachés, aperçus par M lle Smith le 18 juillet 1900, 
et dessinés de mémoire le même jour. — Grandeur originale. 

sont retenues à l'épaule par un agrément qui forme l'épaule. » — Ici, 
Hélène interrompt sa description, semble écouter une voix intérieure ou 
lointaine, puis murmure, pas très distinctement, les paroles inconnues sui- 
vantes (texte 48), entrecoupées de deux remarques en français et de quel- 
3ues arrêts : « pa lalato lito nalito bo... je ne peux pas bien compren- 
re... té zototi zolota matito i/oto... ah! les grandes fusées de Ramié!... 
nié linoti to toda pé fâ ma... nana tatazô ma oto dô... » A ce moment 
elle se tait et paraît s'assoupir. A la demande si on aura aujourd'hui la tra- 
duction de ce langage, Léopold fait signe que non, par le doigt ; puis, 
comme les assistants veulent faire d'autres questions, il dicte Assez. Hélène 
est profondément endormie, mais ne tarde pas à se réveiller, amnésique sur 
les paroles inconnues que Ramié lui a fait prononcer. 

I er juillet. — A cette séance Hélène n'était pas tout à fait remise d'un 
coup de froid pris quelques jours auparavant, et Léopold, qui s'en montra 
préoccupé, — au point de répondre tantôt par l'index gauche, tantôt par le 

Ï)ied, ou par des coups de poing sur la table, ou par le mouvement de toute 
a jambe, variant ainsi ses procédés « afin de ne pas la fatiguer » [!] — 
attribua à cette indisposition l'absence d'uranien ce jour-là. En revanche, il 
en annonça de prochaines manifestations très remarquables et exprima son 
regret que les assistants (qui allaient se disperser dès le lendemain pour les 
vacances) n'en pussent être témoins : « Dans une dizaine de jours, il y 
aura des visions d'Uranus et de l'écriture de ses habitants accompagnée de 
sa traduction martienne et française ; je regrette que vous partiez, vous 
auriez assisté à cet épanouissement superbe, unique, de l'écriture 
d'Uranus et de tout ce qui concerne cette planète. Hélène en fera même des 
peintures ; elle a déjà eu cette semaine, plusieurs jours de suite, le soir 
avant de se coucher, des visions uraniennes, mais mal déjinies parce 
quelle était si peu bien. Ce ne sera pas un Uranien qui écrira la première 
fois, mais Hélène qui verra de l'écriture et la copiera de sa main ; elle aura 
près d'elle Ramié, Astané, Esenale pour traduire en français, et un qua- 
trième personnage, uranien, qui a un nom court que l'on saura plus tard» 1 . 



1 Les italiques, dans ce résumé, marquent les dictées textuelles de Léopold, par 
épellation digitale, au milieu de ses réponses par oui et non aux questions des assistants. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 85 

Fig. 16. — Ecriture uranienne (texte 49) du 2 août 1900. — Grandeur originale. 

Notation française: 
afato matobifomo zatoma idoto 
meta ato tadoto moti totizo 
zotota tito omato zito lopo 
lapeti ladopa alotopapeli 

Cv OO \As CTO OO k*K/ OO \SC/ 

ABDETILM 

OO ^/ 0& dU OO vX> JO \*£ 

P T Z 

Fig. 17. — Alphabet uranien provisoire, tiré des deux figures précédentes. 

18 juillet. — Ce jour-là, m'écrivit Hélène, « j'ai eu deux superbes 
visions de la planète Uranus, une à 5 1 / 2 h. du matin, l'autre à 5 3 /i h. Il y 
avait un quart d'heure environ que j'étais éveillée, très bien éveillée. Vous 
trouverez les peintures, les reproductions de ces visions à votre retour, de 
même que de très remarquables signes dont le souvenir m'est resté très 
net l . Quant au langage il est étrange, et malgré la quantité de mots enten- 
dus je n'ai pu malheureusement retenir que quelques bribes; j'ai bien 
essayé de prendre mon crayon, d'écrire, mais c'était inutile, ma main était 
complètement prise et raidie. C'était superbe, merveilleux. » 

Si juillet. — « Ramié, que j'ai entrevu ce matin avec Esenale, a tout 
l'air de m'annoncer une prochaine vision [d'UranusJ. » 

2 août. — Au moment du réveil, à 6 3 /* h. du matin, écrivit Hélène à 
M. Lemaître et à moi, «j'ai entendu des paroles que voici : afato matobi 
fomo zatomma idoto metta ato tadota moti tottizo zôtôta tito homato 
zito lopo lapedi lappoda alo to papéli. Environ un quart d'heure après, 
il m'a pris un grand désir d'écrire, j'ai pris un crayon et j'ai tracé — mais 
saus les voir, car le papier était sans aucune ombre — des caractères étran- 
ges, une écriture originale [fig. i6|. » Hélène fut si enchantée de ce curieux 
texte graphique, qu'elle hésita à l'exposer aux hasards des postes étran- 
gères. « M. R., m'écrivait-elle en me l'envoyant enfin quelques jours plus 
tard, M. R., qui est venu hier au soir nous faire visite, a été émerveillé 



1 Hélène m'envoya ces signes quelques jours après (fig. 15). Mais les peintures et 
reproductions qu'elle me promettait pour mon retour ne m'ont jamais été montrées, 
par suite de la phase américaniste où elle était déjà plongée quand je rentrai à Genève 
six semaines plus tard. 



i 86 Th. Flournoy 

de cette nouveauté d'écriture. Nous l'avons examinée avec une grosse loupe 
et nous avons été ravis de sa parfaite régularité et originalité. Il me con- 
seillait de ne pas risquer l'original... mais il perdrait énormément à être 
recopié, je n'ose presque pas m'en charger et mieux vaut que je le recom- 
mande à la Providence, puis à tous les bons esprits de l'espace, et que je 
vous l'envoie dans un pli chargé. » Lorsque je reçus ce précieux document, 
je n'eus d'autre peine à prendre pour le déchiffrer que de le rapprocher des 
paroles inconnues qu'Hélène avait entendues le même matin et qu'elle m'en- 
voyait également. Il s'agit en d'autres termes, comme le lecteur peut facile- 
ment le vérifier en comparant le texte 49 à la figure 16, d'un seul et unique 
message automatique apparu à quelques instants de distance sous deux 
formes successives, auditive et graphomotrice, tout à fait concordantes 
(abstraction faite d'insignifiants écarts dans la façon dont Hélène avait 
orthographié sur le moment même les mots inconnus résonnant à ses 
oreilles). 

— Qu'on me permette, à propos de la façon dont cet automatisme graphique 
s'est exécuté dans un accès d'némisomnambulisme matinal, une remarque 
incidente qui serait également applicable à beaucoup d'autres messages 
médianimiques de M lle Smith. Il résulte de la description qu'elle a elle- 
même donnée de cette scène (voir ci-dessus) qu'au moment de la venue des 
quatre lignes d'écriture uranienne, sa personnalité normale était atteinte 
d'anesthésie systématique visuelle pour les caractères que traçait sa main 
(caractères d'un crayon pourtant extrêmement net, et si noirs qu'il n'a point 
été besoin de les repasser à l'encre pour les reproduire dans la fig. 16). Elle 
ne les apercevait pas et le papier lui paraissait uniformément blanc. Ce 
dédoublement du sujet entre son moi ordinaire et son moi second, phéno- 
mène aujourd'hui si connu de par les observations empiriques sur l'hystérie 
et l'hypnotisme — et qui ne préjuge d'ailleurs rien sur la possibilité métem- 
pirique d'une synthèse sous-jacente recombinant ces deux consciences, en 
quelque sorte complémentaires l'une de l'autre, dans la totalité d'un Moi 
plus profond, dont l'unité dépasse et embrasse cette scission apparente — 
ce dédoublement, dis-je, est un des nombreux détails psychologiques que 
les spirites ne jugent pas digne d'être pris en considération, et pour cause ! 
Car comment concevoir qu un Esprit indépendant — habitant authentique 
d'Uranus ou simple farceur de l'espace — qui emprunte au médium sa 
main et ses yeux pour écrire, lui laisse néanmoins l'usage complet delà vue 
à la seule réserve des traits qu'il trace sur le papier ? On comprendrait que 
le désincarné, devant nécessairement voir la feuille blanche où il écrit, se 
servît de l'appareil visuel du médium et rendît par conséquent ce dernier 
complètement aveugle pendant ce temps. Autrement, si l'on accorde aux 
Esprits la faculté de voir « fluidiquement » sans yeux, oucelle d'utiliser des 
yeux terrestres sans que le possesseur de ceux-ci s'en doute et s'en trouve 
gêné, il n'y a aucune raison pour que le médium qui prête sa main au 
désincarné n'aperçoive pas les traits à mesure qu'il les trace effectivement 
sur le papier. Dans le cas particulier, on concevrait qu'Hélène eût continué 
à voir comme d'habitude, ou bien n'eût plus rien vu du tout, surtout pas la 
feuille blanche, pendant que l'Uranien y écrivait par son intermédiaire. 
Mais que les caractères seuls lui aient échappé et que le papier lui ait paru 
« sans aucune ombre », c'est ce que je ne m'explique plus. Bref, une dis- 
section des centres nerveux, ou des perceptions sensibles, aussi subtile et 
compliquée que celle dont les faits dits médianimiques nous offrent sans 
cesse l'étonnant spectacle, me laisse rêveur quand on prétend la mettre au 
compte des Esprits. Cette dissection est déjà suffisamment délicate à décrire 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 187 

et à comprendre dans l'intérieur d'un môme individu ; mais, ici du moins, 
sa réalité est un fait d'observation et s'impose par les innombrables expé- 
riences immédiates et quotidiennes que nous en" avons, ne fût-ce que dans 
les vulgaires phénomènes de distraction ; à quoi bon alors outrer encore la 
difficulté et la rendre vraiment inextricable en multipliant, sans aucune 

{)reuve, le nombre des individus en jeu, et en attribuant de gaîté de cœur 
es phénomènes de dissociation psychologique à l'intervention capricieuse 
de désincarnés qui s'amusent à déposséder, partiellement et momentané- 
ment, un malheureux incarné de son propre mécanisme nerveux ? — 

Pour en finir avec l'histoire du cycle uranien, sa floraison paraît avoir 
été arrêtée net par les distractions de la phase américaniste survenue sur 
ces entrefaites. Le 19 août, Hélène montra à M. Lemaître le portrait qu'elle 
avait fait d'un personnage d'LIranus à deux mentons et à longues oreilles, 
avec des « tuyaux » sous les pieds ; mais elle ajouta n'avoir rien revu de 
cette planète depuis déjà plusieurs jours, et les peintures qu'elle en avait 
entreprises se trouvèrent dès lors interrompues pour des mois. Ce n'est 
qu'au printemps 1901 que ce cycle s'est de nouveau manifesté et a contri- 
bué à alimenter le dossier réservé. D'après les quelques renseignements 
recueillis par M. Lemaître, Léopold prévint Hélène le i4 mars qu'elle 
allait avoir de nouveau des caractères uraniens ; mais c'est seulement un 
mois plus tard (i5 avril) qu'ils jaillirent sous forme de dix lignes d'écri- 
ture qu'Hélène traça de sa main droite cataleptisée — en dessinant d'abord 
les festons, puis ajoutant le reste des traits à chaque pointe — tandis que 
sa main gauche plus normale écrivait les mêmes mots en lettres françaises, 
ce qui lui permettrait de faire facilement l'alphabet uranien. Nous n'en 
savons pas davantage. 

Il résulte de tout ce qui précède que la langue d'Uranus, sous ses 
divers aspects, a suivi, à la durée près, le même ordre et les mêmes 
phases d'apparition que celles de Mars et d'Ultramars. Annoncée à 
diverses reprises au cours de son élaboration subliminale (dès 
mars 1900), elle a jailli sous la forme d'idiome entendu (premiers 
jours de juin), puis parlé (17 juin), un mois avant de se traduire par 
l'écriture, et celle-ci à son tour s'est d'abord manifestée en carac- 
tères visuels isolés (18 juillet) pour n'atteindre à l'automatisme gra- 
phomoteur que quinze jours plus tard (2 août). 

J'ai dit que les créations uraniennes paraissaient constituer une 
sorte d'antithèse à celles d "Ultramars, une manière différente et 
opposée de réaliser un dessein d'ailleurs identique, celui d'inventer 
un monde extra-terrestre qui ne fût plus une copie du nôtre, comme 
je l'avais reproché au roman martien. Cela ressort déjà des mes- 
sages de Léopold annonçant à Hélène, plusieurs semaines d'avance, 
les révélations d'un astre supérieur au nôtre autant qu'Ultramars 
lui était inférieur ; on devine ici le phénomène de contraste logique 
et psychologique en vertu duquel la tentative, d'échapper à notre 
monde réel en en imaginant un plus grossier, devait susciter l'essai 
inverse, d'en créer un plus perfectionné. Nous sommes si mal ren- 



188 Th. Flournoy 

seignés sur le contenu des visions uraniennes qu'il est difficile de 
dire jusqu'où cette influence de réaction en a pénétré les détails ; on 
remarquera cependant que les maisons étroites et hautes, flanquées 
latéralement d'immenses cheminées, et reliées entre elles par des 
ponts (v. p. 183), sont bien le contraire des maisonnettes basses, 
et toutes isolées les unes des autres, qu'on voit sur Ultramars 
(fig. 5 et 6, p. 158-159). La même tendance de contraste en quelque 
sorte complémentaire éclate dans la langue ; au rebours des mots 
ultramartiens, qui n'ont jamais moins de trois lettres ni plus de 
cinq et qui finissent régulièrement sur une consonne, les mots 
d'Uranus varient énormément en longueur (nous en avons de 2 et de 
11 lettres), se terminent sans exception par une voyelle, et parais- 
sent résulter d'une agglutination de groupes bi littéraux à consonne 
initiale, ce qui différencie fortement l'uranien tant du français que 
du martien, où la structure des syllabes est beaucoup plus variée. 

Une statistique détaillée des lettres, forcément limitée aux quarante mots 
dont nous disposons, n'offre pas une grande valeur ; je dirai cependant 
que les sons moyens a et o (presque toujours brefs), pris ensemble, for- 
ment plus des trois quarts (77, 2 /o) de la totalité des voyelles, le reste 
(22, 8 °/°) étant constitué par les sons élevés é et i ; c'est presque exacte- 
ment l'inverse du rôle de ces deux catégories de sons en martien (18,2 et 
73,3), où il y avait en outre des sons sourds (w, e muet, etc.) qui font tota- 
lement défaut à l'uranien. — Pour ce qui est des consonnes, la moitié 
d'entre elles sont de nouveau des explosives sourdes, à savoir une énorme 
quantité de t (quatre fois plus fréquent en uranien qu'en ultramartien) et 
quelques p, mais pas de k ; presque toujours situés dans l'intérieur des 
mots, et jamais à la fin, ces sons y frappent beaucoup moins l'oreille que 
dans la langue d'Ultramars ; et somme toute l'uranien, grâce à la propor- 
tion notable des /, au manque total dV et de gutturales, et à la prédomi- 
nance des voyelles brèves, avait dans la bouche d'Hélène (la seule fois 
que nous l'ayons entendu, 17 juin) quelque chose de doux, de rapide et de 
léger qui le différencie profondément des langues précédentes. 

Quant à l'écriture d'Uranus, quoique nous n'en ayons que quatre 
lignes, ce court spécimen me paraît déjà suffisant, non pas pour 
faire pendre Ramié à qui je ne veux que du bien, mais pour prou- 
ver du moins combien sont exiguës au fond les ressources dont 
dispose l'imagination enfantine qui se livre à ces jeux astro-linguis- 
tiques. Dans son désir de créer un nouveau graphisme extra-terrestre 
— très perfectionné, selon les prédictions de Léopold — nécessai- 
rement aussi différent que possible des hiéroglyphes ultramartiens 
qu'elle venait d'inventer, la subconscience d'Hélène a élaboré une 
jolie petite écriture, presque aussi fine et régulière que ces hiéro- 
glyphes étaient gigantesques et dégingandés. Malheureusement, en 
abandonnant le système idéographique, elle s'est trouvée revenir 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 189 

fatalement à une notation phonétique, calquée en somme sur celle 
du martien et par conséquent du français. Sans doute, elle a cherché 
à s'écarter de ces langues par l'aspect extérieur, et pour cela elle 
parait s'être inspirée, en en prenant simplement le contre-pied, de 
ce que la lecture de Des Indes lui avait appris ou rappelé sur l'écri- 
ture sanscrite authentique : dans celle-ci, toutes les lettres s'atta- 
chent à une ligne droite située au-dessus d'elles, et dans l'uranien, 
chose curieuse, elles jaillissent d'une ligne festonnée située au- 
dessous. A coup sûr, cela diffère beaucoup, pour l'œil, tant du 
martien, dont tous les caractères restent détachés les uns des autres, 
que du français où il n'y a pas de ligne fondamentale reliant les 
lettres et les mots. Mais sous cette originalité d'aspect l'alphabet 
uranien, tel du moins qu'il se dégage, encore incomplet, de l'unique 
texte 49 (v. fig. 17), présente le même trait qui éclatait déjà dans 
l'alphabet martien, de répondre lettre pour lettre à notre alphabet 
français, sans introduction d'aucun signe ayant une valeur de pro- 
nonciation étrangère à notre langue ou non représentable par un 
de nos caractères ordinaires. Bref, le système phonétique et alpha- 
bétique d'Uranus, à en juger par le peu que nous en possédons, 
n'est comme celui de Mars qu'une servile imitation du nôtre, et 
l'uranien diffère moins du français que ce dernier de toutes les 
langues terrestres, anglais, allemand, italien, espagnol, qui l'avoi- 
sinent. A moins donc que la grammaire et le vocabulaire d'Uranus 
— si on vient jamais à les connaître — ne nous réservent des sur- 
prises tout à fait inattendues, ce dont je me permets de douter, 
nous constatons une fois de plus que les formes structurales de la 
langue maternelle d'Hélène opposent une barrière infranchissable à 
ses créations linguistiques subliminales. 

Du cycle lunaire, avec sa langue et son écriture propres, je n'au- 
rais rien à dire du tout — ne connaissant que le fait brut de sa 
récente éclosion, grâce à l'obligeance de M. Marchot (v. plus haut 
p. 115) — n'étaient deux points de détail sur lesquels je me permets 
d'attirer l'attention de ceux qui seront chargés d'étudier et de 
publier le dossier réservé où se trouvent ces révélations sur notre 
satellite. Le premier point, c'est que l'idiome lunaire est sans doute 
la nouvelle (quatrième) langue extra-terrestre dont M lle Smith atten- 
dait déjà la prochaine apparition dès le milieu de mai 1901 (selon 
un renseignement de M. Lemaître) sous la désignation provisoire 
d'ultra-uranien. Le second point, plus long à exposer, c'est que je 



9° 



Th. Flournoy 



crois pouvoir dores et déjà indiquer avec une quasi certitude où 
réside le premier germe, la suggestion initiale, de ce nouveau 
cycle astronomique, à savoir dans un article de La Paix Universelle, 
journal spirite que M lle Smith et sa mère reçoivent et lisent régu- 
lièrement. (Numéro de juillet 1900, p. 498 et suiv.) 

En effet, tant que nous avons été en relation avec ces dames, nous 
avons pu avoir du martien, de l'ultramartien, de l'uranien, mais 
jamais de « lunaire » (ce qui à première vue eût pourtant été le plus 
naturel) parce qu'Hélène — de par son instruction générale ou les 
conversations astronomiques avec les assistants à la fin des séances — 
était trop pénétrée de l'idée que notre satellite est un astre refroidi, 
sans atmosphère appréciable, et donc inhabité. Mais il devait suffire, 
pour opérer la suggestion contraire, d'une lecture où M lle Smith 
verrait affirmée avec autorité la possibilité (et même la réalité) d'une 
humanité lunaire ; surtout si cette affirmation se rencontrait dans 
un contexte de nature à piquer son attention subliminale et à y 
faciliter l'introduction de ces aperçus nouveaux et intéressants. 
Or ces conditions se trouvent excellemment remplies dans le susdit 
article, où, après un paragraphe sur la fameuse histoire de Crookes 
et Katie King, surgissent brusquement quelques lignes à l'adresse 
de (( miss Smith, le remarquable médium )) et de son alphabet mar- 
tien. Il est presque impossible qu'à la rencontre inattendue de cette 
flatteuse allusion les couches subliminales linguistico-astronomi- 
ques d'Hélène n'aient pas été plus ou moins fortement réveillées 
et amenées à fleur de conscience, toutes prêtes à absorber comme 
une féconde suggestion le passage suivant, qui se lit quinze lignes 
plus bas, dans la même colonne 1 : 

« C'est encore grâce à des documents brahmaniques, que j'ai pu voir des 
alphabets lunaires (alphabets des habitants de la Lune), planète qui, con- 
trairement aux dires de nos bons savants, est parfaitement habitée... mais 
du côté qui n'est jamais tourné vers la Terre. On sait que la lune ne 
nous montre invariablement qu'un côté de sa sphéricité, aussi ne peut-on 
faire d'observations astronomiques que de ce côté, tandis que l'autre qui 
échappe à l'œil humain peut être vu et examiné par l'œil psychique des 
Yoguis... » 

J'ai reproduit textuellement ce passage où les italiques sont de 
l'auteur lui-même, M. Erny; j'ajoute, afin de prévenir toute méprise 
chez mes lecteurs peu au courant de la presse spirite, que cet 
auteur (dont j'ai déjà parlé p. 140) n'est point un mauvais plaisant, 
comme ils pourraient être tentés de le croire. Ou, s'il l'est et qu'il 

1 La Paix Universelle. Lyon, juillet 1900, p. 499, l re colonne. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 191 

rie sous cape de la crédulité humaine — ce qui est après tout fort 
possible — il passe du moins pour parler très sérieusement et jouit 
d'une autorité incontestée... dans les sphères où pénètre La Paix 
Universelle. Cela étant, il est clair qu'à la lecture de cet article 
l'imagination subliminale de M lle Smith a dû se sentir piquée au 
jeu, et pressée de montrer que la lucidité du « remarquable mé- 
dium )) genevois n'avait rien à envier à « l'œil psychique des Yoguis »; 
aucun risque d'ailleurs de se trouver en contradiction avec les révé- 
lations de ces derniers, puisque, comme l'indique le pluriel employé 
par M. Erny, il y a place pour beaucoup à' alphabets différents sur 
la moitié de la lune qui tourne le dos aux astronomes non-psychi- 
ques d'ici-bas. Au contraire M. Erny parlait au singulier de Y al- 
phabet des habitants de Mercure (qu'il a également vu chez les 
Brahmes, à qui les yoguis l'ont rapporté de leurs escapades astrales 
sur cette planète), et c'est peut-être pour cela que la subconscience 
de M lle Smith ne s'est pas souciée de le découvrir à nouveau de son 
côté ; à moins qu'elle ne nous réserve encore cette surprise pour 
plus tard, et ait seulement commencé par la Lune pour le plaisir 
de faire pièce à « nos bons savants )), qui lui avaient sottement 
laissé croire que notre satellite était désert sur ses deux faces ! 

Je remarque en terminant que si l'article précité de la Paix Uni- 
verselle de juillet 1900 est bien, comme je le suppose, la chique- 
naude qui a servi de suggestion initiale au cycle lunaire, éclos 
dans l'été 1901, la durée d'incubation totale de celui-ci serait en 
gros d'une année, c'est-à-dire intermédiaire entre celles de l'écriture 
martienne et des hiéroglyphes ultramartiens. Il semble que, sans 
présenter de constance proprement dite, toutes ces préparations 
subliminales de cycles et alphabets extra-terrestres s'expriment, en 
chiffres ronds, par des valeurs du même ordre. 

V. Considérations générales. 

J'avais annoncé que je présenterais quelques réflexions d'en- 
semble sur toute la production astro-linguistique de M Ile Smith ; 
mais ce chapitre s'est déjà tellement allongé que j'en suis las; je me 
bornerai à quelques points saillants. — Je viens de rappeler que les 
durées d'incubation de ces diverses langues et écritures sont toutes 
du même ordre, variant de quelques mois à un an et demi. La 
seule exception, l'intervalle de deux à quatre semaines seulement 
qui a séparé mes objections à Hélène sur son martien (6 et 16 octo- 



92 Th. Flournoy 



102 



bre 1898) du premier message d'Ultramars (2 novembre), n'est pro- 
bablement qu'apparente ; car il est très vraisemblable que le germe 
initial de ce nouveau rêve remonte en réalité à ma discussion avec 
Léopold sur ce même sujet, le 13 février précédent (voir Des Indes, 
chap. VII), ce qui porterait à plus de huit mois le vrai temps de 
gestation d'Ultramars. — Un autre point commun de ces quatre 
cycles planétaires, c'est qu'on peut toujours retrouver avec plus ou 
moins de certitude et de précision, dans les circonstances exté- 
rieures, l'incident suggestif qui leur a servi d'origine. — Enfin, les 
trois langues dont nous connaissons l'évolution (martien, ultramar- 
tien et uranien) ont suivi le même ordre de développement psycho- 
logique et passé par les mêmes phases. Elles commencent par des 
paroles inconnues qu'Hélène entend, puis répète; plus tard elle voit 
apparaître des caractères étranges; et enfin, après un nouveau laps 
de temps, ils jaillissent de sa main dans un accès d'écriture auto- 
matique. On retrouve ainsi, dans l'élaboration, ou du moins l'appa- 
rition, de chacun de ces idiomes subliminaux le même ordre psycho- 
logique qui préside chez l'enfant à l'acquisition des diverses 
modalités du langage : l'arc nerveux phonique (auditivo-moteur) 
précède chronologiquement l'arc graphique (visuo-scripteur). 

Quant à leur contenu, ces trois langues extra-terrestres ne sont 
en somme qu'un extrait incomplet du français, dont elles repro- 
duisent le système vocalique et consonnantique sans y rien intro- 
duire de nouveau. Il semble pourtant qu'Hélène, en entendant son 
père parler hongrois ou italien, et en prenant elle-même des leçons 
d'anglais et surtout d'allemand, aurait dû absorber quelques sons 
étrangers au français et enrichir ainsi, sur certains points, le trésor 
phonétique si limité de sa langue maternelle. Mais des modes nou- 
veaux de prononciation (tels que le th anglais, le ch allemand, etc.) 
sont choses trop insipides et dénuées d'intérêt pour captiver spon- 
tanément l'attention. Il faut, pour arriver à les posséder tout à fait, 
solidement incrustés dans les centres verbaux, des efforts volontaires 
et des exercices répétés auxquels M lle Smith ne paraît pas s'être 
jamais astreinte. On comprend donc que ces phonèmes étrangers, 
différents de ceux du seul idiome qu'elle ait parlé depuis toute 
petite, et qui ne présentent par eux-mêmes ni charme, ni attrait, 
n'aient pas pénétré en elle jusqu'aux couches profondes où s'éla- 
borent les produits automatiques. En d'autres termes, si la person- 
nalité normale et adulte de M Ue Smith est plus ou moins capable de 
sons articulés autres que ceux du français, mais tardivement appris, 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSSOLALIE I 0,3 

elle n'en a pas la disposition lorsqu'elle retombe dans l'état hypnoïde 
enfantin où elle s'amuse à fabriquer des idiomes extra-terrestres. 
C'est le lieu de rappeler pour finir, en place d'exemples plus 
compliqués, la jolie observation de Myers qui composa une fois en 
rêve un vers grec, auquel, à son réveil, il ne trouva d'abord aucun 
sens ; mais tout à coup le souvenir lui revint d'un âge lointain, où, 
jeune écolier, il employait à faux une certaine préposition grecque, 
qui justement figurait dans ce vers et le rendait parfaitement intel- 
ligible dès qu'on la prenait dans l'acception erronée que Myers lui 
avait prêtée jadis 1 . Cela prouve qu'un savant helléniste peut retom- 
ber momentanément en songe à l'état, ou à l'âge depuis longtemps 
dépassé, de novice ignorant, et y commettre des bévues dont sa per- 
sonnalité normale actuelle serait incapable. Fixez et prolongez cet 
état de rêverie et de régression infantile, supposez qu'au lieu d'un 
seul vers, le sujet s'amuse à y fabriquer toute une langue au moyen 
des ressources linguistiques dont il disposait à cette époque reculée 
de son existence, — et vous aurez le cas de M lle Smith. Et que l'on 
n'objecte pas l'abîme qu'il y a entre un rêve nocturne de quelques 
instants et une vie somnambulique se répétant et se poursuivant au 
cours de longues années; car la psychopathologie ne serait guère 
embarrassée de le combler, avec toutes les observations dont elle 
dispose actuellement. 



CHAPITRE IV 
Le Cycle oriental. 

A en juger par la façon dont il a été accueilli dans la presse et 
les milieux à tendances occultes, le rêve oriental de M lle Smith 
serait la perle de grand prix de toute sa médiumité au point de vue 
théosophique, comme fournissant une confirmation expérimentale 
éclatante de la doctrine des existences terrestres successives — de 
même que les signatures des autorités de Chessenaz et l'incident du 
carrieur (dont je parlerai plus loin) en constitueraient les plus pré- 
cieux joyaux au point de vue proprement spirite, comme apportant 
des preuves indéniables de l'identité des prétendus communicateurs 
désincarnés. — Il convient donc de nous arrêter un peu sur ce cycle, 
bien que je n'aie pas à en raconter grand chose de nouveau. 



1 Proced. S. P. R., vol. XV, p, 404 ^octobre 1900), 



ig4 Th. Flournoy 

Résumé sous une forme quasi syllogistique, le raisonnement très simple 
et assurément très spécieux des réincarnationistes, au sujet du cycle hindou, 
reviendrait à ceci : 

Dans un de ses somnambulismes, M lle Smith, se donnant pour une prin- 
cesse hindoue du commencement du XV me siècle, parle une langue étran- 
gère qui s'est trouvée être du sanscrit, et a fourni des renseignements 
précis (noms, date, descriptions, etc.) dont on a également reconnu l'exac- 
titude dans des ouvrages historiques sur l'Inde. — Or, M ,le Smith, simple 
employée de commerce sans culture, n'a pu acquérir dans sa vie actuelle 
aucune notion de la langue sanscrite ni de ces points d'histoire fort peu 
connus. — Donc ce sont bien ses souvenirs d'une existence antérieure en 
tant que princesse hindoue qui lui reviennent en trance, et voilà par consé- 
quent enfin une preuve expérimentale irréfragable, décisive, évidente, de la 
pluralité des existences successives et de la doctrine des réincarnations. 

Si je m'étais borné, dans Des Indes, à traiter le cycle hindou en dix ou 
douze lignes, — les lignes, bien entendu, du raisonnement ci-dessus ou de 
quelque autre analogue et concluant de même, — je serais à l'heure qu'il 
est une des autorités du spirito-occultisme, et l'on aurait déjà joint mon 
nom au fameux cliché « des hommes comme Mapes, Hare, Grookes, 
Aksakof et G ie » qui se promène presque sans variantes au travers de tous 
les livres et articles de ce monde-là, comme un écrasant coup de massue 
scientifique asséné sur la tête des mécréants. Mais ayant, pour ma déveine, 
consacré soixante pages (Des Indes, p. 257-822) à exposer et analyser avec 
tout le soin dont j étais capable les automatismes orientaux d'Hélène, je ne 
suis plus (comme l'a si bien vu M. Erny) qu'un ignorant qui « ne sait pas 
le premier mot de ces questions », qui « conclut immédiatement et sans 
preuve » et que son « anesthésie systématique pour tout ce qui a trait aux 
preuves en faveur du spiritisme » a empêché de « peser à leur juste valeur » 
le sanscrit et les souvenirs hindous de M Ue Smith. Ces derniers reproches 
sont de M. Delanne 1 , l'honorable directeur de la Revue scientifique et 
morale du Spiritisme, que je soupçonne un peu d'avoir un faible pour la 
figure de rhétorique qu'on appelle l'antiphrase ; car je m'imagine que s'il 
me blâme tout haut de n'avoir pas « pesé à leur juste valeur » ces mirifi- 
ques productions, c'est peut-être qu'il pense tout bas que je ne les ai déjà, 
hélas, que trop bien pesées à leur juste valeur. Quoi qu'il en soit, et en 
attendant que M. Delanne veuille bien nous dire le sens qu'il donne à cette 
expression, je la prendrai dans son acception vulgaire et m'efforcerai dere- 
chef, dans ce chapitre, de peser à leur plus juste valeur tant le roman 
hindou d'Hélène, que le raisonnement ci-dessus, dont se sont tacitement 
inspirés tous les verdicts du camp spirite. 



I. Faits inédits. 

Le cycle oriental ne paraît pas avoir donné lieu à aucune mani- 
festation notable pendant ces deux dernières années. Au cours ou à 
la fin des rares séances d'Hélène auxquelles j'ai encore assisté, j'ai 
bien vu parfois se reproduire pour quelques instants l'attitude et la 



1 G. Delanne. Les Adversaires du Spiritisme. Revue scientifique et morale du spi- 
ritisme, tome V, p. 455 (février 1900). 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I g5 

physionomie caractéristiques de Simandini, accompagnées d'une ou 
deux syllabes à résonnance sanscritoïde ou de paroles murmurées 
indistinctement ; mais jamais la trance hindoue ne s'est établie 
franchement, et ces velléités d'apparition m'ont semblé n'être que 
des lambeaux détachés ou de fugitives réminiscences des rêves anté- 
rieurs, venant se mêler aux somnambulismes actuels dans les phases 
de transition ou de demi-réveil, plutôt que l'indice de scènes prêtes 
à surgir, nettes et bien frappées, comme celles du roman oriental 
des années précédentes. Je ne sache pas non plus que, ni dans les 
nombreuses séances de la période américaniste, ni dans ses hémi- 
somnambulismes spontanés, M lle Smith ait eu de nouvelles visions 
ou incarnations arabes et hindoues. Il semble en d'autres termes que 
ce cycle soit une affaire terminée, et que tout le fonds de souvenirs 
et de connaissances asiatiques, en réserve chez Hélène, se soit 
épuisé dans la magnifique efflorescence dont j'ai donné une pâle 
esquisse au chapitre VIII de Des Indes 1 . — Les seuls incidents 
encore inédits, qui me paraissent avoir quelque importance, sont les 
trois suivants, dont le premier, déjà ancien, n'avait pas trouvé place 
dans Des Indes, tant à cause de sa longueur que parce qu'il ne ren- 
fermait point de textes sanscrits et n'ajoutait aucun trait nouveau 
aux données des séances ; je le publie ici comme une peinture, qui 
ne manque pas d'intérêt, du changement de patrie de la princesse 
arabo-hindoue. 

1. Il s'agit d'une vision éveillée, que M lle Smith eut en plein air, 
pendant un petit séjour d'été à la montagne où elle avait été invitée 
par une dame spirite de ses amies. Elle conserva de sa vision un 
souvenir assez net pour en rédiger ensuite le récit suivant, qu'à son 
retour à Genève elle remit à M. Lemaître. Afin de faciliter au lec- 
teur l'intelligence de cette série de tableaux, sans rien changer au 
texte même d'Hélène j'y introduis entre crochets quelques indica- 
tions relatives au sens des diverses scènes, tel qu'il résulte avec 
évidence de leur comparaison avec tous les autres automatismes 
orientaux de M lle Smith. [ 

« 16 juillet i8gj. — Je suis sur le Salève. Etendue sur l'herbe, je con- 



1 Depuis que ceci a été écrit, j'ai su par M. le prof. Marchot (voir plus haut, p. 115) 
que M" e Smith s'est mise, au cours de ces derniers mois, à écrire chez elle beaucoup 
de sanscrit dans des états d'hémisomnambulisme où elle entre d'elle-même. Si ces 
textes, dont M. Marchot n'a pu obtenir communication, sout jamais publiés, il sera 
intéressant de voir s'ils ne font que ressasser les fragments déjà recueillis de 1895 à 
1898, ou s'ils renferment du nouveau qui fournira peut-être quelques indices plus 
précis sur l'origine probable du sanscrit d'Hélène. 



ig6 



Th. Flournoy 



temple le superbe panorama qui m'environne. J'aspire à pleins poumons 
cet air pur et si léger ; il me semble que mon esprit, reposé des tracas de 
la ville, revit d'une autre vie. Le ciel est pur, d'un bleu superbe, et mes 
veux ont peine à s'en détacher. Je veux abaisser mes regards vers la terre, 
mais je ne le puis, mes paupières refusant tout mouvement. Je vois alors, 
dans cette immensité du ciel, se dérouler plusieurs tableaux superbes et sur- 
tout pleins de vie. 

« i . En Arabie.] — Dans le premier tableau, je vois un désert. Quelques 
arbres, quelques buissons réunis, abritent de leur ombre un chameau. Il 
doit y avoir un peu d'eau à cet endroit, car la tête baissée, immobile, du 
chameau donne tout à fait à supposer qu'il doit boire. Je vois quelque chose 
qui remue derrière ces buissons, et qui finalement se montre, et cette chose 
n'est autre qu'un homme [le cheik, père de Simandini] déjà âgé et tout 
habillé de blanc. Il porte le costume arabe. Il monte sur le chameau qui se 
met en marche, et arrive quelques instants après dans un campement, — 
que je n'avais pas observé jusqu'alors, — où s'agitent une trentaine d'hom- 
mes au moins, tous au teint basané et vêtus de blanc également. Il y a là 
une dizaine de tentes, et passablement de chameaux. L'homme âgé, dont je 
distingue maintenant très bien les traits, s'arrête devant une tente un peu 
isolée des autres [tente du cheik] ; sa monture se baisse pour lui donner, je 
pense, la facilité de descendre, et une fois cette opération terminée l'Arabe 
entre dans la tente où repose, étendue sur des coussins, une jeune personne 
Simandini] vêtue d'une robe bleu foncé. Son costume est très simple ; il 
se compose d'une jupe très courte, arrivant à vingt centimètres environ au- 
dessus de la cheville. Le corsage, passablement ouvert et dépourvu de man- 
ches, est très ample et, si je ne me trompe, doit faire corps avec la jupe 
quoique légèrement serré à la taille. Les cheveux ondulés et noirs sont rete- 
nus près de la nuque par un agrément d'or garni de pierreries ; ses bras, 
dans le haut, ainsi que ses chevilles, sont garnis d'anneaux d'or. L'Arabe 
s'assied près d'elle et lui parle, mais je ne puis saisir les» paroles, car la 
voix, très voilée, m'arrive indistinctement. La jeune fille se lève alors, ras- 
semble divers objets placés près d'elle et sort de la tente. 

« 2. Départ pour le port d'embarquement.] — Il s'est fait un grand 
mouvement parmi tout ce monde. Je vois qu'une partie des tentes a été 
enlevée, roulée et chargée sur les chameaux ; toutes ces choses se firent en 
un clin d'œil, et en moins de temps que je ne mets à l'écrire le campement 
avait disparu. La jeune fille, tenant dans ses bras un petit singe Mitidja], 
s'assied sur un des chameaux baissés. Elle s'est enveloppée d'un grand 
carré d'étoffe qui la cache entièrement. Plusieurs des nommes montés 
comme elle l'entourent ; d'autres suivent à pied, et la caravane se met en 
marche. Pendant quelques minutes je la perdis de vue, mais lorsque de 
nouveau je la revis, la scène avait changé... : tout ce monde était au bord 
d'une grande étendue d'eau, dont je ne voyais ni le commencement ni la 
fin. Sur une colline, dont la pente était très légère, se dessinait une petite 
ville dont toutes les maisons étaient blanches et basses. Nos personnages 
examinaient avec beaucoup d'attention une sorte de bateau-barque, n'ayant 
aucune ressemblance avec ceux qui sillonnent notre lac. Formant tout à 
fait l'arc et peint en jaune, il semblait un immense croissant s'enfonçant 
dans l'eau. 

« 3. En mer. — Cette scène insensiblement s'effaça, puis de nouveau je 
la revis. La majorité des personnages avait disparu. Sur le bateau je pus 
distinguer quatre des personnages faisant partie de la caravane. Ils étaient 
assis, et ce groupe comprenait : la jeune femme Simandini], le premier 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE I()7 

Arabe entrevu au commencement de ce récit [son père, le cheik], et deux 
hommes plus jeunes et moins amplement vêtus que le premier le fidèle 
esclave Adèl, et un autre indéterminé . En face d'eux, assis également, est 
un personnage [Sivrouka] très brun de visage, avec d'abondants cheveux 
noirs bouclés, sur lesquels reposait un bonnet richement brodé. Son cos- 
tume très différent de celui de ses compagnons était composé de pantalons 
rouges, mais ces derniers étaient si amples qu'on aurait dit un jupon. Sur 
une chemisette bouffante blanche et brodée d'or, était posée une petite casa- 
que courte, rouge également et toute brodée de perles. Des manches très 
collantes à l'épaule, mais dérisoirement amples et ouvertes dans le bas, une 
ceinture noire brodée d'or, à laquelle pendait un étrange petit sabre 
recourbé, terminaient ce costume très original, mais ne manquant cepen- 
dant pas de cachet. Il paraissait très absorbé, et j'ajouterai môme triste. A 
l'arrière du bateau, des hommes noirs presque nus, bougeaient, remuaient 
et criaient à qui mieux mieux. 

« \[\. Arrivée aux Indes.] — De nouveau tout s'obscurcit pour moi, puis 
quelques minutes après, je revis de nouveau la barque entourée d'une quan- 
tité de petits bateaux plats, et tous montés par des hommes noirs et pres- 
que nus. Une ville était là, tout près, avec des maisons plutôt basses, quel- 
ques-unes peintes de couleurs vives et d'un style tout à fait oriental. Une, 
surtout, dominant les autres, attira mon attention. A une faible distance de 
la mer, dont elle n'était séparée que par des jardins magnifiques, on y 
aboutissait par une large allée entièrement recouverte de tapis ; de chaque 
côté se trouvait une lignée d'hommes noirs, qui devaient être des serviteurs 
à en juger par leur attitude. Chacun avait placé à terre, devant lui, un 
quelque chose, consistant en fruits superbes, broderies, tapis, breloques, 
etc., etc., on aurait dit un marché. La végétation de ce jardin était de 
toute beauté ; les fleurs y abondaient et de nombreuses fontaines de pierres 
rosées de différents tons venaient ajouter encore au goût parfait de ce para- 
dis terrestre. 

« [5. Réception nuptiale.] — Captivée par toutes ces merveilles, je ne vis 
pas descendre de la barque la jeune fille [Simandini], qui s'avançait main- 
tenant suivie de ses compagnons, au milieu de l'allée. Les deux rangées de 
nègres s'inclinaient sur son passage, tous étaient à genoux, lui offrant ce 
qu'ils avaient déposé devant eux. Elle marchait lentement, gracieuse et 
légère, ne touchant à rien, mais souriant à tous. Elle arriva enfin au seuil 
de la maison. Le personnage aux cheveux noirs et bouclés [Sivrouka] vint 
lui prendre la main et la conduisit dans une salle aux décorations superbes. 
Ils y circulent seuls ; au fond de la salle se trouve un escalier de pierre blanche 
conduisant, je pense, à l'étage supérieur. Lui s'y engage le premier et, tenant 
la jeune fille par la main, la prie de le suivre. J'entends sa voix, il lui parle 
dans une langue étrangère avec beaucoup de douceur ; j'ai même répété les 
paroles entendues, mais malheureusement nous n'avions ni papier, ni 
crayon pour les inscrire, et quelques instants plus tard je ne m'en suis plus 
souvenue. Cette langue, cette voix, je l'ai déjà entendue, elle ne m'est point 
inconnue, et lorsque je vis la jeune fille lui résister, ne point vouloir le 
suivre, lorsque je la vis s'affaisser sur les premières marcnes en sanglot- 
tant, je fus saisie d'une tristesse profonde, avec laquelle je n'ai pu lutter 
tout le reste du jour. 

« Depuis cet instant tout a disparu, et malgré mon ardent désir de voir 
encore, je n'ai plus rien pu distinguer. J'étais loin d'être endormie ; j'étais 
au contraire très éveillée, et si j'insiste sur ce point, c'est que je ne puis 
absolument pas placer cette vision dans le domaine des rêves ordinaires. — 

arch: de psychol., t. i. 13 



198 Th. Flournoy 

J'avais près de moi, assise aussi sur l'herbe, une- dame, comme moi en 
séjour à la montagne, et à qui je faisais part de toutes ces choses à mesure 
qu'elles se montraient à mes yeux. L'heure du départ étant arrivée, nous 
redescendîmes le plateau -sur lequel nous venions de nous reposer et de 
passer un si agréable moment ; et, tout en nous acheminant, je faisais 
admirer à ma compagne le magnifique panorama qui nous entourait. Par- 
lant avec volubilité et feu, je me suis exprimée, pendant dix ou quinze 
minutes, dans une langue étrangère, croyant parler en français. Ma com- 
pagne me laissait tout dire sans m'interrompre, voulant voir jusqu'où la 
chose irait. Grande a été ma surprise lorsqu'elle me l'avoua dans la suite, 
et plus grand encore mon étonnement à la pensée que je ne m'en suis nulle- 
ment aperçue. Le reste de la journée n'a été noté par aucun nouvel inci- 
dent. — La veille, en dormant, j'avais à ce qu'il paraît, et d'après ce que 
me raconte la compagne couchant dans la même chambre que moi, parlé 
tout haut la même langue que celle entendue sur la montagne. » 

Ce défilé spontané de tableaux visuels, que brusquement inter- 
rompt l'entrée émotionnelle de Simandini dans les appartements 
nuptiaux de son royal époux, nous révèle une fois de plus l'existence, 
sous le niveau ordinaire de la conscience d'Hélène, d'une palpitante 
histoire sans cesse prête à surgir dès que les circonstances le per- 
mettent. Dans le cas particulier, le milieu ambiant réalisait les con- 
ditions qui ont été souvent notées comme favorisant, chez certains 
sensitifs, l'éclosion d'intuitions automatiques : d'une part, un état 
momentané de plénitude de vie et de saine intoxication psychophy- 
sique touchant à l'extase, du à l'atmosphère enivrante des hauteurs 
et au merveilleux spectacle qui enveloppait Hélène seule avec sa 
compagne ; d'autre part, l'uniformité du ciel bleu, qui constitue un 
champ éminemment propice à la projection des phénomènes entop- 
tiques et peut, chez les personnes spécialement douées, jouer le rôle 
de la sphère de cristal pour l'extériorisation des images sous-jacen- 
tes. Quant à l'origine de ce roman subliminal dormant dans la 
mémoire latente d'Hélène, point n'est besoin de supposer qu'il ait 
été réellement vécu, dans une existence antérieure pas plus que 
dans celle-ci ; la facilité des imaginations ardentes à sympathiser et 
même à s'identifier avec les héros d'un récit émouvant, lu ou entendu, 
explique suffisamment que M lle Smith ait conservé, tout vibrant 
dans les profondeurs de sa sensibilité, le souvenir de la noble fille 
d'Arabie unie de force à un despote étranger, comme elle a gardé 
celui de la destinée tragique de Marie- Antoinette. Il n'est pas même 
nécessaire qu'elle ait jamais absorbé telle quelle l'histoire de Siman- 
dinij de son singe et de son rajah ; car la fantaisie s'entend comme 
l'on sait à retrayailler, étendre, embellir et transposer dans des 
sphères nouvelles les thèmes qui l'ont une fois captivée. J'ai déjà 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 1 99 

relevé le fait que, sous des broderies différentes, les deux antério- 
rités supposées d'Hélène en princesse hindoue et en reine de France 
ont un canevas identique [Des Indes, p. 176), et nous verrons bientôt 
qu'il y a des raisons péremptoires de regarder le cycle oriental 
comme dû au mélange, à la fusion intime, d'affluents très divers 
dans les rêveries subconscientes et la vie somnambulique de 
M 1,e Smith. 

2. Je rapporte l'incident suivant parce que c'est le seul exemple 

récent un peu net de la réapparition des visions orientales à une 

séance. 

1™ juillet igoo. — Séance chez M. Lemaître. Après les communications 
de Léopold relatives à l'uranien (v. p. i84), Hélène prend l'attitude et la 
mimique de Simandini, mais cela cède rapidement à quelques passes de 
magnétisation de Léopold (se servant des deux mains d'Hélène) qui veut 
l'empêcher de tomber dans le rêve hindou ; elle ouvre alors les yeux, dans 
un état de demi-veille où la perception du milieu réel se mêle à ses visions 
intérieures, et s'écrie : « Madame Lemaître!... Je pense à cet homme de 
grande tente... celui qui est là. à côté de M. Flournoy... regardez-le, il est 
de trop grande tente, il est orgueilleux... Est-il laid, son kodja ! lui il est 
beau, mais son kodja est laid... Madame Lemaître, pourquoi l'avez-vous 
laissé venir ? Il a la peau noire, c'est le kodja de Sivrouka... » Après le 
réveil définitif et complet, elle n'a aucun souvenir de cette vision arabe 
fragmentaire. 

Je ne sais pas encore au juste le sens exact du mot sanscritoïde 
kodja. Quant à l'expression « de grande tente », elle signifie, comme 
l'on devine, de grande maison ou de bonne famille ; mais l'intérêt 
particulier de cette expression consiste en ce que, d'après les ren- 
seignements que j'ai pu me procurer, elle serait spécialement algé- 
rienne et n'aurait point cours en Arabie ni dans le reste de l'Orient. 
C'est donc un petit détail en contradiction avec la donnée essen- 
tielle du roman de la princesse arabo-hindoue, mais corroborant 
l'hypothèse, si vraisemblable, que les notions orientales d'Hélène 
lui viennent en bonne partie de l'Algérie, où son père avait séjourné 
avant de venir se fixer à Genève. 

3. Voici un dernier incident, antérieur de plusieurs mois au pré- 
cédent, mais qui me permettra quelques réflexions finales sur le 
début probable du roman hindou et la façon dont il s'est formé. Le 
cas est à mes yeux un bel exemple des mélanges et confusions que 
le rêve peut faire entre des épisodes indépendants les uns des 
autres, au point d'en fabriquer une scène totale qui reste dans la 
mémoire comme le souvenir d'un événement réel. 

10 septembre i8q(). — Séance chez moi. Comme Hélène, après la tra- 



200 Th. Flournoy 

duction du texte l\2. (y. p. i53), dort profondément sur un canapé, je place 
ma main sur son front et lui suggère de retrouver son plus ancien souvenir 
d'enfance, concernant Sivrouka et tous les personnages du cycle hindou. 
A plusieurs reprises déjà, dans d'autres séances, j'avais tenté de produire 
cet état d'ecmnésie ou de réversion de la personnalité à un âge très lointain, 
mais toujours vainement ; cette fois-ci cela paraît réussir. Immobile et les 
yeux fermés, d'une voix très douce et faible, Hélène décrit une vision qui 
se résume ainsi : Elle voit Adèl, qui lui montrait des gravures dans un cahier 
à couverture de soie bleue ; elle était toute petite fille, elle ne savait pas lire ; 
c'était dans une chambre donnant sur une longue rue. Impossible de lui 
faire retrouver le nom de cette rue ; elle porte la main gauche à son front, 
comme pour se remémorer, puis, après un assez long silence, reprend len- 
tement : « Je vois un homme à longue robe blanche ; il fume dans une 
longue pipe, couché sur des coussins. Je vois une petite fille avec une 
chemise blanche, sans souliers, assise à terre devant un monsieur couché. 
Elle joue sur un tapis très épais ; à côté d'elle est une peau, je crois que 
c'est une peau de lion. Elle joue avec une petite statuette qui n'a pas de 
robe ; un gros grelot d'argent est pendu à son cou. Un homme entre ; il a 
une jupe courte, avec un collier et des bracelets ; il apporte à la petite fille 
un cahier couvert de bleu. Il y a dans ce cahier des portraits, des peintures 
grossières, de couleurs vives. Voici aussi un petit garçon ; c'est un jeune 
garçon d'une douzaine d'années, brun, frisé, yeux noirs... c'est Sivrouka !... 
Voilà Kana, il a fait son portrait dans le cahier bleu... La petite fille s'ap- 
pelle Noble... elle s'appelle Simandini... elle a cinq ans... Ce nom de 
Simandini... Oh! Adèl!... » Ici le rêve, depuis un moment déjà entrecoupé 
par des hoquets répétés, prend fin. Impossible de maintenir Hélène plus 
longtemps endormie ; elle s'agite, se frotte les yeux, et se réveille peu à 
peu, amnésique sur cet incident. 

— Il est à noter que ce n'est pas la première fois qu'apparaît chez Hélène 
le souvenir d'un cahier d'images, à couverture bleue, mêlé à des visions 
exotiques. Trois ans auparavant (septembre 1896), comme elle était en 
séjour chez M. et M me Lemaître et y regardait les photographies de la col- 
lection Stoddard (qui forme 16 fascicules grand format, ayant chacun une 
couverture rouge-brique) \ elle s'arrêta un long moment à la gravure de 
l'Alaska (dans le cahier n° 5), comme fascinée par les perches-totem qui y 
figurent, et incapable de lire le texte au bas de cette gravure, tandis qu'elle 
lut fort bien celui des gravures suivantes et précédentes. Au fascicule n° 7, 
le vue de Lucknow l'absorba de nouveau et lui arracha cette remarque 
inattendue, en montrant le personnage de droite : « Ne trouvez-vous pas 
que celui-ci ressemble à Kana? » puis elle prononça quelques mots sans- 
critoïdes, et il fallut que M. Lemaître lui enlevât les Stoddard pour éviter 
un accès complet de somnambulisme hindou. Le lendemain, en revoyant 
ces albums sur la table, elle prétend que la veille il y en avait, parmi eux, 
un d'une autre espèce, à couverture bleue, mais elle ne peut pas le retrou- 
ver dans la pile, jusqu'au moment où, s'étant mise à les feuilleter de nou- 
veau, la vue de Lucknow ramène sa vision de la veille : elle affirme que ce 
fascicule (n° 7) n'a pas une couverture rouge comme les autres, mais bleue, 
de papier plus fort, et ne portant rien d'imprimé ; et dans l'intérieur du 
cahier, au lieu des photographies qui le remplissent, elle paraît ne trouver 
que des pages blanches ou des vues sans texte, différentes des gravures 



1 J.-L. Stoddard. Portfolio de Photographies. Werner C°, Chicago. (Edition avec 
texte français.) 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 201 

réelles, comme si le souvenir d'un album étranger et d'une autre couleur, 
mais de grandeur analogue, s'était substitué à la perception du présent 
fascicule. — 

La scène citée tout à l'heure (du 10 sept. 1899) me porte à croire 
que si les circonstances ultérieures m'avaient permis de réitérer 
cette tentative de réveiller la mémoire latente d'Hélène, j'aurais fini 
par reconstituer toute l'évolution psychologique de son rêve hindou. 
Isolée et unique de sa nature comme elle l'est, elle autorise cepen- 
dant, si on la rapproche de certaines autres données, quelques 
inductions sur les origines du cycle asiatique, origines à coup sûr 
encore très mystérieuses, mais pas dans le sens qu'imaginent volon- 
tiers les occultistes. A première vue, sans doute, le souvenir où 
Hélène se retrouve, fillette de cinq ans, dans un milieu d'aspect 
oriental, peut sembler, à un réincarnationiste opiniâtre, une rémi- 
niscence datant de l'enfance de la princesse hindoue, plusieurs 
années avant 1400. Mais une telle hypothèse ne cadre guère avec les 
détails concrets de la vision serrée de plus près. Cette chambre, 
donnant sur une longue rue, au lieu des tentes qui remplissent les 
autres somnambulismes arabes de M lle Smith ; cet homme qui fume 
la pipe, singulier anachronisme pour la fin du XIV me siècle ; cette 
statuette et ce cahier de portraits, qui détonent dans un milieu censé 
musulman ; surtout la présence prématurée du petit Sivrouka, 
quinze ans avant le moment où, selon la trame du roman, la prin- 
cesse arabe devait faire la connaissance du rajah kanarais, - tout 
cela jure absolument avec la supposition que ce souvenir d'enfance 
proviendrait vraiment de la préexistence asiatique de M lle Smith. 

Si, malgré tout, pour y trouver coûte que coûte une preuve de 
la doctrine des réincarnations, on tient à faire remonter le germe 
réel de cette vision au prétendu avatar arabo-hindou d'Hélène, il 
faut du moins admettre que ce germe primordial a été peu à peu 
masqué ou défiguré tant par des confusions et substitutions de 
souvenirs appartenant à diverses époques, que par des idées et 
expériences empruntées à la vie actuelle d'Hélène; autrement dit, 
il a subi de profondes altérations et divers enjolivements de la part 
de l'imagination, consciente ou subliminale, qui s'entend, en effet, 
à mêler et travestir les données de la mémoire. Mais, à ce compte- 
là, comment décider si le germe originel de la scène en question 
n'appartient pas beaucoup plus simplement encore à la vie présente 
de M lle Smith, et si ce ne sont pas exclusivement des faits et des 
incidents de cette existence-ci qui ont servi de base et de matériaux 



202 Th. Flournoy 

à sa prolifique fantaisie pour fabriquer ce premier tableau du roman 
oriental? Je ne prétends pas qu'un jour, à l'âge de cinq ans, Hélène 
se soit réellement trouvée, en robe blanche et sur une peau de lion, 
chez un monsieur en burnous qui fumait la pipe en présence d'un 
petit garçon de 12 ans du nom de Sivrouka, etc. Cet ensemble de 
détails me paraît sinon impossible, du moins bien peu vraisem- 
blable dans notre pays. Mais est-il nécessaire qu'il ait été effective- 
ment réalisé une fois pour qu'Hélène en retrouve le souvenir dans 
un accès de rétromnésie ? Pourquoi, en d'autres termes, ce souvenir 
serait-il bien celui d'une scène objective plutôt que d'une création 
fictive où la cervelle instable de la fillette de cinq ans, remuant 
divers incidents — sans connexion réelle entre eux, mais à peu 
près contemporains, et de nature à la frapper et à l'émouvoir, — les 
aurait brouillés, amalgamés, fondus en un tout composite qui a pris 
et gardé dès lors dans sa mémoire la place des événements réels ? 
Dans les âmes bien nées la vertu n'attend pas le nombre des années ; 
et chez les futurs médiums, comme chez les grands artistes et tous 
les sensitifs, c'est dès la prime enfance qu'éclate la puissance de 
transformer la réalité, de la peupler de fantômes et de substituer 
les combinaisons du rêve à la mémoire exacte des faits. Je le répète, 
la scène orientale lointaine, réapparue dans l'état d'hypnose ci- 
dessus, ne saurait en aucun cas avoir eu lieu dans la prétendue anté- 
riorité d'Hélène il y a cinq siècles, ni, sauf circonstances incon- 
nues de nous et bien extraordinaires, dans sa vie actuelle ; mais 
dans celle-ci du moins il n'est pas difficile d'imaginer une série de 
petits épisodes qui en ont pu fournir les éléments épars : une visite 
à quelque Arabe ou Oriental en passage à Genève (M. Smith le père, 
on s'en souvient, avait passablement couru le monde et vu de gens 
de la Hongrie à l'Algérie) ; des aventures de voyage racontées devant 
Hélène; quelque livre d'images d'Orient, à couverture bleue, reçu en 
cadeau ou feuilleté dans une maison amie ; la rencontre d'un jeune 
étranger, à cheveux crépus et au teint basané; etc. 

Ce dernier détail m'amène à un rapprochement de dates et d'âges. On 
sait que dans le roman hindou, l'imagination d'Hélène m'a, dès le début, 
attribué le rôle du prince Sivrouka. Dr, chose curieuse, la différence de 
7 ans qui sépare, dans la réminiscence décrite plus haut, la petite Siman- 
dini de 5 ans et le petit Sivrouka de 12, est précisément la différence d'âg-e 
qu'il y a en réalité entre M lle Smith et moi ; et d'autre part, l'époque ou 
elle avait 5 ans et où j'en avais 12, coïncide précisément avec la seconde 
période où sa mère se trouva en relation momentanée avec mes grands- 
parents (voir Des Indes, pag"e 386) et à laquelle se rapportent la moitié 
des visions d'Hélène concernant ma famille. J'en infère que la petite 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2û3 

Hélène a fort bien pu me rencontrer en ce temps-là chez mes grands- 
parents, ou entendre parler de moi par sa mère. Je n'ai, quant à moi, 
aucun souvenir de la chose, bien que cette époque de mon enfance soit 
présente à ma mémoire d'une façon très claire et détaillée ; mais il n'est 
pas nécessaire qu'un g-amin de douze ans prête attention à une fillette de 
cinq pour que celle-ci en reçoive quelque impression, car il lui apparaît 
facilement comme un très respectable et intéressant intermédiaire entre les 
petits enfants de son âge et les vraies grandes personnes. Je n'ai d'ailleurs 
jamais possédé aucun des traits qui caractérisent Sivrouka, pas plus le 
brillant costume ou la violence de tempérament que les cheveux frisés, les 
veux noirs et le teint basané; si donc j'ai coopéré jadis, bien involontaire- 
ment et à mon insu, avec d'autres incidents variés, à la genèse des pre- 
mières rêveries asiatiques d'Hélène, mon image y a été fusionnée d'emblée 
avec une physionomie orientale empruntée à quelqu'autre personnage 
rencontré dans la rue ou dans un livre. Ainsi s'expliquerait facilement le 
fait qu'en me retrouvant après plus d'un quart de siècle à ses séances chez 
M. Lemaître, M lle Smith n ait pas tardé à m'assigner un rôle central dans 
ses somnambulismes hindous. 



II. Contradictions internes du cycle oriental. 

Comme je viens de le montrer, le plus lointain souvenir que la 
mémoire latente d'Hélène nous ait restitué relativement à son roman 
hindou n'est pas, selon toute vraisemblance, l'image fidèle d'un 
événement véritable, mais une création fantaisiste élaborée sur la 
base et par la combinaison de divers faits indépendants les uns 
des autres. Que le lecteur ne s'en étonne point : c'est là un phéno- 
mène fort ordinaire du rêve. Au surplus ce menu? caractère de 
mélange intime opéré par l'imagination entre des données objec- 
tivement séparées, et même inconciliables en fait, domine le cycle 
asiatique dans sa totalité et suffirait, si cela était nécessaire, à en 
démontrer l'inauthenticité. C'est ce qui éclate aux yeux dès qu'on 
tente de peser à leur juste valeur ses éléments constitutifs, ainsi que 
je vais essayer de le faire comprendre. 

Deux points me paraissent actuellement hors de doute, d'après 
tous les renseignements que m'ont fournis de nombreux corres- 
pondants plus experts que moi en orientalisme. — Le premier est que 
la langue étrangère parlée par Hélène dans ce cycle est du sanscrit, 
défiguré sans doute, mutilé, fort incorrect, mêlé peut-être de mots 
fabriqués à l'imitation des mots réels, mais enfin du sanscrit et non 
une autre langue. — Le second point, c'est que l'épouse d'un rajah 
kanarais du moyen-àge ne pouvait aucunement parler le sanscrit, 
et pas davantage l'écrire en caractères dévanagaris ou autres, pour 
les deux excellentes raisons (dont chacune suffirait à elle seule) que 



204 Th. Floi rnoy 

cette langue était inconnue à cette époque dans ce pays-là, où 
l'idiome en usage était un dialecte dravidien 1 , aussi différent de la 
langue sacrée des brahmes que le français de l'allemand j et que 
le sanscrit y eût-il même été cultivé par quelques bonzes savants, 
jamais une femme ne s'en serait servie. 

Tout cela ressortait déjà des in formations rapportées dans Des Indes. 
Aux opinions concordantes des divers orientalistes que j'y ai cités, sont 
venues depuis lors s'en ajouter d'autres non moins catégoriques. — M. le 
prof. P. Marchot, qui s'est livré à une étude attentive des textes que j'ai 
publiés (bien que le sanscrit ne soit pas sa spécialité officielle), m'écrit : 
« L'hindou d'Hélène n'est rien moins que du vieux kariara ou kanara clas- 
sique... Elle ne sait rien de la langue du Kanara. Elle parle une sorte de 
sanscrit- incorrect, à flexions rares. Or au XV e siècle le sanscrit est une 
langue morte, parlé peut-être par les prêtres, les lettrés, les rois à l'occa- 
sion, mais en tout cas pas par les femmes. Et même en supposant l'impos- 
sible, c'est-à-dire que Simandini parlât un sanscrit de cuisine à son mari, 
elle ne l'eût pas certes parlé à son singe, ni à son entourage servile, et elle 
n'eût pas engagé celui-ci à accompagner son chant sanscrit. » — De même 
M. Henry, le professeur de sanscrit de la Sorbonne, ne peut réprimer un 
sourire aux naïfs anachronismes du roman oriental d'Hélène : « Elle a été 
jadis une princesse arabe, mariée à un prince hindou; et, comme telle, 
elle ne sait pas un mot d'arabe, mais elle parle sanscrit, — oui, sanscrit ! 
une femme!! dans l'Inde, au XV e siècle de notre ère!!! — ou plutôt une 
sorte de jargon inintelligible, fort bien nommé sanscritoïde par l'auteur 
[de Des Indes], où se reconnaissent encore, parmi les caractères généraux 
de la langue assez fidèlement imités, quelques bribes de mots sanscrits, 
presque tous déformés et d'ailleurs d'elle incompris à l'état normal , mais 
enfin inexplicables dans sa bouche s'il ne lui a passé quelque jour devant 
les yeux un roman d'aventures pseudo-oriental et un ouvrage élémentaire 
de grammaire sanscrite, où sa mémoire subconsciente a puisé les éléments 
de sa biographie et de ses discours hindous. » 2 — De même encore, le 
professeur A. -A. Macdonell, qui enseigne le sanscrit à l'Université d'Ox- 
ford, et à qui M. F. C. S. Schiller a soumis le chapitre de Des Indes sur 
l'hindou d'Hélène, estime que : les mots cités sont tous sanscrits, sans 
aucune trace des dialectes populaires ou dravidiens (or le kanara est un 
idiome dravidien); ces mots semblent appropriés à la situation où ils ont 
été prononcés, bien qu'il ne soit généralement pas possible de déterminer 
leur forme grammaticale et d'en construire des phrases susceptibles d'être 
traduites comme telles ; les caractères sanscrits tracés par M lle Smith pré- 
sentent les particularités de la côte occidentale (Bombay) et non pas du 
Bengale. Enfin M. Macdonell insiste sur ce point, que ni à l'époque indi- 
quée ni à aucune autre une femme n'aurait su le sanscrit, et que le type 
général des paroles de Simandini fait penser à des réminiscences d'exem- 
ples tirés d'une grammaire sanscrite. s 



1 Les langues dravidien ries ne dérivent pas du sanscrit. Voir R. Caldwell, A 
comparative grammar of the dravidian or south-indian family of languages, 
Londres, 1875. Introduction, p. 45 et suiv. 

2 Le Langage Martien, p. 3. 

3 J'extrais ces renseignements d'une lettre particulière de M. F. C. S. Schiller, et 
delà note au bas delà page, jointe à son aimable compte-rendu de Des Indes dans le 
Mind, tome IX. N. S. (Octobre 1900), p. 546-550. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2o5 

Il résulte des deux points ci-dessus que le roman hindou de 
M lle Smith souffre, en ses données essentielles, dune contradiction 
interne qui rend insoutenable dans son cas l'hypothèse réincarna- 
tioniste telle quelle. En tant que princesse de Tchandraguiri en 
1401, née d'ailleurs et élevée jusqu'à vingt ans en Arabie, M ,le Smith 
intrancée devrait nous parler l'arabe et l'ancien kanara ; or elle 
ignore totalement ces deux langues. Et en tant que parlant et écri- 
vant le sanscrit, si mal que ce soit, elle n'a rien à faire avec une 
habitante du Malabar au XV e siècle. Il devient évident par là que 
tout le cycle oriental est une construction bâtarde et qui ne se tient 
pas debout, une sorte de monstruosité hybride résultant de l'accou- 
plement en rêve de plusieurs groupes de matériaux absolument 
hétérogènes, dont le seul point commun (suffisant, il est vrai, pour 
des associations oniriques) est de se rapporter également à l'Orient. 
— Ce sont d'une part des éléments de langue sanscrite ; qu'on les 
fasse provenir d'acquisitions oubliées de cette vie-ci, ou d'inspira- 
tions de la part de quelque brahme ou orientaliste désincarné se 
servant du gosier du médium comme d'un porte-voix et de sa main 
comme d'un porte-plume, ou d'une antériorité de M lle Smith à l'époque 
védique, ou de toute autre source occulte que l'on voudra, toujours 
est-il qu'ils ne sauraient provenir de la princesse kanaraise de 
1401. — Ce sont d'autre part des renseignements précis (noms pro- 
pres, etc.) dont les uns n'ont pu encore être contrôlés, mais dont 
les autres sont d'une historicité douteuse, n'ayant pour eux que la 
garantie fort suspecte de Mariés. La facilité avec laquelle ces der- 
niers renseignements ont pu passer de cet auteur à M lle Smith par 
les moyens les plus ordinaires, et s'emmagasiner dans sa mémoire 
latente, coupe court à toute velléité d'y faire intervenir des procédés 
occultes (à moins d'une incurable toquade de supranormal avec 
laquelle il est inutile de discuter). — Ce sont enfin des notions très 
variées sur les coutumes, les paysages, les habitations de l'Arabie, 
de l'Inde, de l'Extrême-Orient; en un mot une connaissance de 
quelques-unes des faces de la vie asiatique assez remarquable, mais 
nullement supranormale, car elle ne dépasse pas ce qu'une imagi- 
nation d'enfant peut retenir des journaux illustrés, des récits de 
voyages et de missions, de l'enseignement scolaire, en un mot de 
tous les moyens populaires d'instruction dont on jouit à Genève 
autant et peut-être plus qu'ailleurs. 

De tous ces matériaux d'origine et de valeur différentes, l'imagi- 
nation hypnoïde de M lle Smith a fabriqué son roman oriental ; et, 
comme dans les activités du rêve, elle y a mis un grand éclat de 



206 Th. Flournoy 

dramatisation, une unité esthétique et une chaleur émotive remar- 
quables, mais sans aucun souci des réalités historiques. Sous ce 
rapport, j'ai émis dans Des Indes, sur le cycle hindou, un jugement 
évidemment trop favorable : « Rester dans les limites de la vraisem- 
blance, ne pas commettre trop d'anachronismes , satisfaire aux 
exigences multiples de la logique et de l'esthétique... le génie sub- 
conscient de M lle Smith s'est acquitté de tout cela d'une façon 
remarquable et y a déployé un sens vraiment fort délicat des possi- 
bilités historiques et de la couleur locale. » Ce jugement, vrai pour 
les détails pris isolément, ne l'est plus pour l'ensemble et l'agence- 
ment total du roman, comme on vient de le voir par la contradiction 
fondamentale entre la langue d'une part, l'époque, le lieu, et les 
personnages d'autre part. Et ceci n'est que l'incongruence la plus 
profonde ; il y en a d'autres, que découvriraient certainement les 
connaisseurs. Par exemple , les cérémonies décrites par Hélène 
dans ses visions hindoues, ses prosternements et son attitude en 
mainte scène somnambulique, sa mort enfin sur le bûcher de son 
époux, relèvent manifestement du boudhisme ou du brahmanisme, 
tandis que le fait que Sivrouka soit venu chercher femme en 
Arabie impliquerait, conformément je crois aux probabilités histo- 
riques, que l'islamisme régnait alors au Kanara. On mettrait sans 
doute au jour, en fouillant davantage, d autres erreurs encore dans 
cette reconstitution hypnoïde d'un passé reculé. Toutefois le juge- 
ment général que j'avais porté restera vrai, je pense, si l'on y intro- 
duit une légère restriction : à la réserve des points qui ne sont guère 
connus que des spécialistes (comme le fait que la langue kanara 
du moyen-âge n'était pas du sanscrit), l'imagination subliminale de 
M lle Smith a vraiment fait œuvre de reconstruction très remarquable 
en élaborant son roman oriental. 

III. Sur l'origine des éléments constitutifs du cycle oriental. 

J'ai énuméré tout à l'heure les trois groupes de matériaux dont 
le confluent a donné naissance au roman hindou. Je les reprends 
pour y joindre les indications que j'ai pu recueillir sur leurs origines 
probables dans l'existence actuelle d'Hélène. 

1° Connaissances sur la vie et le monde asiatiques, — Bien qu'il 
n'y ait, dans le rêve oriental de M lle Smith, rien qui dépasse ce 
qu'une imagination portée de ce côté-là a pu s'assimiler de l'ins- 
truction générale qui se donne chez nous, voici quelques indices 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 20 7 

plus précis sur les sources spéciales auxquelles Hélène a vraisem- 
blablement puisé. 

Il a déjà été relevé dans Des Indes (p. 292) que M. Smith ayant séjourné 
en Algérie, devait en avoir communiqué à sa fille pas mal de détails sur la 
vie arabe. — En ce qui concerne spécialement les scènes et attitudes des 
somnambulismes hindous, M. Marchot tient d'Hélène elle-même qu'elle a 
assisté à une représentation du « Tour du Monde », où l'on sait que le 
héros Philéas Fogg délivre une veuve du Malabar qu'on allait brûler. Cette 
même coutume de la suttie se trouve décrite et accompagnée d'une image, 
avec d'autres vues de l'Inde (palais et jardins d'un rajah, bouddhiste pros- 
terné devant une idole, etc.) et beaucoup d'articles sur ce sujet, dans les 
premières années du journal illustré La Famille ; or M. Lemaître a des 
raisons positives de croire que les volumes en question ou des numéros 
isolés de ce journal ont été prêtés à Hélène, lorsqu'elle avait de 9 a 12 ans, 
par une dame P. qui s'intéressait alors à la famille Smith et dont celle-ci 
reçut aussi, en don, quelques cahiers de musique et d'autres publications 
qu'elle possède encore ; il y a même, dans ce paquet de vieilleries, une 
romance intitulée Mitidja, qui pourrait fort bien avoir fourni à l'imagi- 
nation d'Hélène le nom du petit singe de Simandini. — Ajoutons qu'Hélène, 
d'après ses propres récits, s'est amusée, jusqu'à l'âge de 10 ans, avec une 
petite camarade (la seule avec qui elle aimât à se trouver, vu son caractère 
sauvage) dont le père était missionnaire et lui avait remis une fois trois 
brochures religieuses qu'elle lut avidemment. — Enfin, il est fort possible, 
quoique nous n'ayons pu le tirer au clair avec certitude après plus d'un 
quart de siècle écoulé, qu'Hélène ait assisté soit dans la famille de ce même 
missionnaire dont la fille était son amie, soit à l'école du dimanche qu'elle 
fréquentait, aux productions fournies dans ces années-là par deux dames 
genevoises missionnaires aux Indes, lesquelles, à leurs retours successifs 
de là-bas, parlaient beaucoup de ce pays et donnèrent des séances, aux 
écoles du dimanche et dans des réunions féminines, en costume hindou, avec 
chants religieux en hindoustani ; elles y montrèrent aussi des idoles et des 
livres en caractères nagaris *. 

En voilà assurément plus qu'il n'en faut (sans recourir à d'autres 
sources également possibles, mais plus incertaines) pour expliquer 
d'une manière plausible toutes les données hindoues des somnam- 
bulismes d'Hélène. Quant à la faculté d'absorber ces matériaux 
épars, de les combiner et de les reproduire d'une manière drama- 
tique et vivante dans la pantomime ou la mimique somnambulique, 
elle n'a rien pour surprendre ceux qui savent, par les exemples 
tirés de l'hypnotisme et des phénomènes automatiques, de quoi est 
capable la fantaisie créatrice subconsciente. Même à l'état normal, 
on a vu des reconstructions aussi prodigieuses. Témoin l'histoire 
de (( Caraboo )), cette mystérieuse étrangère qui fit, dit-on, son 
apparition le 3 avril 1817 dans une localité du comté de Glocester, 



1 Je dois ces renseignements, sur des séances missionnaires hindoues données à 
Genève à diverses époques depuis un peu plus d'un quart de siècle, à l'obligeance de 
MM. Fr. Chaponnière et Aug. Glardon. 



208 Th. Flournoy 

vêtue à l'orientale, parlant et écrivant une langue inconnue et se 
comportant en tout comme une princesse authentique, originaire 
de quelque pays d'Extrême-Orient, d'où un fatal enchaînement de 
circonstances l'avait amenée malgré elle en Europe 1 . Après qu'elle 
eût longtemps piqué la curiosité publique et mis en défaut la pers- 
picacité même d'un savant docteur, un hasard la fit reconnaître pour 
une malheureuse créature, presque illettrée et d'humble condition, 
du nom de Mary Baker, 'née Wilcox; elle n'avait en réalité jamais 
quitté le sol de l'Angleterre et ne connaissait l'Orient que par l'in- 
termédiaire d'un aventurier qui en venait, et avec lequel elle avait 
été mariée un certain temps avant d'en avoir été abandonnée et 
réduite à la plus profonde misère. Si, à force d'art instinctif et de 
volonté tendue, cette pauvre femme a réussi, au moyen des quelques 
notions asiatiques dont elle s'était peu à peu pénétrée, à se créer 
un rôle de princesse orientale qu'elle soutint avec une admirable 
perfection, sans jamais se démentir, durant des semaines et devant 
des centaines de témoins, on ne s'étonnera plus de la métamorphose 
momentanée de M lle Hélène Smith en Simandini au cours de ses 
accès somnambuliques, car on sait combien l'imagination hypnoïde 
l'emporte d'ordinaire sur l'état de veille normal, en souplesse, en 
plasticité, en promptitude et en puissance esthétique pour réaliser, 
avec toutes les ressources mémorielles emmagasinées chez l'indi- 
vidu, le type dont l'idée la poursuit et l'inspire. 

2. Données histoi^iques et géographiques. — Toutes celles de la 
partie hindoue du roman oriental (Sivrouka Nayaka prince du 
Kanara, la ville de Tchandraguiri bâtie en 1401, et divers détails 
tels que la beauté des femmes de ce pays, etc.) correspondent exac- 
tement, comme je l'ai montré dans Des Indes (p. 277), à quelques 
lignes d'un ouvrage de Mariés paru en 1828. J'ai mis en regard, à 
cette occasion (p. 284-285), les méthodes de raisonnement opposées 
qui ont cours, en semblable occurrence, dans le monde spirito- 
occultiste et le monde scientifique : ici, l'identité de contenu entre 
les messages d'un médium et des textes imprimés à la portée de 
tout le monde, fait admettre, jusqu'à preuve du contraire, que le 
médium a eu connaissance de ces textes par les voies ordinaires de 
la vue ou de l'ouïe, bien qu'il en ait perdu le souvenir conscient ; 
là, on tient pour évident, d'une façon avouée ou tacite, que c'est 



1 A singular imposture; a narrative of actual fact. The Strând Magazine, 1895 
(sauf erreur, car je ne suis plus en mesure de contrôler l'année), p. 451-456. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 200, 

l'hypothèse d'une transmission supranormale qui doit être acceptée 
jusqu'à preuve du contraire. Il faut croire que ma peinture de ces 
deux logiques inverses et incompatibles n'était pas exagérée, puis- 
que aucun de mes critiques spirites n'y a rien trouvé à reprendre, 
en sorte que nous sommes au moins d'accord... sur l'impossibilité 
de nous mettre d'accord. C'est déjà quelque chose, car ça supprime 
bien des discussions d'avance condamnées à ne jamais aboutir. Que 
mes honorables adversaires continuent donc en paix à penser que 
M lle Smith a tiré ses documents des sphères suprasensibles plutôt 
que de Mariés lui-même ; qu'ils continuent aussi, si bon leur semble, 
à taxer Mariés d' « ouvrage presque introuvable » l , je persiste de 
mon côté — jusqu'à preuve du contraire — à regarder cet estimable 
auteur comme l'origine très naturelle des noms propres et autres 
points de fait qui lui sont communs avec le roman d'Hélène. 

Mes lecteurs spirites de Des Indes ne paraissent pas avoir compris le 
grain d'ironie, ou l'artifice diplomatique alors nécessaire, qui m'a fait traiter 
d'extravagance [Des Indes, p. 283-286) la supposition que M lle Smith aurait 
pu lire ou entendre lire le passage en question de Mariés. Il suffisait pour- 
tant d'un peu de bon sens pour se dire qu'un ouvrage de ce genre publié 
à Paris en 1828 ne devait pas être, au bout d'une cinquantaine d'années, 
d'une rareté telle qu'une enfant ou une jeune fille comme Hélène ne pût en 
aucun cas le rencontrer occasionnellement sur sa route. A Genève, spécia- 
lement, le seul fait que nos deux bibliothèques principales possèdent cet 
ouvrage constitue à la fois une double facilité à sa lecture, et un indice 
assez certain qu'il a dû en exister encore d'autres exemplaires chez des par- 
ticuliers. Par exemple, après la publication de Des Indes, la personnalité 
distinguée qui écrit quelque fois chez nous sous le pseudonyme de Roger 
Dombréa eut l'obligeance de m'informer que son père avait possédé une 
Histoire des Indes (dont elle avait oublié l'auteur, mais dont le signale- 
ment répondait parfaitement à l'ouvrage de Mariés) que sa famille avait 
revendue en 1881. Les lignes suivantes que j'extrais d'une obligeante com- 
munication de M. Ribot, directeur de la Revue philosophique, prouvent 
également que l'ouvrage de Mariés a dû jouir en son temps d'une certaine 
popularité, puisqu'on en fit un résumé à l'usage de la jeunesse : « En ce 
qui concerne l'Histoire de l'Inde de Mariés, étant adolescent, j'ai reçu ce 
livre (édition abrégée en un volume) comme prix. Je l'avais totalement 
oublié et j'ai été étonné, il y a deux ou trois ans, en feuilletant le catalogue 
de la bibliothèque de la Sorbonne, de voir l'ouvrage mentionné en 4 (ou 6) 
volumes. Depuis, je l'ai retrouvé en un volume, en bouquinant le long des 
quais de Paris. Cette histoire n'est donc pas aussi peu connue et aussi peu 
répandue que [l'on veut bien le dire]. J'ignore si le passage que vous citez 
existe dans la petite édition, ne la possédant plus. » On conviendra que 
même si ce passage ne se trouve que clans la grande édition, il n'y aurait 
rien d'absolument extraordinaire à ce qu'il fût tombé une fois ou l'autre 
sous les yeux d'Hélène. 

N'oublions pas non plus que pour les vieux bouquins, genre Mariés, 



1 Autour des Indes à la Planète Mars, p. 128. 



210 Th. Flournoy 

outre les exemplaires complets ou dépareillés tramant soit dans les biblio- 
thèques, soit aux étalages en plein vent, ou dans les fatras des greniers, il 
existe encore d'autres possibilités de rencontre, qui jouent un rôle plus 
grand peut-être qu'on ne le croit dans l'étiologie des automatismes crvp- 
tomnésiques. La destinée vulgaire de la plupart des vieux livres, sans valeur 
intrinsèque, est d'aller au pilon ou de servir à allumer le feu ; mais ils 
courent aussi la chance d'une autre fin — celle qu'Alceste jugeait appro- 
priée au sonnet d'Oronte — qui du moins leur vaut, comme consolation 
préalable, l'occasion d'être lus une dernière fois, par fragments et pages 
détachées il est vrai, mais avec plus d'attention souvent qu'ils n'en rencon- 
trèrent aux beaux jours de leur intégrité. Cette origine possible de beau- 
coup de nos connaissances latentes, pour basse et prosaïque qu'elle soit — 
surtout comparée aux hypothèses grandioses de la philosophie occulte : 
télépathie, révélations d'en haut, etc., — ne doit jamais être perdue de vue 
dans l'étude des messages médianimiques, quand on sait les connexions 
anatomo-physiologiques qui relient maintes de nos fonctions, et qui ne 
rendent point invraisemblable l'apparition d'états hvpnoïdes en des cir- 
constances d'ailleurs aussi peu congruentes que possible aux ébats ordi- 
naires de l'imagination poétique. 

— Le problème critique de savoir à quelles sources antérieures 
Maries a puisé lui-même l'histoire de Sivrouka, est étranger à 
l'étude psychologique des somnambulismes de M lle Smith ; aussi me 
bornerai-je à dire qu'il est loin d'être résolu et offrirait un joli petit 
objet de recherche aux amateurs d'énigmes littéraires et histori- 
ques, à moins toutefois que cet écrivain n'ait été le jouet de son 
imagination ou de quelque erreur de plume. 

J'ai supposé dans Des Indes que Mariés avait probablement trouvé ses 
renseignements dans l'histoire de l'Indoustan de Férishta, traduite par Dow ; 
mais il n'en est point ainsi, cet ouvrage ne contenant, parmi des milliers 
de noms, aucune mention de Sivrouka ni de Tchandraguiri *. La conclusion 
qui me paraît la plus acceptable provisoirement (et sous réserve de décou- 
vertes ultérieures), c'est que l'excellent Mariés, écrivant de chic et sans 
recourir à ses sources (ce qui explique qu'il ne les cite guère), a confondu 
et mêlé dans sa mémoire l'année i4oi, où Bukkhall monta sur le trône de 
Vijayanagara, avec le souvenir de Si vuppa-Nayaka, qui régna de 1648 à 
1-690 et construisit en effet le fort de Chandraguiri vers la frontière nord du 
Malabar. — Gomme je suis bon prince, je suggérerai moi-même à mes 
amis occultistes une forme de leur hypothèse à laquelle ils ne paraissent 
pas avoir songé : c'est que ce serait l'âme désincarnée de Mariés lui-même, 
encore obsédée par ses distractions d'antan, qui viendrait nous les réchauf- 
fer à nouveau par le cerveau intrancé d'Hélène. Voilà une preuve d'iden- 
tité dont ne se sont pas avisés tout seuls les admirateurs spirites de 
M lle Smith, et qui me vaudra sans doute un bon point de leur part ! — 

Il va sans dire que des réminiscences d'autres récits ou romans 



1 Je tiens à exprimer mes vifs remerciements à Miss K. V. R. Berry à Washington, 
et à M. le Lieut. -Colonel Taylor à Cheltenham (Angleterre), qui se sont spontanément 
livrés, indépendamment l'un de l'autre, à de minutieuses recherches sur ce point, la 
première à la bibliothèque du « State-Department » de Washington, le second à la 
bibliothèque du British Muséum. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2 I I 

pseudo-orientaux ont pu coopérer chez Hélène, avec le texte de 
Maries, à l'élaboration de son cycle oriental. Plusieurs personnes 
m'ont affirmé avoir lu dans leur jeunesse une histoire analogue à 
celle de la princesse hindoue ; mais comme on ne peut faire grand 
fond sur de vagues souvenirs, quand on sait les tours que nous joue 
la mémoire, je me contenterai de citer un renseignement qui se 
recommande par une plus grande précision. 

« Je puis vous affirmer — m'écrivait M lle H. Malan après la lecture de 
Des Indes - — que tout ce roman hindou est bien le souvenir d'une lecture, 
cela par la très concluante raison que je me rappelle, à n'en pas douter, 
l'avoir lue dans mon enfance, sans cependant à mon grand regret pouvoir 
vous dire dans quel ouvrage. Un ou deux petits détails diffèrent, dans mes 
souvenirs, de ceux de M lle Smith.» Ces diverg-ences sont que M lle Malan ne 
se souvient pas que la princesse s'appelât Simandini ni fût d'origine arabe, 
et que son singe s'appelait Mirza, et son prince hindou Sivroudka ou 
Sivroutka (au lieu de Mitidja et Sivrouka). Elle m'indiquait à tout hasard 
un ouvrage traduit de l'allemand [lequel, vérification faite, ne renferme pas 
cette histoire] mais en ajoutant : « la chance que ce soit vraiment là la 
bonne piste est bien mince quand je pense à tous les autres ouvrages du 
même genre que j'ai dévorés entre 8 et i5 ans ! » 

Lorsque je réfléchis qu'il n'a tenu qu'à un fil que le passage de 
Mariés m'échappât (si j'avais tourné deux pages à la fois en feuille- 
tant son premier volume !), je ne suis pas surpris de n'avoir point 
encore découvert — d'autant plus que j'en suis resté là de ces fasti- 
dieuses recherches — le livre de récits ou contes orientaux qui a 
probablement fourni à l'imagination subconsciente d'Hélène le 
thème de la princesse arabo-hindoue, de son singe et de son esclave. 
Arguer de mon ignorance pour conclure à une origine supranormale 
de tout cela, c'est, je l'ai déjà dit, la logique des spirites (ou du 
moins de beaucoup d'entre eux), mais ce n'est pas la mienne. 

5. Notions de sanscrit. — L'apparition inattendue de cette langue 
lointaine est bien ce qu'il y a de plus mystérieux à première vue 
dans les trances orientales de M lle Smith ; et c'est sans doute cela 
qui a poussé le représentant anonyme de la Société spirite de Genève 
à se déclarer ce assuré qu'il y a réellement intervention d'esprit 
dans quelques-unes des manifestations qui se rattachent au cycle 
hindou » \ Comme il n'a malheureusement pas jugé bon de préciser 
davantage ni de justifier en aucune façon son assertion, je ne sais 
par où la prendre pour la discuter. La seule chose en somme qui 
ressorte clairement de l'obscur chapitre consacré dans Autour à 



1 Autour des Indes à la Planète Mars, p. 131, 



212 Th. Flournoy 

l'hindou d'Hélène, c'est une fois de plus la radicale différence de 
méthode d'investigation et de raisonnement qui sépare les spirites 
des psychologues. Qu'on me permette de reproduire ici (avec d'in- 
signifiantes modifications de forme, et en laissant de côté ce qui a 
trait à Mariés déjà discuté) les réflexions que ce sujet m'inspirait il 
y a quelques mois *, et auxquelles mes critiques spirites n'ont pas 
répliqué : 

Le fait brut des somnambulismes hindous de M lle Smith, c'est qu'elle v 
parle une façon de sanscrit plus ou moins défiguré. La curiosité du fait 
consiste en ce que M lle Smith, à l'état de veille, ne se souvient pas d'avoir 
jamais appris le sanscrit, et qu'à première vue la chose paraît en effet bien 
improbable, étant donnés la condition et le genre de vie du médium. Un 
bon spirite n'en demande pas davantage, et se dépêche, sans autre forme 
de procès, de considérer l'affaire comme classée au profit des Esprits. Le 
psychologue, au contraire, n'en reste pas là. L'étrangetè d'un médium 
genevois parlant hindou lui est une raison péremptoire d'aller fureter un 
peu partout pour voir s'il n'y aurait pas des causes naturelles à ce phéno- 
mène. Au rebours du spirite satisfait à bon marché et plus pressé de clore 
les enquêtes que de les ouvrir, le psychologue n'éprouve aucune hâte du ver- 
dict définitif, et pense que ce sera toujours assez tôt de recourir aux préten- 
dues explications réincarnationistes, supranormales, etc., quand on ne 
pourra décidément plus faire autrement. On conçoit que l'accord n'est pas 
aisé entre deux tournures d'esprit aussi opposées, dont l'une réclame, 
comme Gœthe, toujours plus de lumière, tandis que l'autre s'en tient à la 
politique de l'éteignoir et de la chose jugée ; et on comprend que le psycho- 
logue, avec sa manie indiscrète d'aller aux renseignements et de n'être 
jamais content, doit agacer au suprême degré les amateurs de l'occulte. Ils 
me l'ont assez fait sentir. 

« En vain — écrit par exemple l'illustre spirite français M. Delanne dans 
sa Revue scientifique et morale du Spiritisme (t. V, p. 455) — en vain 
on lui affirme [à M. Flournoy que M lle Smith, simple employée de com- 
merce, n'a jamais appris la grammaire sanscrite ou entendu parler cet 
idiome, plutôt rare en Suisse, le moi de M. Flournoy] ne veut pas démor- 
dre de son entêtement, et, contre toute évidence, il s'obstine à ne voir là 
qu'un souvenir oublié par la conscience ordinaire de M lle Smith. » 

Ce n'est pas tout à fait exact : je me suis obstiné, non pas à ne voir que 
des souvenirs oubliés, dans le rêve hindou, mais à chercher si ce rêve ne 
serait pas simplement cela. Cette nuance un peu délicate a sans doute 
échappé à M. Delanne, qui ne paraît pas non plus comprendre que le 
point intéressant n'est pas le degré de fréquence du sanscrit chez nous, 
mais bien de savoir si oui ou non M lle Smith a jamais été dans le cas d'ac- 
quérir par des voies normales quelques notions de cet idiome, plutôt rare 
en Suisse. Si M. Delanne et les Spirites étaient vraiment amis de la lumière 
et de la vérité comme ils le prétendent, au lieu de me reprocher mon entê- 
tement à vouloir tirer les choses au clair, ils m'auraient plutôt offert leur 
concours en cette occurrence. Et peut-être auraient-ils pu m'apprendre s'il 
est vrai (comme j'ai certaines raisons de le croire) qu un des membres de 
l'honorable Société d'Etudes Psychiques de Genève, M. Y., chez lequel 



1 A propos d'un livre spirite. Semaine littéraire de Genève, 8 juin 1901, p. 2C8. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2l3 

M lle Smith a donné des séances pendant toute l'année qui a précédé l'éclo- 
closion du rêve hindou, avait quelque peu étudié cet idiome, plutôt rare en 
Suisse, et en possédait une grammaire * dans l'appartement même où 
avaient lieu les séances. Cela ne prouverait assurément pas encore que 
M lle Smith ait jamais eu cette grammaire sous les yeux, ni que son sanscrit 
lui vienne de ce milieu-là plutôt que d'un autre. Mais cela prouverait 
cependant qu'il n'est point si absurde et contraire à toute évidence que le 
prétend M. Delanne, de se demander si M )le Smith n'a pas eu, dans son 
existence actuelle, certains points de contact avec cet idiome — plutôt rare 
en Suisse. 

Qu'ajouter à cela puisqu'il n'a surgi aucun démenti au sujet de la 
dite grammaire, que je détiens comme pièce de conviction et qui 
porte en toutes lettres le nom de M. Y. avec diverses notes manuscri- 
tes de son écriture ! Qu'on me comprenne bien. Je n'ai pas la pré- 
tention, encore une fois, d'affirmer que M. Y. ait jamais montré la 
dite grammaire à M lle Smith lors des séances hebdomadaires qu'elle 
a données chez lui, pendant une année, avant que je la connusse ; ni 
qu'il lui ait enseigné aucun mot de sanscrit. N'y ayant pas assisté, 
je n'en puis rien dire. Je me borne à constater ce simple fait : 
Quand je faisais mes recherches pour Des Indes et discutais l'ori- 
gine possible de l'hindou d'Hélène, M. Y., avec qui j'en ai souvent 
parlé, m'a toujours laissé ignorer qu'il avait autrefois étudié le 
sanscrit et en possédait encore une grammaire, en sorte que je me 
suis trompé lorsque j'ai omis de le nommer (page 314) parmi ceux 
qui auraient pu transmettre quelques notions de cette langue à 
Hélène. Me voilà donc bien excusé, on en conviendra, j'espère, et 
n'en déplaise à M. Delanne, de ne pas m'associer d'emblée à ceux 
qui vont affirmant en l'air que M lle Smith n'a pas pu absorber, par 
les voies ordinaires et dans son existence actuelle, les bribes de cet 
idiome — plutôt rare en Suisse, je n'en disconviens pas 2 — qui 
ressortent au cours de ses somnambulismes. 

Il serait intéressant de savoir si la susdite grammaire (de Harlez), 
à supposer qu'elle ait été feuilletée sous les yeux de M lle Smith aux 
séances (comp. Des Indes, p. 314-315), suffirait, dans l'espèce, à 
rendre complètement compte de son sanscrit. Tout bien considéré, 
je ne le pense pas. On y retrouve, il est vrai, une douzaine (c'est- 
à-dire près du tiers) des mots qui figurent dans ses textes hindous, 



1 La Grammaire pratique de la Langue sanscrite, par C. de Harlez, 1 vol. in-8. 
Paris, Louvain, Bonn 1878. 

2 Les occasions de contact avec le sanscrit ne sont d'ailleurs pas tellement rares 
chez nous. J'ai été fort surpris, par les renseignements que la publication de Des Indes 
m'a amenés de divers côtés, du grand nombre de gens connaissant peu ou prou le 
sanscrit qui ont habité Genève au cours de ces trente dernières années. 

ARCH. DE PSYCHOL., T. 1 . 14 



2\l\ Tu. Flournoy 

entr'autres sumanas non seulement comme signifiant bienveillant 
(p. 40), mais aussi (p. 32) avec le sens de fleur qu'il avait dans la 
phrase où Hélène l'a prononcé [Des Indes, p. 300, en bas). Cepen- 
dant elle a dû puiser à d'autres sources encore, et absorber par 
voie auditive certaines choses que cette grammaire ne contient 
point, en particulier son chant hindou ; car ce dernier — paroles et 
musique — semble bien constituer un tout plus ou moins authenti- 
que. A la rigueur, on pourrait supposer qu'aux séances missionnai- 
res dont j'ai parlé page 207, où des cantiques furent chantés en 
hindoustani, Hélène a retenu une mélodie à laquelle son imagination 
adapta ensuite un texte amoureux tiré d'ailleurs. Mais il me paraît 
plus vraisemblable qu'elle a absorbé le chant hindou en bloc dans 
quelque circonstance encore insoupçonnée que le hasard nous révé- 
lera peut-être un jour, comme il nous a révélé déjà diverses petites 
choses telles que l'origine du texte arabe [Des Indes, p. 289 et suiv.), 
le passage de Mariés, l'existence d'une grammaire sanscrite chez 
M. Y., etc. 

On se rappelle le fait curieux, signalé par M. de Saussure (Des Indes, 
p. 3i6), que l'hindou d'Hélène, dont nous avons une quarantaine de mots, 
est dépourvu d'f comme le sanscrit véritable. M. Henry a montré l que 
toutes proportions gardées, cette lettre n'est guère plus abondante en mar- 
tien puisqu'on ne l'y rencontre que 7 fois dans 3oo mots, et il a émis l'idée 
qu'en réalité cette absence ou cette rareté de Vf proviendrait de ce qu'étant 
l'initiale du mot français, elle a été pour ainsi dire mise au ban des sons 
utilisables, par la subconscience d'Hélène préoccupée avant tout de ne pas 
laisser percer le français dans son hindou ou son martien. En soi, cette 
explication n'aurait rien que de fort plausible psychologiquement, car les 
initiales revêtent volontiers un rôle proéminent, et représentatif à l'égard de 
tout le mot et de l'idée exprimée ; c'est ainsi, par exemple, que chez cer- 
tains sujets doués d'audition colorée, le photisme de la première lettre 
éclipse ceux des suivantes, et devient la couleur du mot entier. Il serait 
fort naturel que chez Hélène l'inhibition somnambulique concernant la 
langue française se fût concentrée sur l'initiale de ce mot, de façon à la 
proscrire plus ou moins complètement des langues étrangères parlées ou 
fabriquées dans cet état. En fait, toutefois, il ne semble pas que cette cause 
ait été très puissante, car les autres langues extra-terrestres devraient alors 
présenter la même particularité, tandis que Vf s'y rencontre en quantité 
faible, il est vrai, mais cependant fort appréciable dans un vocabulaire 
presque aussi restreint que celui de l'hindou (4 /en ultramartien et 3 en 
uranien). L'absence totale de cette lettre du sanscrit d'Hélène s'explique au 
fond plus aisément, en supposant que ce qu'elle nous a donné de cette 
langue provient surtout de souvenirs réels, altérés et déformés, plutôt que 
d'une fabrication de néologismes sanscritoïdes. 

Quant au chant hindou en particulier (Des Indes, p. 3oi-3o2), il me 
paraît être un cliché unique en son genre dans la mémoire latente d'Hélène; 



1 Le langage martien, p. 21 et suivantes. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2l5 

car aux diverses séances où Simandini s'est livrée à des essais plus ou moins 
réussis de productions musicales, il nous a bien semblé qu'il s'agissait tou- 
jours de la môme mélodie et des mêmes paroles. Or, au point de vue de la 
mélodie, m'écrivait M. Glardon à propos de la figure 36 {Des Indes, 
p. 3o2), « ce chant est un chant hindou ; la note finale, filée pendant 
quinze à vingt secondes est caractéristique du chant hindou. Où M 1,e Smith 
l'a-t-elle entendu ? » Les paroles de leur côté semblent trahir assez claire- 
ment quelque chanson d'amour orientale. — « Pourquoi, me suggérait un 
jour M. Marchot, qui penche aussi pour l'authenticité hindoue de ce curieux 
morceau, pourquoi tout cela n'aurait-il pas été pris à une troupe de bohé- 
miens ? Il est généralement admis que les diverses variétés de la langue 
tzigane sont excessivement proches des dialectes néo-hindous et provien- 
nent de l'Inde, d'où ces tribus nomades seraient parties quelques siècles 
après le commencement de l'ère chrétienne ; et il se peut bien qu'elles 
aient emporté avec elles la tradition de certains chants caractéristiques, à 
paroles encore plus ou moins voisines du sanscrit. » — Jenevois, pourma part, 
rien d'invraisemblable dans cette ingénieuse supposition ; et le fait que le 
père d'Hélène était né et avait passé son enfance en Hongrie, une des terres 
classiques des tziganes, n'est certes pas pour contredire une telle hypothèse. 

Introduire les bohémiens et la langue tzigane comme chaînons 
entre l'hindou de M lle Smith et le pays des Brahmes, semblera évi- 
demment aux Spirites réincarnationistes plus compliqué que de 
passer tout droit par l'autre monde pour relier le cerveau actuel 
d'Hélène à celui de la princesse sivroukienne, ou (puisque cette der- 
nière ne pouvait pas connaître le sanscrit) de quelqu'autre antério- 
rité aryenne de notre aimable médium. Mais dans l'ordre touffu des 
réalités empiriques, la ligne droite de la métaphysique n'est pas tou- 
jours la plus sûre, et au surplus c'est une affaire de goût, ou de 
logique scientifique, que je laisse à l'appréciation du lecteur. En 
fait, une grande obscurité plane encore sur la genèse réelle et con- 
crète des parcelles de sanscrit dont le rêve oriental nous a révélé la 
présence chez M lle Smith. Aussi les occultistes, à cheval sur le prin- 
cipe de Hamlet mais oubliant celui de Laplace, ont-ils beau jeu pour 
répéter que l'origine supranormale de ces merveilles n'a pas été 
réfutée. Il va sans dire qu'en ce qui me concerne, la découverte de 
la grammaire de Harlez chez M. Y., venant s'ajouter aux indices 
déjà fournis dans Des Indes par l'analyse des textes hindous 
d'Hélène, me confirme dans une interprétation différente du tout 
est possible. Oui, tout est possible, mais ce qui me paraît l'être 
encore plus qu'autre chose, c'est que M lle Smith ait eu dans les 
milieux variés où elle a donné des séances, si ce n'est même dans 
les relations de sa propre famille, mainte occasion de voir des gram- 
maires et des livres sanscrits, de recevoir des explications à leur 
sujet, et d'entendre le chant hindou dont elle nous a régalés. 



2 1 6 Tu . Flournoy 

Pour clore ce chapitre par où je l'ai commencé, il me faudrait 
maintenant revenir au syllogisme formulé page 194, afin den mon- 
trer l'inanité ; mais je suppose que les lecteurs qui m'ont suivi jus- 
qu'ici l'ont déjà suffisamment sentie pour que je puisse me dispen- 
ser d'v insister. 



CHAPITRE V 
Le Cycle royal et l'épisode de Barthez. 

Je n'ai assisté à aucune scène nouvelle de ce cycle, où M lle Smith 
retrouve momentanément les souvenirs, le maintien, le parler, bref 
toute la personnalité de Marie-Antoinette, dont elle est censée être 
la réincarnation. Ce somnambulisme a cependant continué à se 
déployer, et souvent avec éclat, dans les séances américaines, spé- 
cialement pendant le séjour d'Hélène à Paris. On conçoit que ce 
retour, après un siècle, de l'infortunée souveraine dans la capitale 
qu'elle avait si tragiquement quittée, ne pouvait faire moins que de 
réveiller en elle de poignantes émotions ! De fait, il est psychologi- 
quement très naturel que l'idée de se trouver à Paris ait maintenu le 
rêve royal en état d'excitation latente, à fleur de conscience pour 
ainsi dire, et constamment prêt à jaillir, ce qu'il aurait sans doute 
fait à tout bout de champ, sans la répression exercée sur lui par le 
sentiment des réalités présentes. Peut-être faut-il voir dans cette 
lutte sourde et cette tension intérieure entre un passé imaginaire et 
l'actualité inéluctable, à côté du changement de régime et de genre 
de vie, une des causes du mal de tête inaccoutumé qui poursuivit 
Hélène pendant son séjour dans la grande ville. Mais, en dehors 
d'une impression générale de non-étonnement on de vague familia- 
rité, il ne semble pas que la persuasion subconsciente d'avoir déjà 
habité Paris dans une existence antérieure ait provoqué chez 
M lle Smith, au cours de ses promenades en ville, des atteintes de la 
sensation si caractéristique dite de fausse reconnaissance ou de déjà 
vu paramnésie) ; du moins elle ne nous en a pas cité d'exemple, et 
à en juger par ses récits, c'est plutôt sous la forme d'accès émotifs, 
soudains et imprécis, que son rêve subliminal venait fréquemment 
troubler sa personnalité consciente. 

Dans les lettres adressées à sa mère, restée à Genève, Hélène lui disait que 
rien ne la surprenait à Paris, qu'il lui semblait y avoir toujours vécu. — 
u Mes impressions, m'écrivait-elle aussi, ou pour mieux dire mes sensations 
sont si diverses, si curieuses parfois en présence de certaines rues, certains 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2 I y 

monuments, qu'il faudrait des pages et des pages pour vous les analyser... 
Une fois je suis allée à pied faire une petite promenade accompagnée de la 
femme de chambre de M me J. ; j'avais très mal à la tête, je sentais le besoin 
de marcher un peu — depuis que je suis ici j'ai de grands maux de tête, ce 
que je ne connaissais pas avant. — J'ai traversé une grande place, et tout 
le temps que je l'ai traversée je me suis sentie pleine de frissons dans les 
bras, les mains et la tête ; une angoisse terrible m'étreignait le cœur et 
j'avais hâte de rentrer. Une fois rentrée à la maison, je fis part à M me J. de 
ces impressions et c'est seulement à ce moment que je me suis rendu compte 
que j'avais traversé la place Louis XV. Depuis, j'y suis retournée en voi- 
ture ; alors l'impression pénible, je l'ai de nouveau ressentie, mais moins 
violente que le premier jour où j'étais à pied. Je n'en finirai pas si je vou- 
lais m'allonger sur ce sujet. » 

A peine ai-je besoin de faire remarquer qu'avant d'attribuer une 
signification supranormale ou mystérieuse quelconque à ce senti- 
ment d'angoisse, — qui pourrait même n'être qu'un malaise pure- 
ment fortuit, ou encore une velléité d'agoraphobie due à la gran- 
deur vraiment impressionnante de la place de la Concorde — il 
faudrait d'abord prouver (ce qui est impossible) que M lle Smith 
n'avait aucune connaissance claire ou latente ni du nom actuel de la 
place où on la menait, ni de l'identité de celle-ci avec l'ancienne 
place Louis XV où fut guillotinée la pauvre Autrichienne. La même 
objection serait applicable à toutes les autres impressions qu'Hélène 
a pu ressentir dans Paris, les simples noms entrevus sur les plaques 
indicatrices des rues suffisant déjà à réveiller, par association, les 
connaissances historiques acquises de la façon la plus normale par 
Hélène dans son existence actuelle, et à engendrer du même coup 
les émotions correspondantes, en une subconscience très suggestible 
et dominée par l'idée fixe qu'elle est Marie- Antoinette. 

Sur les séances proprement dites qu'Hélène eut chez sa bienfai- 
trice, et où le somnambulisme royal put se donner libre carrière, 
nous n'avons que fort peu de détails. En voici cependant un échan- 
tillon tiré de la lettre à laquelle j'ai déjà emprunté la citation pré- 
cédente. 

« Nous avons fait deux séances avant son départ [de Miss F., une amie 
de M me J., rappelée en Amérique] ; la première l'a concernée entièrement, 
la seconde a été une de Marie-Antoinette qui avait été annoncée quatre 
jours avant par Léopold ; aussi M me J. m'avait fait mettre une longue robe 
blanche [de satin] très ouverte pour ce soir-là. J'étais très émotionnée, mon 
cœur battait très fort, lorsque, traversant la galerie toute tendue de peluche 
rouge, je pénétrai dans les salons brillamment illuminés pour la cir- 
constance. Heureusement Léopold est venu de suite ; il m'a prise par la 
main, m'a conduite devant un petit sofa Louis XV, que je passionne je ne 
sais pourquoi, et j'ai subitement perdu conscience de tout, le sommeil est 
venu comme un coup de foudre. La séance a duré deux heures, et il paraît 



2i8 Th. Flournoy 

qu'on ne pouvait voir quelque chose de plus beau ; ces dames n'en pou- 
vaient croire leurs yeux et leurs oreilles. Miss F. me disait : Je voudrais 
être riche, je voudrais voir souvent une chose pareille, je mettrais alors 
dans votre main chaque fois 5oo dollars ! — Pauvre Miss F. ! Elle ne se 
doute point que pour moi les séances n'auraient plus la même valeur ; je le 
lui ai fait comprendre en lui disant combien j'étais heureuse qu'elle fût 
pauvre en ce moment-là ! Elle a pleuré tout le reste de la soirée, pleuré 
d'émotion, de joie, je ne sais vraiment de quoi ! M me J. a caché la robe de 
satin blanc et m'a dit : Plus tard nous la ressortirons, pour le moment je 
la serre. — » 

Si émouvante qu'ait été cette soirée royale à en juger par l'effet 
produit sur les spectatrices, elle restera encore bien en arrière de 
la scène que Léopold m'a annoncée dans sa dernière séance avant 
le départ de M lle Smith pour Paris (2 nov. 1900 ; v. plus haut p. 133), 
et qui se produira quand on la mènera pour la première fois à Ver- 
sailles. Léopold est évidemment assez au courant de la sub- 
conscience d'Hélène pour prévoir que dans un tel environnement la 
trance royale ne manquera pas de surgir, et avec une magnificence 
telle qu'il m'avait engagé de la façon la plus pressante à faire le 
voyage de Paris pour contempler ce spectacle unique. Il fallait 
absolument, à l'entendre, que j'assistasse à cet apogée des somnam- 
bulismes royaux d'Hélène et fusse témoin de « son entrée à Trianon 
en M lle Smith et sa sortie en Marie-Antoinette )). Et il me raconta 
avoir déjà dicté ses instructions à M me J., dans une séance précé- 
dente, en vue de cet événement prochain, lui indiquant la toilette 
XVIII me siècle qu'il conviendra de faire revêtir à Hélène, et lui recom- 
mandant de la mener à Versailles de bonne heure le matin, avant 
qu'il y ait trop de monde,. M me J. devait en outre me prévenir quel- 
ques jours à l'avance, afin que j'eusse le temps d'arriver de Genève, 
car « tu pourras lui être utile )) m'avait-il dit, — sans doute pour 
protéger Hélène contre les curieux pendant son somnambulisme ou 
pour la réveiller avant que les choses n'aillent trop loin. — Mal- 
heureusement Léopold s'était trompé en comptant que M me J. con- 
duirait Hélène à Versailles. La chose n'a pas encore eu lieu, mais ce 
n'est peut-être que partie remise, et si je ne dois plus assister à ce 
singulier épisode, j'ose du moins prédire aux visiteurs et au gardien 
qui en seront les spectateurs occasionnels, que ce jour-là ils ne 
s'ennuieront pas ! 

Presque tous mes critiques spirites se sont montrés très scepti- 
ques à l'endroit de la réincarnation de la reine Marie-Antoinette en 
M lle Hélène Smith, et ont crû devoir abandonner le cycle royal 
à mon explication psychologique par une pure autosuggestion méga- 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2 I 9 

lomaniaque. Je ne sais s'ils se sont rendu compte de la portée d'une 
telle concession, et de son contrecoup inévitable sur l'interprétation 
de toutes les autres productions d'Hélène. Car il est clair que si 
l'imagination hypnoïde est capable de reconstituer, avec les insuf- 
fisantes notions historiques de M 1Ie Smith, un rôle de cette enver- 
gure et de le réaliser avec cette étonnante perfection, on ne voit pas 
pourquoi on lui refuserait la même faculté dans le rôle de la prin- 
cesse hindoue ou dans les prétendues incarnations de personnes 
défuntes, connues des assistants, et sur qui Hélène a fort bien pu 
emmagasiner des renseignements, soit de visu, soit par ouï-dire. 
Quoi qu'il en soit, cet accord unanime sur l'inauthenticité de la 
royale réincarnation me dispenserait de m'y arrêter davantage, 
n'était un épisode inattendu qui s'y est greffé momentanément et 
dont l'intérêt psychologique me semble mériter quelque attention. 
Je veux parler des communications, reçues au printemps 1900, de 
feu le D r Barthez, médecin-consultant de Louis XVI et le plus illus- 
tre représentant de l'école vitaliste de Montpellier. Voici d'abord 
un résumé des scènes où il s'est manifesté. 

2,5 février igoo. — A 7 '/ 2 h. du soir, Hélène, seule avec sa mère, se 
recueille et invoque Léopold pour tâcher d'avoir son avis sur divers sujets 
qui l'angoissent (affaire de M. Z., etc.). Elle en obtient une belle et récon- 
fortante communication (v. plus haut, p. i3i), après laquelle M me Smith, 
qui a été malade ces derniers temps, ayant encore demandé un remède à 
Léopold. ce dernier répond : « Il va venir celui qui te dira ce qu'il y a à 
faire. » Aussitôt il disparaît et cède la place à un autre personnage qu'Hé- 
lène distingue très bien : de taille plutôt grande, il porte un costume du 
XVIII e siècle, et a les cheveux noués par un ruban noir, parce qu'ils 
seraient insuffisants pour former une tresse. « Il s'annonça, dit Hélène, 
sous le nom du docteur Barthès ; il prétend m'avoir beaucoup connue, et 
nous causa dix minutes environ. Il regrette les jours où il guettait mon 
passage sur le boulevard du Temple, et ne cessait de répéter : Où sont-ils 
ces jours, où sont-ils ? Il est enfin parti, et maman a si bien senti son 
influence lorsqu'il a passé près d'elle; elle l'a sentie, à ce qu'elle disait, dans 
ses jambes. C'est très curieux ; réjouissons-nous, il m'a dit qu'il revien- 
drait. » Au cours de cette apparition, Barthez écrivit par la main de 
M lle Smith, pour sa mère, une ordonnance consistant en lait et guimauve et, 
pour elle, le message signé reproduit dans la figure 19 : « Où sont-ils ces 
jours, où sont-ils où trottinant sur le boulevartdu Temple, je n'avois qu'un 
seul but et désir, celui de voir passer votre carrosse et d'y surprendre votre 
ombre. Où sont-ils ces jours, où sont-ils ces instans de bonheur où mon 
âme pour quelques heures étoit si tant ravie — Je suis le docteur Barthès. » 
— A la séance du i3 mai, Léopold déclara n'avoir pas connu l'écriture de 
Barthez, et affirma (par une dictée de l'index gauche) que ce message avait 
été écrit par la main de Barthez demi-incarné. 

4 mars. — Pendant une visite que lui fait M. Lemaître, Hélène entre en 
hémisomnambulisme et chante au piano sa romance hindoue, puis passe à 
une vision qu'elle décrit ainsi : (En riant) « Je vois un homme sans mains, 



220 Th. Flocrnoy 

ce sont comme des poings fermés, comme des mougnons (sic). Voilà le 
Docteur (Barthez). Oh ! ils ont l'air bien ensemble. Ça a l'air d'être deux 
compères. Celui qui a les mains comme des mougnons est jeune ; il a un 
habit de velours bleu foncé, il s'est mis des boutons gros comme des pièces 
de 5 francs, avec des Vénus, des femmes nues, c'est môme indécent, des 
Vénus dans toutes sortes de postures. Il a quelque chose qui ne me plaît 
pas. Ils se parlent, mais je ne puis comprendre. » — Léopold, à qui M. Le- 
maître demande qui est ce jeune homme, répond par l'index gauche : 
Cessez de questionner. Puis Hélène, dans un premier éveil, parle d'un 
homme à figure déplaisante, qui n'avait pas de doigts ; on aurait dit que 
devant les deux personnages il y avait comme une vapeur qui les repoussait. 
Après une rechute dans un rêve différent, elle se réveille définitivement et 
dit que le jeune homme était mis comme un prince, extraordinai rement 
poudré, mais que c'est bien drôle, un prince sans mains ! 

i3 mai. Séance chez M. Lemaître. — Avant la séance, Hélène raconte 
qu'il y a quelque temps elle a revu Barthez ayant devant lui un mot lumi- 
neux qu'elle ne veut pas dire ; on finit par savoir que ce mot était « empoi- 
sonneur ». — On se met à la table et bientôt Léopold s'annonce par un 
coup. Hélène éprouve une influence derrière elle, il lui semble qu'on la tire 
en arrière par le dos ; elle se sent inquiète et tremblante comme s'il lui 
arrivait un malheur. Suit un tremblement dans les mains, sans allochirie. 
« J'ai un poids dans le dos » répéte-t-elle, et la table épelle : Prenez garde ! 
Alors commence entre les deux mains une lutte et une vive agitation qui 
vont croissant. Hélène voyant sa main droite crispée,. s'écrie avec férocité : 
« Ma main est une patte, une griffe... n'approchez pas, parce que je pour- 
rais vous griffer ! » Au milieu de cet état fiévreux, le médius gauche (Léo- 
pold) répond, comme un ressort, qu'il y a lutte entre deux influences, que 
c'est Barthez qui occupe la main droite et a produit le poids dans le dos. 
A la question si Barthez a fait du mal à Marie- Antoinette, ou s'il lui a donné 
un mauvais remède, le médius (Léopold) répond en dictant par l'index 
gauche : Je ne le dirai pas aujourd'hui ; puis il déclare que l'écriture 
du 25 février était de la main de Barthez demi-incarné. A ce moment l'index 
droit remue, et ensuite tous les autres doig-ts de la main ; cette main grille 
vigoureusement la table avec les ongles en s'avançant d'une manière mena- 
çante contre les assistants et Hélène dit : « C'est affreux d'avoir cela dans 
la main ! » — Suit une étrange mimique : Léopold avance graduellement 
la main g'auche pour calmer la droite, dont les ongles continuent à grincer 
sur la table comme une scie non graissée. Toup à coup la chaise d'Hélène 
se dérobe et est poussée en arrière à un mètre environ, tandis qu'elle s'af- 
faisse en criant : « On m'a ôté ma chaise ! (Du bras gauche elle la reprend 
et la ramène sous elle ; la main droite est toujours sur la table.) Oh ! ma 
jambe droite ! je sens qu'on me tord la jambe, toute la jambe droite du 
genou à la hanche ! » Elle gémit, et Léopold dit que c'est Barthez qui lui a 
fait cela. — Maintenant Barthez est presque parti et Hélène se sent mieux : 
« Il me semble que je respire ! Mais quand je l'ai vu chez moi, ce n'était 
pas dans ces conditions. » Puis de nouveau cela recommence : Hélène sent 
que Barthez lui tire toutes les petites fibres de la main, sa chaise se dérobe 
et elle tombe. Tandis que la main gauche reprend la chaise, la droite 
(Barthez) fait le poing et menace les assistants tour à tour. Cette scène de 
l'enlèvement de la chaise [accès d'automatisme musculaire inconscient], 
pendant laquelle Hélène reste à moitié pliée et comme accroupie sur le vide, 
se répète une troisième fois, accompagnée de gémissements. Heureusement 
Léopold par de vifs mouvements du bras gauche finit par chasser Barthez, 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 22 1 

puis s'incarne suffisamment pour prononcer de sa grosse voix caractéristi- 
que les mots a Frère! Frère! » accompagnés de quelques hoquets. Mais 
cette incarnation ne dure qu'un instant ; Hélène se réveille à demi, change 
de siège et se place dans un petit fauteuil, se plaint de la jambe droite, puis 
regardant la cnaise qu'elle occupait : « Je ne la veux pas, cette chaise, il y 
a un homme dessus ! (C'est Barthez. Elle lui crache trois fois à la figure.) 
C'est un empoisonneur, oui un empoisonneur ! (Elle lui crache contre de 
nouveau deux fois.) C'est toi qui l'as empoisonné, ce pauvre Orléans, c'est 
toi, sale, vil homme ! Va te cacher! » Léopold met fin à cette scène en pres- 
sant les nerfs orbitaires, et Hélène passe à la scène d'écriture ultramar- 
tienne décrite p. i63. A son réveil, une heure plus tard, elle se souvient 
d'avoir vu entre autres Barthez, et dit : « Ce dernier, je ne l'aime pas beau- 
coup. Il a beaucoup de frisures comme au siècle dernier ; on ne se rend pas 
compte de son âge. Il n'a pas quelque chose de franc dans l'œil. Mais ne 
me parlez pas de lui ! » Et elle recommence un petit grincement avec la 
main droite sur la table, mais cela ne dure pas. 

/ er juillet. — Au commencement de la séance chez M. Lemaître, où il 
n'y en a pas eu depuis le i3 mai , Hélène ne veut pas de sa chaise accou- 
tumée — et ne se souvient pas qu'elle a l'habitude de l'avoir — ni d'un 
fauteuil : « On a craché sur ce fauteuil, dit-elle ; un oiseau a passé par là. 
Je ne tiens pas à toucher cette table non plus. » C'est évidemment un écho 
des impressions désagréables de la réunion précédente ; et en effet, au 
cours de la présente séance, qui n'a d'ailleurs rien à faire avec Barthez, on 
apprend par Léopold que telle est bien la cause de cet incident du début : 
le fauteuil a rappelé Barthez à Hélène. 

Les points d'histoire auxquels sont censées faire allusion les 
visions précédentes dépassent tellement ce qu'un profane comme 
moi est à même de contrôler dans les dictionnaires et autres ouvra- 
ges usuels, que je dois laisser aux érudits en matière de 
XVIII me siècle le soin de juger de leur exactitude. De deux choses 
l'une. Ou bien toutes ces prétendues révélations sur les rapports 
de Barthez avec Marie-Antoinette et le duc d'Orléans seront recon- 
nues véridiques, et alors les amateurs de supranormal pourront, 
avec une certaine apparence de raison, invoquer l'étonnante lucidité 
ou la clairvoyance rétrospective de M lle Smith, à moins toutefois 
qu'on ne finisse par découvrir les documents d'où ces connaissances 
lui seraient venues par voie très naturelle ! Ou bien l'obscurité du 
passé empêchera d'en vérifier l'authenticité, et alors on n'aura 
aucune excuse valable pour préférer provisoirement les explications 
occultes à l'hypothèse purement psychologique de simples caprices 
de l'imagination onirique brodant sur quelques données réelles. 
J'en reste pour ma part, jusqu'à preuve du contraire, à cette der- 
nière supposition, en faveur de laquelle militent d'ailleurs divers 
traits où éclate le caractère d'incohérence et de confusion qui est 
l'estampille ordinaire des créations de l'état de rêve. 

Le plus frappant de ces traits est le changement inexpliqué et 



222 Th. Flournoy 

irrationnel des dispositions émotives réciproques d'Hélène et de 
Barthez : dans les dernières scènes elle l'insulte, le traite d'empoi- 
sonneur et crache contre lui, pendant que de son côté il lui arrache 
sa chaise à plusieurs reprises et cherche à s'incarner en elle afin de 
griffer son entourage, au point que Léopold est obligé d'intervenir 
pour la débarrasser, non sans peine, de ce vilain personnage. Cette 
hostilité sauvage forme un curieux contraste (qu'Hélène a elle-même 
relevé) avec le ton de la première apparition, où Barthez, amené par 
Léopold, donnait une prescription médicale utile a M me Smith et se 
révélait comme un adorateur passionné de Marie- Antoinette. Une 
telle volte-face affective — difficile à comprendre dans l'hypothèse 
spirite d'une présence réelle de Barthez et de la reine de France, 
dont on ne voit pas trop pourquoi ils se brouilleraient tout à coup 
au printemps 1900 — me paraît au contraire s'expliquer assez bien 
par une confusion de personnages comme nous excellons à en com- 
mettre en rêve, où il nous arrive de transporter à un individu ce 
qui appartient en réalité à un autre ayant avec le premier un rapport 
quelconque, souvent purement nominal. Barthez, tous les diction- 
naires nous l'enseignent, fut premier médecin du duc d'Orléans, et 
il n'en faut certes pas davantage à l'association des idées, telle 
qu'elle se pratique en songe, pour faire dévier sur lui un ensemble 
de traits qui appartiennent en propre au duc d'Orléans (Philippe- 
Egalité) *, tels que l'inimitié entre ce duc et la reine, l'accusation 
d'empoisonnement, les crachats reçus, etc. Cette simple confusion 
serait à elle seule un indice typique — s'il en était encore besoin — 
que tout le cycle royal n'est au fond qu'un rêve, rêve prolongé, sou- 
vent interrompu par d'autres, mais sans cesse repris, et fatalement 
exposé au même genre de vicissitudes, de transpositions, de qui- 
proquos, que nos rêves nocturnes d'une heure ou d'une minute. 

Je reprends avec quelques détails cette analyse des visions concernant 
Barthez. — Pour commencer par sa première apparition (^5 février) et son 
message signé, je n'ai pu trouver aucun indice historique, dans les ouvra- 
ges que j'avais sous la main, que le savant docteur se soit jamais épris de 
MarierAntoinette ; mais sa position de médecin-consultant du roi (qui 
paraît du reste avoir été un titre honorifique plutôt qu'une fonction effec- 
tive) peut à la rigueur évoquer, dans une imagination alerte, l'idée qu'il a 
également dû avoir affaire de près avec la reine. Quoi qu'il en soit, rien 
n'est moins authentique et moins probant que la prétendue communication 



1 Le' terme générique de « duc d'Orléans » recouvre lui-même une autre confusion: 
le seul duc d'Orléans qu'on ait jamais vu figurer dans le cycle royal d'Hélène est Phi- 
lippe-Egalité, or ce n'est pas de lui, mais de son père (mort en 1785) que Barthez fut 
premier médecin. Dans la plupart des dictionnaires, cette distinction n'apparaît pas. 



SOxVINAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 223 

de Barthez à Hélène, où je crois au contraire apercevoir un simple déguise- 
ment de Léopold, dû à quelque autosuggestion ou association d'idées for- 
tuite. Il n'y aurait rien d'invraisemblable en effet à ce qu'Hélène eût 
entendu parler une fois ou l'autre du Traité des Maladies goutteuses de 
Barthez (dont le nom d'ailleurs n'est point inconnu dans notre pays, grâce 
à son homonyme qui collabora à l'ouvrage célèbre du médecin genevois 
Rilliet sur les Maladies de l'enfance), et qu'au moment où elle demanda 
un remède pour sa mère, qui justement souffrait de rhumatisme et d'en- 
flure des jambes, le souvenir de ce traité ou de son auteur ait jailli dans sa 
subconscience : circonstance tout à fait suffisante pour que cette sub- 
conscience, qui venait de lui fournir un message consolateur par la voix 
accoutumée de Léopold, revêtît cette fois et par exception, pour exercer ses 
fonctions d'autorité médicale, la forme de Barthez au lieu de prendre 
comme d'habitude celle de Gagliostro. 

Le fait est qu'en dépit d'une originalité apparente et superficielle, c'est 
bel et bien encore Léopold, et par conséquent en dernière analyse M 1,e Smith 
elle même, qui trahit sa présence dans le prétendu message du professeur de 
Montpellier. Il n'y a pas à s'y méprendre. — D'abord la teneur de ce docu- 
ment reflète à l'égard de la souveraine exactement la même nuance d'adora- 
tion, exaltée et platonique à la fois, qui est le cachet de Léopold dans tous 
ses rôles déjà connus (Cagliostro, Kanga, Astané, Ramié) : le soi-disant 
Barthez n'est évidemment qu'une nouvelle doublure de l'esprit-guide 
d'Hélène. — Ensuite, au point de vue graphologique, si le message écrit 
par la main de M lle Smith ressemblait aux lettres qui nous restent de Bar- 
thez, cela ne serait certes pas une preuve suffisante d'identité spirite ; car 
encore faudrait-il être sûr qu'elle n'a jamais aperçu aucun autographe de 
lui. Mais dans l'état des choses, tout ce que ce billet doux rappelle, c'est 
l'écriture ordinaire d'Hélène, pas même très altérée par la trance somnam- 
bulique où elle s'imagine être un grand médecin d'il y a un siècle et en 
adopte l'orthographe probable (comparez les fig. 18 à 20). — Enfin, 
comme si la subconscience de M 1,e Smith avait tenu à nous laisser entre- 
voir que tous ses prétendus communicateurs désincarnés ne sont que les 
divers rôles, les modifications allotropiques passagères de l'individualité 
même du médium, avant de forger la signature apocryphe de Barthez, la 
main d'Hélène a mis en quelque sorte son sceau personnel à la fin du mes- 
sage dans le petit mot si de l'expression « m'a si tant ravie », locution que 
M lle Smith emploie souvent dans la conversation et dont j'ai retrouvé de 
nombreux spécimens au cours de sa correspondance *. — On ne saurait 
demander des preuves plus évidentes que le prétendu Barthez n'est qu'un 
nouveau nom d'emprunt dont l'imagination hypnoïde d'Hélène s'est momen- 
tanément affublée pour jouer son rôle de conseiller médical en même 
temps que de protecteur idolâtre de la reine réincarnée. (Je n'insiste pas sur 
le petit fait accessoire que la main d'Hélène a écrit Barthès au lieu de Bar- 
thez, parce que les spirites me répondraient que le savant docteur a pu 
oublier l'orthographe exacte de son nom, depuis tantôt un siècle qu'il est 
désincarné.) 

Dans la seconde vision, huit jours plus tard (4 mars), Barthez et le duc 
d'Orléans Philippe-Egalité (car c'est bien de ce dernier qu'il s'agit, on le 
reconnaît à son costume déjà décrit par Hélène en d'autres séances) appa- 



1 En voici quelques exemples tirés des lettres de M 11 ' Smith : « Vous m'avez si telle- 
ment anéantie, si tellement confondue, que je n'ai pu dîner. » — « Ils réalisent si 
tellement le rêve... » — Etc. 



2 24 T H - FlOURN'OY 



OnnfMJ /J^C^AQ^ cC 

Fig. 18.— Ecriture ordinaire de M lle Smith. Fragment d'une lettre du 6 mars 1900. 
[Collection de M. Lemaitre.] — Voir aussi ûg. 1 et 2. p. 122-123. 

raissent conjointement et semblent fort bien s'entendre, « comme deux 
compères ». La réunion de ces personnages dans un même rêve a pu, selon 
moi, préparer leur confusion ultérieure et le transfert au premier d'inci- 
dents appartenant à la biographie du second. J'ignore d'ailleurs à quoi 
se rapporte cette affaire de moignons ou de mains coupées ; y voir un 
souvenir amplifié, et appliqué par erreur au duc, du fait que Barthez 
subit dans son enfance l'amputation du pouce gauche 1 , me semblerait 
un peu forcé, et je ne sais s'il y a dans l'histoire des princes d'Orléans 
quelque aventure propre à expliquer cette lugubre mutilation. Aussi j'in- 
cline plutôt, pour le moment, à n'y voir qu'une réminiscence plus ou moins 
symbolique de séances déjà lointaines où M lle Smith (dans le courant de 
1896) vit à diverses reprises son défenseur Léopold vaincre Philippe-Ega- 
lité, l'ennemi bien connu de Marie-Antoinette, le réduire à l'inaction et le 
lier dans un sac comme un adversaire terrassé. 

Quoiqu'il en soit, la scène suivante (i3 mai) prête franchement à Barthez 
l'inimitié profonde contre la reine que les historiens attribuent à Philippe 
d'Orléans, et elle nous met en présence de détails qui se rattachent à ce der- 
nier, tandis qu'ils ne paraissent absolument pas convenir au docteur de 
Montpellier. Je ne sache pas en effet que Barthez ait jamais été accusé 
d'avoir empoisonné qui que ce soit, surtout pas Philippe-Egalité dont il ne 
fut point le médecin et qui mourut sur Lécha faud. Par contre, on raconte 
(et le fait se trouve relaté dans Larousse ") qu'étant venu à la Cour en jan- 
vier 1792, le duc d'Orléans y fut fort mal reçu par les partisans de la reine : 
« A peine l'eut-on aperçu que les mots les plus outrageants lurent pronon- 
cés. Prenez garde aux plats ! criait-on de toutes parts et comme si l'on eût 
redouté qu'il y jetât du poison. On le poussait, on lui marchait sur les 
pieds et on l'obligea de se retirer. En descendant l'escalier, il reçut plu- 



l Voir Lordat, Exposition de la doctrine médicale de Barthez et mémoires sur la 
vie de ce médecin. Paris, 1818, p. 5. — D'après Lordat (p. 451), Barthez était « d'une 
taille au-dessous de la médiocre ». tandis qu'Hélène, dans sa première vision, le trouva 
« d'une taille plutôt grande ». 



SOMNAMBULISME AVEU GLOSSOLALIE 



225 








îfowM-t 0*À**jfd$ ttffc^sk 

Fig. 19. — Prétendu message de Barthez, produit par M" e Smith dans un accès d'écri- 
ture automatique, le 25 février 1900 ; voir p. 219. [Collection de M. Lemaitre.] 






Atue 



rifrc*c4. /i cc/fe' confire* cUtoh^ mu* nev&s a M*aC£Ovve*' to— 
JaÀ uni /witimudr pitvi vif P^v^iWw^W^; Hia+àU' nt, 

JtSr 



tMonty&Mit*' C"t6*i6>t' 



ê^U. 



Fig. 20. — Ecriture authentique de Barthez. — [Fragment et signature d'une lettre 
datée de Narbonne, 10 avril 1766, obligeamment fournie à M. Lemaitre par 
M. Kiihnholtz-Lor.lat à Montpellier.] 

sieurs crachats sur la tête et sur ses habits. Il sortit justement indigné et 
plus irrité que jamais... » Ce récit, rapproché de la scène mouvementée du 
i3mai, semble prouver jusqu'à l'évidence que l'inoffensif docteur Barthez, 
tout à coup représenté comme agressif vis-à-vis d'Hélène et de son entou- 
rage, traité par elle d'empoisonneur, recevant ses crachats et finalement 
expulsé par Léopold, a été dans cette séance la victime d'une erreur de 
personne : l'imagination hypnoïde lui a attribué le rôle d'ennemi déclaré 
de Marie-Antoinette, en lieu et place de Philippe-Eg-alité. 

Une telle méprise a d'ailleurs dû être facilitée par le fait que ce rôle 
d'ennemi se trouvait vacant dans la subconscience d'Hélène depuis le jour 



22 6 Th. Flournoy 

où — par suite d'une autre confusion onirique ou de quelque caprice 
demeuré inexpliqué — la Reine somnambulique avait reconnu Philippe- 
Egalité réincarné dans la personne aussi sympathique que réelle de l'un des 
assistants. M. Aug. de Morsier (voir Des Indes, p. 33o). On comprend en 
effet qu'une fois cette réincarnation adoptée, il était difficile de continuer à 
prêter au duc d'Orléans, maintenant métamorphosé en un aussi aimable 
partenaire, un passé tout chargé d'horreurs et de haines. C'est pourquoi 
dans les soirées royales de M lle Smith, M. de Morsier n'eut jamais de Phi- 
lippe-Egalité que le nom, avec quelques attributs princiers et flatteurs, mais 
tout ce que ce rôle comportait primitivement d'hostile à Marie-Antoinette 
fut complètement laissé dans l'ombre. D'autre part, il ne semble pas que la 
mémoire d'Hélène ait jamais possédé sur Barthez de renseignements dépas- 
sant ses titres de médecin du Roi et du duc d'Orléans, et peut-être ne le 
connaissait-elle que pour l'avoir vu mentionné dans quelque traité de méde- 
cine populaire (de même que Raspail et ses remèdes camphrés, v. Des 
Indes, p. i40 ; rien n'empêchait donc que ce vague personnage, une fois 
évoqué par hasard et momentanément substitué à Léopold dans une con- 
sultation médicale, se chargeât ensuite des fonctions abandonnées de Phi- 
lippe-Egalité. Un nom sans biographie précise d'un côté, un rôle historique 
sans porteur d'autre part, la subconscience d'Hélène a fini par plaquer ces 
deux choses l'une sur l'autre et en a fait le personnage somnambulique du 
i3 mai. — On reconnait ici la mise en œuvre, en petit et sur un point de 
détail, de ce même procédé de l'imagination hypnoïde qui, dans le cycle 
oriental, a fusionné la langue sanscrite et l'histoire de Mariés dans la per- 
sonnalité de la princesse hindoue. 

En somme, les nouvelles manifestations du somnambulisme royal 
n'apportent pas de changement à l'interprétation que j'ai donnée 
de ce cycle dans Des Indes, et l'épisode de Barthez, par les confu- 
sions de personnages et les déplacements de rôles qu'il nous révèle, 
ne fait que mettre dans un relief encore plus saillant le caractère 
onirique de tout ce roman. 



CHAPITRE VI 
A propos du Supranormal. 

Le long chapitre de Des Indes sur ce sujet était un mélange assez 
disparate de trois sortes de choses : des considérations générales 
sur les principes qui, à mes yeux, doivent diriger les recherches en 
ce domaine délicat ; l'exposé de mon sentiment personnel à l'égard 
de problèmes discutés, tels que le mouvement d'objets sans contact, 
la télépathie, le spiritisme ; enfin l'analyse des phénomènes d'appa- 
rence supranormale que j'avais rencontrés chez M lle Smith. Je 
reprends ces mêmes sujets, en y ajoutant un quatrième paragraphe 
sur les faits inédits de cet ordre dans la médiumité d'Hélène. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE '2 2 7 

1. Principes d'investigation du supranormal. 

Sur ce premier point, je n'ai pas rencontré d'opposition avouée, 
vu la banalité de mes remarques. Ni le matérialisme pseudo-scien- 
tifique n'oserait attaquer ce que j'ai appelé le principe de Hamlet : 
tout est possible, tant il est évident que nous sommes encore trop 
ignorants pour prescrire à priori des bornes quelconques à la 
nature ; ni les partisans de l'ésotérisme occulto-spirite ne conteste- 
raient ouvertement le principe de Laplace, que le poids des preuves 
doit être proportionne à l'êtrangetè des faits, bien que ce principe 
soit la condamnation même de leurs façons favorites de raisonner 
et qu'ils le transgressent à journée faite. De même les deux corol- 
laires que j'ai indiqués comme découlant du principe de Laplace — 
obligation pour chaque auteur de confesser ses inclinations subjec- 
tives, et nécessité de s'abstenir de tout jugement arrêté et définitif, 
dans ces matières obscures et controversées — n'ont soulevé aucune 
discussion ; mais de ce que tout le monde sans doute en reconnaît 
théoriquement la justesse, il ne s'ensuit pas qu'on les mette en pra- 
tique. Rien de plus éloigné du probabilisme prudent et réservé qui 
serait la seule attitude convenable d'un sage vis-à-vis du supranor- 
mal, que les dogmatismes tranchants et irréductibles, tant positifs 
que négatifs, dont ce domaine nous offre encore continuellement le 
triste et parfois ridicule spectacle. Et quant à livrer sincèrement ses 
pensers de derrière la tête et ses secrètes tendances instinctives, ce 
qui permettrait au public d'apprécier l'influence possible de ces 
facteurs personnels sur la façon dont un auteur discute et interprète 
les faits prétendus supranormaux, il en est peu qui aient la bon- 
homie de le tenter. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas à revenir sur ces 
considérations générales puisqu'elles n'ont suscité aucune objection, 
et qu'entrer plus avant dans ce qu'on pourrait appeler la « logique 
du supranormal )) serait hors de saison à propos d'un cas particulier 
comme celui de M lle Smith. 

2. Tendances personnelles à l'égard du supranormal. 

Il n'en a pas été de même de ce second point, à savoir mes 
inclinations subjectives au sujet des questions brûlantes auxquelles 
touchait la médiumité de M 1,e Smith. Ma franchise sans doute un 
peu brutale, et pas très parlementaire, paraît-il, dans le choix des 
expressions, m'a attiré les foudres, heureusement inoffensives, de 
ceux qui ne pensaient pas comme moi. Oubliant que l'exposé de 



228 Th. Flourxoy 

mon sentiment ne constituait qu'un détail d'arrière-plan dans le 
volume de Des Indes, et se légitimait du reste comme étant précisé- 
ment la mise en pratique de l'un des corollaires du principe de 
Laplace, plusieurs de mes critiques en ont fait à tort le point capital 
et sont partis en guerre contre mes opinions personnelles. Au lieu 
d'en prendre acte simplement en ajoutant qu'ils ne les partageaient 
pas, ils ont perdu à les pourfendre ou à les stigmatiser un temps 
précieux, qui eût été mieux employé à discuter la seule chose 
importante dans l'espèce, à savoir le cas de M Ile Smith et l'inter- 
prétation de ses phénomènes. 

Du coté spirite, les uns (comme M. Erny) ont vu une preuve de 
complète inconscience, les autres au contraire (comme M. Delanne) 
un phénomène de double conscience, dans le fait inouï que je ne 
fusse pas encore tombé en pâmoison devant les doctrines et les 
pratiques des adeptes d'Allan Kardec ; tous d'ailleurs sont d'accord 
pour attribuer une telle aberration de ma part à un déplorable parti- 
pris dogmatique, soit conscient, soit subconscient. — Mes honora- 
bles adversaires ne se sont pas aperçus que le point en question 
était, non de décider si l'opinion purement personnelle que j'avais 
exprimée au sujet du spiritisme était bonne ou mauvaise en soi, 
mais de savoir si cette opinion m'avait égaré dans l'appréciation des 
prétendus messages spirites de M lle Smith. Je regrette qu'ils aient 
ainsi répondu tare pour barre à Des Indes, et se soient donné la 
peine d anathématiser mes hérésies alors qu'il s'agissait simplement 

de réfuter mes analvses. 

«/ 

Du coté scientifique, des collègues dont j admire le savoir m'ont 
vivement reproché d'admettre la télékinésie et la télépathie, qui ne 
sont point encore académiquement démontrées, et de prêter ainsi 
les mains à la superstition. Ils n'ont pas pris garde aux restrictions 
dont j avais entouré mon jugement, et qui le subordonnaient à la 
réalité toujours discutable de certains faits passés, ou au plus 
ample informé des découvertes à venir ; surtout ils n'ont pas com- 
pris la portée et le rôle de mes opinions dans l'étude du cas de 
M lle Smith. C'est sans doute que j'ai manqué de clarté ; j'aurais dû 
mieux formuler mon jugement et mon but — et je le fais aujour- 
d'hui dans les termes suivants : Je ne soutiens point ici la télékinésie 
et la télépathie, car ce n'est pas le lieu de disserter des preuves 
valables ou non de ces phénomènes, bien que j'aie mentionné briè- 
vement celles qui m'ont le plus impressionné ; qu'il me suffise de' 
dire que, admettant personnellement — pour le moment — la réa- 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 22g 

lité ou la très grande probabilité de ces faits et n'ayant par consé- 
quent aucun parti-pris subjectif contre eux, je n'en ai cependant 
pas trouvé d'indices solides et probants dans la médiumité de 
M 1Ie Smith ; et d'autre part, n'éprouvant instinctivement qu'indif- 
férence ou répulsion pour les messages des désincarnés dont on 
nous rebat les oreilles dans la littérature ad hoc, j'ai cru de mon 
devoir d'exposer franchement mon peu de sympathie innée à l'en- 
droit des doctrines spirites, afin que les lecteurs en pussent faire la 
part dans mon appréciation, négative également, des phénomènes 
de cet ordre chez M lle Smith. 

On se rappelle qu'en abordant les prétendus messages de désincarnés 
obtenus par M lle Smith, je me suis permis d'exposer mon sentiment per- 
sonnel sur la doctrine spirite et le problème de la vie future. Cette digres- 
sion, qui occupe environ huit pages (sur 43o, soit le 2 %) de Des Indes, 
a touché, paraît-il, un point sensible, car elle a déclanché chez mes adver- 
saires un gigantesque mécanisme de discussions théologiques tout remonté 
et prêt à partir. Aussi dans leurs critiques de mon livre les proportions 
sont-elles à peu près renversées : par exemple dans la réponse de la Société 
d'Etudes Psychiques de Genève, le cas de M 1,e Smith se trouve réduit à la 
portion congrue, tandis que les dissertations philosophiques, morales, reli- 
gieuses, prennent une ampleur qui envahit les trois quarts du volume. Je 
ne suis pas fâché d'avoir ouvert les écluses de cette dialectique bouillon- 
nante, où il y a des pages fort belles et édifiantes. Au surplus, j'ai la satis- 
faction de constater que j'ai atteint un heureux résultat. Je m'étais efforcé 
(p. 389 et suiv.) de montrer entre autre qu'-ily a des échappatoires à l'étroit 
dilemme — matérialisme ou spiritisme — dans lequel les successeurs 
d'Allan Kardec s'efforcent d'enfermer l'humanité ; or mes remarques ont 
contraint quelques-uns de mes critiques d'élargir déjà un peu leur classifi- 
cation en y introduisant à mon intention une troisième catégorie, à savoir... 
le calvinisme 1 . C'est toujours cela de gagné; peut-être avec le temps décou- 
vriront-ils d'autres faces encore à la pensée humaine. Je m'imagine du 
reste que notre grand réformateur serait peu flatté de l'usage que l'on 
fait de son nom en cette occurrence, et qu'il trouverait qu'on en prend bien 
à son aise vis-à-vis de lui en accordant aussi légèrement la qualification de 



1 Revue des Etudes Psychiques. Août-Octobre, 1901, p. 286. — M. de Vesme pré- 
tend qu'au Congrès de Psychologie de Paris j'ai décjaré mon attachement à la religion 
calviniste et que ma parole était pleine de mépris pour les théories spirites ! Le savant 
directeur de la Revue des Etudes Psychiques est victime d'un fameux tour de sou ima- 
gination quand il me prête un aussi ridicule manque de tact. Je n'y ai pas dit un mot de 
religion, calviniste ou autre, ce qui, dans un congrès scientifique, eût été un déplacement 
vraiment par trop inepte des questions ; et quant au Spiritisme je me suis borné, en 
rendant d'ailleurs pleinement hommage à l'honorabilité des spirites de Genève et à la 
sincérité de leurs médiums, à dire qu'ils ne m'avaient pas encore fourni de faits pro- 
bants en faveur de cette hypothèse. Voyez du reste ma Communication au dit Congrès 
dans le volume de ses Comptes Rendus (p. 102-112) ; si j'avais prononcé quoi que ce 
soit qui- ressemblât à ce que M. de Vesme m'attribue, on le retrouverait dans cette 
rédaction, sinon textuelle, du moins parfaitement fidèle et complète de ce que j'ai 
dit. — C'est dommage que M. de Vesme, qui n'a évidemment pas assisté lui-même au 
dit Congrès, n'ait pas indiqué la source d'où lui sont venues des informations aussi fan- 
taisistes. 

ARCH. DE PSYCHOL., T. I. 1$ 



2'âo Th. Flournoy 

« calviniste ». N'importe; c'est un honneur dont on peut être fier que de se 
voir rangé parmi les disciples de l'illustre fondateur de l'Académie de 
Genève ; et plût au ciel que je méritasse en effet une appellation qui, après 
les changements que trois siècles et demi ont apportés dans nos manières 
de voir et de sentir, reste aujourd'hui synonyme d'énergie de la volonté, 
d'inflexibilité morale, de vigueur de la pensée, et d'autonomie de la con- 
science individuelle. 

Il est encore un point sur lequel je me plais à penser que Des Indes aura 
peut-être exercé une bienfaisante influence dans les milieux spirites. Plu- 
sieurs de mes critiques ont reproduit, en tout ou partie, mon paragraphe 
relatif aux plates-bandes réservées dans lesquelles chaque homme cultive 
des plantes métaphysiques de son goût, en dehors des laboratoires de la 
science officielle (Des Indes, p. 347)- Us l'ont reproduit, c'est vrai, pour me 
le lancer à la tête, comme si j'en étais encore à confondre mon petit jardin 
particulier avec les places publiques de la science, alors que j'ai moi-même 
insisté sur la séparation de ces deux domaines. Mais enfin, ils l'ont repro- 
duit et lui ont ainsi donné de la publicité ; c'est l'essentiel, car l'on peut 
espérer que de la sorte l'idée d'une distinction à faire pour chacun, entre 
ses tendances et convictions personnelles d'une part, et ce qui est scientifi- 
quement démontré de l'autre, finira par s'introduire peu à peu même dans 
la littérature spirite. Quand les écrivains de. ce bord diront franchement : 
« nous sommes spirites parce que cette philosophie nous plait, quand bien 
même il n'y en a pas encore de démonstration scientifique vraiment digne 
de ce nom, » — exactement comme d'autres sont matérialistes, ou idéa- 
listes, ou quoi que ce soit, simplement parce que ces doctrines leur disent 
quelque chose, et sans que leur point de vue soit davantage le résultat de 
preuves objectives, contraignantes et impersonnelles — alors un grand pas 
sera fait vers le support mutuel et l'harmonie de toutes les opinions possi- 
bles. Car ce qu'il y a à mon avis de souverainement agaçant, ce n'est pas 
que d'autres gens pensent et sentent autrement que vous (cette inévitable 
diversité de convictions étant bien plutôt un des charmes et une richesse 
de l'univers), mais c'est qu'ils s'entêtent à ne pas reconnaître ce que leur 
opinion a de subjectif, et prétendent toujours vous l'imposer comme seule 
raisonnable, légitime, saine pour l'humanité, et scientifiquement auto- 
risée. 

Ceci m'amène au compte rendu que M. Hyslop, professeur de logique et 
de morale à Golumbia University (New-York), a consacré à Des Indes l , 
et où, après des éloges sans doute peu justifiés, il m'adresse diverses criti- 
ques qui ne me paraissent pas l'être davantage. Pour commencer par la fin, 
dans la dernière page de son article M. Hyslop me blâme d'avoir, en expri- 
mant mon sentiment sur le spiritisme, touché au côté religieux de la ques- 
tion et osé faire ce qu'il appelle « une confession de foi », chose qu'il estime 
être « une contradiction et une mômerie (an exhibition of pioas cant) 
indigne d'un homme qui prétend respecter la science ». Le vrai sens de ce 
reproché, c'est simplement... que M. Hyslop est d'un autre sentiment que 
moi sur cette question, ainsi que cela ressort du contexte : il y présente le 
spiritisme comme le seul espoir qui reste à la conscience religieuse de 
jamais se réconcilier avec la science, opinion certainement intéressante, 
mais qui, pour être le contraire de la mienne, n'en est pas moins tout aussi 
personnelle, subjective, et discutable. — H y a des gens qui s'imaginent 



1 J.-H. Hyslop, From India to the Planet Mars. North American Review, november 
1900, p. 734-747. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 20 1 

que pour respecter la science, on doit cesser d'être homme et n'avoir plus 
de tendances, de sentiments, d'avis, de convictions, autres que ce qui est 
scientifiquement établi ; un vrai « savant », à leurs yeux, est un être qui 
s'est vidé, comme une holothurie, de ses humaines entrailles pour ne plus 
absorber que le suc pur et impersonnel des vérités démontrées ; et certains 
paraissent convaincus qu'ils ont accompli ce tour de force, ce qui excuse 
en quelque mesure le candide aplomb avec lequel ils vous poussent leur 
petite philosophie comme étant la seule admissible, et trouveraient tout 
naturel d'imposer à l'humanité qui le matérialisme, qui le monisme, qui le 
spiritisme, etc., sous le prétendu couvert de la science objective. L'hono- 
rable professeur de logique et de morale de New-York a l'esprit trop élevé 
et trop large pour donner dans ce travers, qu'il exècre certainement autant 
que moi ; mais je crains que sa prétention de proscrire des ouvrages scien- 
tifiques toute note personnelle, tout sentiment intime sur les points où la 
science reste muette, ne fasse fausse route comme trop contraire aux con- 
ditions de la nature humaine. Je trouverais quant à moi plus conforme à la 
morale et à la logique de demander que chacun se montrât toujours tel 
qu'il est, formulât ce qu'il pense, et fît même sa « confession de foi », à la 
condition, cela va sans dire, de bien distinguer entre ce qui est personnel et 
intime et ce qui est de démonstration scientifique valable. Or cette distinc- 
tion, je m'y suis appliqué tout le long du chapitre incriminé de Des Indes, 
mais je comprends que M. Hyslop ne s'en soit pas aperçu avec sa façon 
distraite dem'avoir lu. 

11 me prête en effet bien des choses dont il n'y a pas trace dans ce volume, 
et d'autres qui sont juste le rebours de ce que j'ai avancé. Par exemple, 
dans l'affaire des oranges mystérieusement projetées dans l'appartement 
des dames Smith, il m'accuse d'avoir, à la légère et sans preuves suffi- 
santes, attribué le fait à la télékinésie, alors que j'ai précisément montré 
que celle-ci ne saurait être valablement établie dans ce cas ; et de n'avoir 
pas songé à expliquer l'incident par un accès d'automatisme inconscient, 
alors que j'ai justement insisté sur cette supposition comme étant la plus 
naturelle (Des Indes, p. 362). Il est vrai que quelques lignes plus loin 
M. Hyslop, démentant sa propre critique, reconnaît que j'ai présenté cette 
explication, mais il trouve que je ne l'ai pas soutenue avec autant d'enthou- 
siasme que j'en ai mis à attaquer le spiritisme ! Il aurait sans doute préféré 
que je déclarasse dogmatiquement et à priori l'impossibilité de tout mouve- 
ment d'objet sans contact ; car le fin mot des critiques de M. Hyslop, c'est 
qu'il rejette la télékinésie et la télépathie, que j'admets pour le moment 1 , 
tandis qu'il a adopté le spiritisme, que j'ai laissé en quarantaine. On voit 
que sur ce terrain nos positions sont diamétralement opposées. Inde ira. Ne 
comprenant pas une telle divergence de points de vue, M. Hyslop a cherché 
à se l'expliquer en me prêtant des présuppositions aussi étrangères au 
texte de Des Indes qu'au fond de ma pensée. Selon lui toutes mes erreurs 
viennent de ce que j'aurais admis que les Esprits sont surnaturels (super- 
natural) et la télékinésie ou la télépathie naturelles (natural) ! Je ne sais 
pas au monde où M. Hyslop a vu cela dans Des Indes. L'antithèse naturel- 
surnaturel n'a aucun sens pour moi, et je l'ai précisément bannie en adop- 
tant le terme supranormat que j'ai eu soin de préciser comme désignant 



1 Je laisse de côté la question de la lucidité ou clairvoyance, sur laquelle en tant 
que distincte de la télépathie je n'ai aucune opinion et n'avais d'ailleurs pas à me 
prononcer à propos des messages de M" c Smith (Des Indes, p. 312). Ici encore 
M. Hyslop m'a mal compris lorsqu'il suppose que j'ai afrirmé cette forme-la du supra- 
normal. 



2 32 Th. Flournoy 

« les faits qui ne rentrent pas dans les cadres actuels de nos sciences, et 
dont l'explication nécessiterait des principes non encore admis (Des Indes, 
p. 342) ». Il est clair que le spiritisme, la télépathie, la télékinésie, et toute 
autre hypothèse supranormale, sont pour moi exactement sur. le même 
pied à cet égard *. 

En ce qui concerne particulièrement le spiritisme, je regrette que 
M. Hyslop n'ait pas eu le temps de lire les pages 3q3 à 3q5 de Des Indes ; 
il y aurait vu : i° que je sépare nettement le Spiritisme-Religion, auquel 
seul s'adressaient les considérations qui ont tant scandalisé l'honorable pro- 
fesseur américain, du Spiritisme-Science, hypothèse qui m'intéresse autant 
que qui que ce soit, et sur l'importance scientifique de laquelle j'ai suffi- 
samment appuyé ; et 2 que, bien loin de traiter les « Esprits » comme sur- 
naturels ou d'une digestion logico-scientifique plus difficile que les autres 
formes du supranormal, j'ai insisté sur le fait que cette hypothèse n'a rien 
d'impossible ou d'inepte, qu'elle ne contredit pas même nécessairement le 
parallélisme psychophysique, que rien ne s'y oppose radicalement du point 
de vue des sciences naturelles, et qu'en somme, si je ne l'admets pas, c'est 
simplement qu'en fait, je n'en ai pas rencontré jusqu'ici de démonstrations 
expérimentales valables, ou seulement vraisemblables au même degré que 
celles qui appuient la télépathie et la télékinésie. Mais je ne demande pas 
mieux que de voir M. Hyslop lui-même, qui d'ailleurs paraît être en excellent 
chemin pour cela, nous fournir enfin, et le plus tôt possible, par ses expé- 
riences avec M me Piper, la preuve que ce sont bien des individualités psy- 
chiques désincarnées qui se manifestent dans les trances du célèbre 
médium bostonien, plutôt que quelque sous-personnalité onirique (dream- 
self) jouant des rôles alimentés par la télépathie des vivants. 2 

3. Apparences supranormales chez il/! le Smith. 

De tous les faits de ce genre cités et analysés dans Des Indes, je 
ne reprendrai ici que les deux seuls qui aient été l'objet de discus- 
sions depuis la publication de ce volume, à savoir les signatures de 
Chessenaz et les messages concernant M me Mirbel. 

1. Cas du syndic et du curé. — Bien qu'aucun fait nouveau n'ait 



1 Si je devais faire une différence entre ces diverses formes du supranormal au point 
de vue du « naturel » ou de la facilité à les admettre (comme eût dit Laplace), je met- 
trais, contrairement à ce que me prête M. Hyslop, le spiritisme bien au-dessus de la 
télékinésie ; je veux dire que les mouvements d'objets sans contact, tels qu'on les 
observe en présence d'Eusapia Paladino alors qu'elle est parfaitement contrôlée et ne 
triche pas, sont un phénomène beaucoup plus stupéfiant et difficile à comprendre que 
l'intervention supposée des désincarnés chez M me Piper. Comparez Des Indes, p. 354- 
355 et 394-395. C'est une pure question de fait, de démonstration expérimentale, qui, 
de ces deux ordres de phénomènes supranormaux. me fait personnellement admettre 
l'un et pas l'autre, en attendant que l'avenir m'amène peut-être à les accepter tous 
deux, ou à les mettre tous deux en suspicion, ou à un chassé-croisé d'opinion. 

2 Pendant que ces pages étaient à l'impression, j'ai reçu à quelques jours d'inter- 
valle : 1° le volumineux rapport de M. Hyslop sur ses expériences avec M mc Piper, 
qu'il interprète en faveur de l'intervention des désincarnés (Proceed. S. P.R., vol. XVI, 
649 pages, octobre 1901); 2° le New-York Herald du 20 octobre 1901, renfermant un 
interview où M mc Piper elle-même déclare qu'elle n'est pas un téléphone avec l'autre 
monde et qu'à ses yeux tous ses r/hénomènes médiumiques s'expliquent sans aucune 
intervention des désincarnés ! — Les amateurs de discussions supranormales ont encore 
du pain sur la planche pour un moment. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2 33 

surgi relativement aux fameuses signatures, automatiquement repro- 
duites par Hélène intrancée, d'un syndic et d'un curé savoyards 
depuis longtemps décédés, je dois revenir sur cet incident parce 
que divers écrivains l'ont indûment exploité au profit du spiri- 
tisme. La faute en est assurément à la façon dont je l'avais présenté : 
en m'abstenant de formuler catégoriquement mes conclusions à son 
sujet, et en laissant au lecteur le soin de se décider « comme il lui 
plaira » entre l'hypothèse spirite et l'hypothèse cryptomnésique 
pour expliquer l'authenticité apparente de ces signatures, je favori- 
sais en effet les interprétations même les plus contraires à l'évi- 
dence. J'en fais mon peccavi : j'avais trop compté sur la perspica- 
cité de tous mes lecteurs, et plusieurs se sont laissé prendre aux 
artifices de rhétorique, pourtant si transparents, auxquels j'avais eu 
recours afin de ne pas heurter trop rudement la conviction sincère 
de l'honorable médium, qui n'avait aucun souvenir conscient d'avoir 
jamais aperçu les dites signatures. 

Les auteurs spirites se sont hâtés d'interpréter mes précautions de forme 
comme un aveu d'incapacité d'expliquer psychologiquement ces signatures 
de défunts. C'est ainsi que M. Delanne se félicite de ce cas « si intéres- 
sant » que tout mon parti -pris « ne peut décidément pas mettre sur le 
compte de la mémoire subconsciente. » Et la Société d'Etudes Psychiques 
de Genève — devant qui j'ai pourtant eu l'honneur de développer verbale- 
ment tout au long" ma manière de voir à ce sujet — a trouvé plus commode 
de faire la sourde oreille : sans même mentionner mon explication, bonne 
ou mauvaise, de ces signatures, elle imprime que « M. Flournoy ne les 
explique pas ; il passe dessus comme chat sur braise. » [Autour, p. i4i)- 
Même dans la Revue Philosophique un observateur aussi pénétrant que 
M. de Rochas s'est trompé sur le fond de ma pensée, ce qui m'a obligé à la 
rectification suivante adressée au directeur de cette Revue et insérée dans le 
numéro de juillet 1900. 

Genève, 5 juin 1900. 
Cher Monsieur, 

Dans l'aimable article qu'il vient de consacrer à mon livre Des Indes à 
la Planète Mars, M. Albert de Rochas affirme — à propos des prétendues 
signatures d'un curé et d'un syndic défunts, fournies en trance par le 
médium, — qu'en tous cas l'hypothèse spirite est la seule qui, en l'état 
actuel de nos connaissances, puisse rendre compte de ces faits. 

Comme on pourrait croire que ce passag'e exprime mon opinion aussi 
bien que celle de M. de Rochas, j'ai le regret de devoir dire qu'il n'en est 
rien, et que je suis sur ce point d'un avis diamétralement opposé à celui de 
mon honorable et savant critique. Pour moi la cryptomnésie toute pure, la 
supposition de clichés visuels enfouis dans la mémoire latente et reparais- 
sant en somnambulisme, sans aucune intervention des « désincarnés », 
suffit parfaitement dans le cas donné à expliquer ces curieuses ressemblan- 
ces d'écriture. Si je n'ai pas formellement exclu l'hypothèse spirite, et si 
j'ai laissé au lecteur le soin de se décider à son gré entre elle et l'hypothèse 
cryptomnésique, c'était par ég-ard pour la liberté et le sentiment d'autrui, 



2^4 Th. Flournoy 

mais non que j'eusse moi-même la moindre hésitation. Il me semblait 
d'ailleurs que mon opinion personnelle ressortait assez clairement entre les 
lignes pour que l'on ne pût s'y tromper. Peut-être me suis-je fait illusion et 
aurais-je dû formuler ma conclusion d'une manière plus explicite. 

En vous remerciant, etc. Th. Flournoy. 

Ma conviction que les signatures en question sont dues à de sim- 
ples souvenirs oubliés (cryptomnésie), et non à une intervention 
réelle des désincarnés, se fonde sur un ensemble de traits qu'un peu 
de réflexion suffis ait à démêler dans le paragraphe de Des Indes 
(p. 406-411) concernant cet incident. Relevons les principaux de ces 
traits dont le rapprochement équivaut pour moi à une démonstra- 
tion. 

i. Il ressort d'une part de la lettre de M. Saunier, maire de Chessenaz, 
qu'il ne manque pas de documents et actes divers portant la signature du 
curé Burnier ou du syndic Chaumontet, quand ce n est pas de tous les deux 
à la fois comme celui que j'ai eu sous les yeux et dont j'ai reproduit un 
fragment dans la figure 21. Il ressort d'autre part des renseignements 
fournis par M lle Smith et sa mère que ces dames ont eu de tout temps des 
relations de parenté et d'amitié dans cette partie de la Savoie, et qu'Hélène, 
qui n'est autrement presque jamais sortie du canton de Genève (jusqu'à 
son récent voyage à Paris), a fait il y a quelques années un séjour à Frangy 
tout près de Chessenaz. Est-ce donc bien extravagant de supposer qu'on a 
pu lui montrer à cette occasion (ou dans d'autres) quelqu acte de nais- 
sance, mariage, décès, ou tout autre document de famille intéressant, ou 
encore des lettres, provenant des fonctionnaires en question, et que le sou- 
venir de leurs signatures s'est gravé profondément dans sa subconscience à 
la faveur de l'émotion momentanée concomitante (curiosité, sentiments 
sociaux divers, états affectifs spéciaux, etc.) ? Et sous le rapport de la vrai- 
semblance, peut-on bonnement mettre une conjecture aussi simple en 
balance avec la supposition saugrenue d'un curé et d'un syndic savoyards 
inconnus, revenant sans rime ni raison, un demi-siècle après leur mort, 
donner leurs signatures dans le cabinet de travail d'un psychologue gene- 
vois par la main d'une demoiselle qui, pas plus que lui, n'eut onques 
maille à partir avec eux ? 

2. Il est vrai que M Ue Smith proteste énergiquement contre une inter- 
prétation qui ôterait tout caractère supranormal à l'une de ses plus jolies 
productions somnambuliques. Elle se base sur son absolu défaut de 
mémoire relatif à ces prétendus documents qu'elle aurait vus. Mais cette 
absence de souvenir conscient — qui est à la fois un des traits les plus 
constants chez tous les médiums, et le sempiternel argument des spirites 
naïfs — outre son manque complet de valeur probante, se heurte dans le 
cas particulier aux données psychologiques recueillies de la bouche même 
d'Hélène, sans d'ailleurs qu'il y ait le moindre reproche à lui faire de ses 
contradictions. En plein état de veille elle ne se rappelle aucunement le 
village de Chessenaz ni d'y avoir jamais été ; mais dans la période d'hémi- 
somnambulisme où jaillit la première vision de ce village, elle avait Y im- 
pression de connaître cette localité et cherchait à se remémorer où elle 
l'avait vue, preuve assez claire que nous sommes en présence d'une chaîne 
continue de souvenirs qui, pour sortir par un bout de la personnalité 
consciente d'Hélène, n'en appartiennent pas moins à sa mémoire totale. 



SOMNAMBULISME AVEC OLOSSOLALIE 



235 




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Fig. 21. — (Des Indes, rig. 44, p. 409. ) — Comparaison des signatures authentiques 
du syndic Chaumontet et du curé Burnier avec leurs prétendues signatures de désin- 
carnés données par M lle Smith en somnambulisme. — Au milieu de la figure, repro- 
duction d'un fragment d'un mandat de paiement de 1838. Au-dessus et au-dessous, 
les signatures fournies parla main d'Hélène. — Grandeur originale. | 

3. Le fait qu'il s'agit bien de réminiscences enfouies chez M" e Smith est 
confirmé par l'assurance avec laquelle Léopold (qu'on pense ici ce qu'on 
voudra de ce dernier) affirme que la signature du curé me sera donnée « à 
la prochaine séance », dont la date n'était pas même fixée ! Léopold sait donc 
pertinemment que cette signature se trouve déjà en la possession d'Hélène, 
c'est-à-dire fait partie de son stock de connaissances latentes, et qu'elle ne 
sera pas du tout l'œuvre d'un désincarné indépendant ; car, dans ce cas, 
quelle garantie aurait-il, selon la doctrine spirite elle-même, que ce désin- 
carné se trouvera juste à point et à disposition au moment précis et encore 
incertain de cette prochaine séance ? 

4- Relevons encore le fait que si l'on considère les signatures données 
par M Ue Smith, on retrouve dans leur module, supérieur de moitié à celui 
des spécimens authentiques, le même caractère d'exagération déjà noté 
dans la reproduction du cliché arabe et qui frappe aussi dans les textes 
martiens (voir Des Indes, p. 291). Il semble que ce soit une tendance psy- 
chologique spéciale d'Hélène, et comme un de ses coefficients person- 
nels, de reproduire à une plus grande échelle les images mentales que sa 
main copie. Ce détail parle encore nettement pour un cliché visuel de 
signatures originales, entrevues dans une occasion quelconque, ressuscitant 
en somnambulisme et servant de modèle intérieur au tracé que sa plume 
exécute lentement. 

5. A ces arguments principaux et ressortant du texte même de Des Indes, 
je joindrai deux autres considérations secondaires. — C'est d'abord que, la 
famille de ma femme portant aussi ce même nom de Burnier (qui est très 
répandu sur les bords du Léman), on comprend facilement que cette asso- 



2 36 Th. Flournoy 

ciation verbale ait fini par réveiller à la longue, dans la subconscience 
d'Hélène, le souvenir du curé de Ghessenaz et de son acolyte le syndic. — 
C'est ensuite que l'attestation du dit curé par la main d'Hélène (Des Indes, 
fig. 43, p. 4o8), que l'on pourrait m'objecter comme une preuve supplé- 
mentaire d'identité, n'offre pas plus de garantie que les écritures similaires 
de Cagliostro, de Marie-Antoinette et de Barthez : l'imagination hypnoïde 
qui a Fabriqué ces dernières ne devait pas être embarrassée, possédant le 
souvenir d'une signature réelle du curé, pour forger d'après ce prototype 
quatre lignes d'une calligraphie et d'une orthographe convenant assez bien 
à un ecclésiastique savoyard d'il y a soixante ans. 

Ce dernier point m'amène à une digression sur les ressemblances d'écri- 
tures, et à la critique que les spirites m'ont adressée à ce sujet. Ils ont vu 
une « petite contradiction » dans le fait que d'une part j'invoque le défaut 
de ressemblance des écrits somnambuliques de Gagliostro ou de la Reine 
de France pour en contester l'authenticité, et que d'autre part je ne me 
laisse pas convaincre par la ressemblance des signatures de Ghessenaz avec 
des spécimens originaux '. L'objection est spécieuse, et la contradiction 
que l'on me reproche purement apparente. Si quelqu'un prétend être monté 
au sommet de la Tour Eiffel et que l'on établisse qu'il n'est pas même 
arrivé jusqu'à la première plateforme, il est superflu de lui contester l'ascen- 
sion des étages supérieurs. Dans le cas des écritures de Léopold ou de 
Marie-Antoinette, le caractère de ressemblance (qui serait la première con- 
dition à remplir, d'après la théorie spirite, pour justifier les prétentions à 
leur authenticité) faisant entièrement défaut, il n'était pas besoin de pous- 
ser la discussion plus loin. Ce n'est que dans le cas du syndic et du curé, où 
la ressemblance existe, qu'il y avait lieu de se demander si elle est une 
preuve suffisante d'authenticité. Les spirites estimant que oui, je me suis 
permis de leur poser la question : Pourquoi et comment les défunts, reve- 
nant au bout d'un demi-siècle signer par la main d'une autre personne en 
chair et en os, auraient-ils la même écriture que de leur vivant? A cela M. le 
D r Gyel répond : « Il y a longtemps que le Spiritisme a résolu cette ques- 
tion en enseignant que les désincarnés, par le seul fait de se manifester sur 
le plan physique, se retrouvent momentanément ce qu'ils étaient avant la 
mort. » Voilà qui est pour le moins singulier, puisque d'après M. Hodgson 
les désincarnés, tels qu'ils se manifestent par M me Piper, ne sont plus ce 
qu'ils étaient ici-bas et qu'ils ont au contraire continué à évoluer et à se 
développer depuis qu'ils se trouvent dans l'autre monde 2 . On me permettra 
d'attendre que les spirites d'Europe et ceux d'Amérique se soient mis d'ac- 
cord sur ce grave sujet pour reprendre la question de la ressemblance des 
écritures médianimiques avec les authentiques. 

Les arguments précédents me paraissent rendre indubitable l'ori- 
gine cryptomnésique des mystérieuses signatures. On m'objectera 
peut-être qu'à ma démonstration il manque les points essentiels, à 
savoir le corps du délit et la déposition des témoins. Ah! certes, si 
j'avais été à Frangy faire une perquisition chez les cousins de 
M lle Smith, que j'eusse fini par y dénicher dans quelque tiroir ou 



1 Revue scientifique et morale du Spiritisme (février 1900), p. 487, note. 

2 R. Hodgson. A further record of observations of certain phenomena of trance. 
Proceed. S. P. R. vol. XIII, p. 369, 371, 383, etc. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 23^ 

portefeuille un acte de baptême et un contrat de vente, je suppose, 
respectivement signés du curé et du syndic, et que l'on m'eût 
alors raconté que ces pièces avaient été montrées à Hélène dans 
telle circonstance déterminée, ma démonstration gagnerait évidem- 
ment beaucoup en relief ; mais encore est-il bien sûr que les spiri- 
tes s'y rendraient ? Et si, d'autre part, je n'avais rien trouvé chez 
les cousins de Frangy — peut-être mis en garde par leurs parents 
de Genève contre mon caractère indiscret et mes procédés inquisi- 
toriaux — n'aurait-on pas tiré de cet échec un nouvel argument, 
sans valeur en soi (car un indice négatif ne prouve rien ici), mais 
propre à jeter de la poudre aux yeux des badauds en faveur des inter- 
ventions de désincarnés ? C'est pourquoi je me suis abstenu de 
toute démarche à Frangy. 

Il va sans dire que mes réflexions sur l'origine des signatures de 
Chessenaz sont destinées au lecteur dont le jugement est encore 
libre, non à ceux qui sont décidés à préférer à priori l'hypothèse 
spirite. Je ne songe point non plus à porter un verdict général sur 
la possibilité d'obtenir des signatures authentiques de désincarnés ; 
le jour où le fait sera dûment établi, je l'accepterai et le trouverai 
même fort intéressant. Seulement je suis suffisamment payé pour 
me défier provisoirement de toutes les histoires de ce genre par les 
quelques expériences que j'en ai, et en particulier par l'incroyable 
légèreté avec laquelle nombre de spirites ont admis l'authenticité 
des signatures Chaumontet et Burnier sur le simple vu de la fig. 21, 
et à la lecture des pages mêmes d'où ressortait pour moi l'évidence 
contraire. 

2. Messages concernant M me Mirbel. — Ce sont surtout les repré- 
sentants de la Société d'Etudes Psychiques de Genève qui ont fait 
grand état de ces messages et plaidé pour leur origine spirite, esti- 
mant illégitime de les attribuer à des sources normales, pour l'uni- 
que raison que celles-ci n'étaient pas encore découvertes. On recon- 
naît là le principe tacite que j'ai déjà, à diverses reprises, dénoncé 
comme viciant la méthode de raisonner dont les spirites sont cou- 
tumiers, principe qui consiste à toujours profiter de l'obscurité des 
faits et du défaut de renseignements pour s'en tenir à priori, jusqu'à 
preuve du contraire, aux hypothèses occultes. 

Cette instinctive tendance — disais-je dans ma réponse à l'honorable 
Société — cette instinctive tendance à déclarer d'avance les explications 
normales impossibles, pour ne pas se donner la peine de les chercher ou de 
peur qu'on ne les découvre, se retrouve à chaque pas dans la façon dont 



238 Th. Flournoy 

les Spirites apprécient les faits. C'est ainsi que l'auteur d'Autour persiste à 
tenir pour convaincants et authentiques les messages concernant M me Mirbel 
et censés provenir soit de son fils défunt réincarné sur Mars, soit d'un 
ouvrier carrieur qui s'intéressait à elle dans son enfance. Une telle thèse 
implique que M ,,e Smith « ne connaissait pas M me Mirbel et ignorait sûre- 
ment » les détails véridiques contenus dans ces révélations somnambuli- 
ques. Les Spirites n'ont aucun doute à cet égard ; mais qu'en savent-ils ? 
Ont-ils fait la moindre enquête pour s'assurer que vraiment M 1,e Smith n'a 
jamais eu vent de tout cela et que sa mémoire latente n'a pas pu, à la faveur 
de certaines relations de voisinage, emmagasiner ces renseignements par 
les voies les plus normales ? 

De toutes les communications spirites que M me Mirbel a reçues par 
l'entremise d'Hélène (voir Des Indes, p. 401), je n'en reprendrai qu'une 
seule — en vertu de l'adage ab uno disce omnes — la plus stupé- 
fiante au premier aspect, à savoir celle de ce Jean le carrieur ». Il 
s'agit d'un ouvrier qui travaillait il y a une quarantaine d'années 
dans des carrières situées à Neydens (petit village au pied du 
Salève) et appartenant depuis fort longtemps au grand-père, et 
ensuite au père de M rae Mirbel, laquelle, alors petite fille, avait une 
affection toute particulière pour ce brave employé, qui la lui rendait 
bien. Dans une séance à laquelle M me Mirbel n'assistait pas, 
M lle Smith eut la vision d'une carrière et d'un homme inconnu qui, 
par le moyen de la table, révéla son identité et dicta un message 
affectueux à l'adresse de M me Mirbel. Celle-ci, informée de la chose, 
reconnut le nom du dit carrieur et l'exactitude des descriptions 
d'Hélène. En apparence il n'y avait aucune vraisemblance que le 
médium eût jamais pu avoir connaissance des noms et du signale- 
ment de cet homme (grisonnant, sans chapeau, odeur de soufre, etc.). 
Ce n'est que cette année que M. Lemaître recueillit occasionnelle- 
ment, dans une conversation avec la mère d'Hélène, l'information 
suivante : 

« Madame Smith, dans son enfance, allait assez régulièrement à Neydens 
les mercredis et samedis soirs et en revenait les vendredis et les lundis 
matin ; elle y passait en outre « toutes ses vacances » jusqu'à et y compris 
sa douzième année, demeurant chez son cousin B., grand propriétaire fixé 
dans ce hameau. 11 y a maintenant au moins i3 ans qu'elle n'est pas 
retournée à Neydens. » 

On comprend qu'en présence de ces faits et des relations ancien- 
nes de la famille Smith avec la petite localité dont il s'agit, il soit 
bien difficile d'exclure la possibilité et la probabilité qu'Hélène ait 
appris jadis par les récits de sa mère — et peut-être directement 
dans quelque excursion à Neydens — tous les détails (concernant 
les Mirbel, leurs carrières et leurs ouvriers! que le somnambulisme 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2 3g 

fit jaillir de sa mémoire latente lorsqu'elle rencontra plus tard 
M me Mirbel aux séances chez M. Lemaître. Et il n'est que trop clair 
que cela enlève toute valeur évidentielle aux soi-disant messages 
spirites en question. Aussi M. Lemaître, qui a le premier publié le 
(( cas du carrieur )) * et inclinait alors vers une explication supra- 
normale de cet incident, m'a-t-il déclaré, en me communiquant le 
renseignement ci-dessus, qu'il ne conclurait certainement plus de 
même aujourd'hui. 

4. Phénomènes supranormaux inédits. 

Je n'ai rencontré moi-même chez M lle Smith aucun nouveau fait 
pouvant, avec quelque apparence de raison, prétendre à une origine 
supranormale quelconque. Aussi ce paragraphe n'a-t-il pour but 
que de marquer une place vide, en attendant que d'autres observa- 
teurs viennent éventuellement la remplir. Voici toutefois quelques 
remarques provisoires. 

Les phénomènes médianimiques rapportés dans Des Indes sont 
loin d'épuiser tout ce qu'Hélène a produit en ce domaine durant ses 
sept ou huit années de pratique du spiritisme ; il est donc à tout le 
moins possible qu'en dehors des faits que j'ai analysés, il en reste 
d'autres renfermant des preuves plus évidentes d'influences supra- 
normales, auquel cas ceux qui en ont été témoins devraient bien les 
faire connaître. Il semble même que cette tâche aurait dû spéciale- 
ment tenter la Société d'Etudes Psychiques de Genève, fort bien 
placée pour une telle entreprise, puisque quelques-uns de ses prin- 
cipaux membres étudient la médiumité de M 1Ie Smith depuis plus 
longtemps que nous et ont recueilli sur elle d'abondantes observa- 
tions. Je vais plus loin, et je prétends que la publication de ces 
observations s'imposait, ne fût-ce que pour des motifs de conve- 
nance, puisqu'elles ont déjà été publiquement invoquées contre mon 
explication psychologique par un de mes principaux critiques, 
M. le D r Gyel, qui dit en effet dans son article de la Revue scienti- 
fique et morale du Spiritisme (février 1900, p. 491) : 

« J'ai eu connaissance, grâce à l'obligeance de M. Guendet, vice-président 
de la Société d'Etudes Psychiques de Genève, d'un grand nombre de docu- 
ments relatifs à la médiumnité de M ,,e Smith. Il s'agit de visions... qui 
seraient l'image astrale d'événements accomplis dans Tes temps et les lieux 
les plus divers, et tous ignorés du médium et des assistants... La plupart 
de ces visions ont pu être contrôlées, après de nombreuses et patientes 



1 Annales des Sciences Psychiques, du D r Dariex, tome VII (1897), p. 74 



2^o Th. Flournoy 

investigations, et ont été reconnues entièrement exactes. Je vois, dans la 
grande quantité de ces visions, une nouvelle et très grave objection à la 
théorie de M. Flournoy... » 

Je m'attendais en conséquence, lorsque la Société d'Etudes Psy- 
chiques annonça une réponse à mon volume, à voir enfin paraître 
ces documents inédits et convaincants, qu'elle n'avait qu'à puiser 
dans les portefeuilles de son vice-président. Aussi ma déception 
a-t-elle été grande, en parcourant Autour, de n'y pas rencontrer la 
moindre parcelle de cette riche mine de faits censés supranormaux. 
On conviendra qu'au point de vue des procédés il est assez étrange 
qu'on communique à M. le D r Gyel, chargé d'apprécier Des Indes 
dans une importante revue spirite, une quantité de visions véridi- 
ques d'événements ce tous ignorés du médium et des assistants », 
et que, quand vient le moment de publier enfin ces preuves déci- 
sives de clairvoyance médianimique, on n'en souffle plus mot. Quoi 
qu'il en soit de cette énigme — qui rappelle un peu le coup des 
pièces secrètes, montrées aux juges en catimini, mais jamais pro- 
duites au grand jour — il faut se rendre à l'évidence que, hormis 
un ou deux détails insignifiants 1 , le volume d'Autour n'a pas ajouté 
un phénomène nouveau à ceux déjà publiés, et c'est en vain (jus- 
qu'ici) qu'en terminant Des Indes j'avais fait une sorte d'invite à 
« d'autres observateurs » plus heureux que moi dans la recherche 
du supranormal. 

Ce n'est pas à dire toutefois que je nie la possibilité de phéno- 
mènes occasionnels de cet ordre chez M lle Smith. Certains indices 
me portent même à penser qu'une fois admise, par hypothèse, 
l'existence dans notre monde de faits inexplicables par les moyens 
officiellement reconnus des sciences constituées, le tempérament 
psychologique d'Hélène devrait être un assez bon terrain pour leur 
production. Mais la difficulté presque insurmontable serait de les 
démêler au milieu d'un fouillis d'autres végétations, anormales tant 
qu'on voudra, mais point supranormales. — Je citerai entre autres 
l'opinion de M. le prof. Marchot qui eut l'an dernier plusieurs 



1 Le seul digne de mention est la vision du tombeau de Raspail au cimetière du 
Père-Lachaise, qu'Hélène eut le 28 octobre 1894, mêlée aux messages de ce personnage 
à l'adresse de M rac Mirbel fvoir Des Indes, p. 141, et Autour, p. 115-116). La descrip- 
tion qu'Hélène fit de ce monument et de son contenu se trouva assez exacte, informa- 
tions prises, mais ne dépasse aucunement la nature ordinaire des articles et des gra- 
vures qu'on rencontre dans des revues telles que Y Illustration, etc. Je n'ai pas fait de 
recherches sur le cas de Raspail dans cette littérature populaire à images, n'ayant pas 
assisté à la dite séance, et estimant d'ailleurs que c'est à ceux qui tiennent pour l'ori- 
gine supranormale de cette vision de nous montrer qu'elle n'est point le simple sou- 
venir de quelque page d'un journal illustré. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 24l 

séances avec M 1,e Smith, et en a emporté l'impression nette que, 
dès la première fois, Léopold lui a dit certaines choses personnelles 
qu'Hélène ne pouvait évidemment pas connaître par les voies ordi- 
naires ; ces révélations impliquaient, selon M. Marchot, non pas 
précisément l'intervention d'esprits désincarnés, mais du moins une 
faculté extraordinaire de divination chez M Ile Smith, ou de commu- 
nication télépathique, par laquelle des souvenirs latents avaient 
forcément dû passer de lui à elle. Malheureusement ces bribes de 
connaissances supranormales se sont trouvées si vite et si abon- 
damment mêlées d'inexactitudes évidentes de la part de Léopold, 
que M. Marchot a dû en rester là, d'autant plus que, cette année-ci, 
M lle Smith n'a pas consenti à lui donner de nouvelles séances, où il 
aurait peut-être pu contrôler et raviver ses impressions d'il y a 
un an. 

Gomme exemple typique des erreurs que commet Léopold, je citerai le 
fait suivant tout récent. Dans les derniers jours de septembre 1901, 
M Ue Smith reçut la visite d'une dame à l'accent étranger qui désirait obtenir 
une séance. Hélène refusa, et aperçut à côté de la visiteuse « l'ombre » de 
M. Marchot. Elle en conclut, et le raconta peu après à ce dernier,- que cette 
inconnue devait être une certaine dame dont il lui avait parlé quelques 
jours auparavant comme d'une personne qui n'habitait pas Genève d'ordi- 
naire mais qui, s'y trouvant momentanément, désirait avoir une séance 
(qu'Hélène ne lui avait d'ailleurs pas accordée). On saisit l'enchaînement 
des inférences subconscientes très naturelles : la visite d'une inconnue, avec 
un accent spécial, rappelle la dame, répondant à ce vague signalement, 
dont avait parlé M. Marchot, et fait apparaître l'image de celui-ci en con- 
nexion avec l'étrangère. Or, s'il y avait eu la moindre trace de facultés 
supranormales en jeu chez Hélène dans ce cas-là, elle (ou Léopold) aurait 
dû sentir, ne fût-ce que confusément, que la dite visiteuse n'avait rien à 
faire avec M. Marchot (lequel ignorait jusqu'à son nom et son existence, et 
réciproquement), mais oui bien avec moi, qui avais envoyé incognito à 
M"° Smith une mienne cousine de l'étranger en passage à Genève ; toutes 
choses dont Hélène ne pouvait naturellement guère avoir le soupçon par 
des processus normaux, mes relations avec elle ayant totalement cessé 
depuis trois quarts d'année. 

Dans les séances de la période américaniste, Hélène aurait fait 
preuve de facultés supranormales éclatantes, au dire non seulement 
d'elle-même et de sa mère, mais aussi de quelques personnes indé- 
pendantes, qui y furent admises occasionnellement, et dont je tiens 
le jugement pour digne d'être pris en considération. Par exemple, 
dans une maison hors de Genève où Hélène allait pour la première 
fois de sa vie, elle aurait deviné l'existence d'une certaine photo- 
graphie dans un tiroir déterminé, et décrit exactement à une dame 
étrangère, qu'elle n'avait encore jamais vue, certaines personnes 
avec lesquelles cette dame avait eu particulièrement affaire en 



242 Th. Flournoy 

Angleterre l'hiver précédent. On comprend que sur ces faits, et 
bien d'autres, je me récuse comme incompétent, puisque, n'y ayant 
pas assisté, j'ignore si certains indices n'ont pas été fournis, au 
médium intrancé, par les spectateurs eux-mêmes, à leur insu, de 
manière à le mettre d'une façon progressive sur la piste de ces 
apparentes révélations. C'est en somme à ceux qui ont été les 
témoins oculaires de ces hauts-faits de les publier, ne fût-ce qu'à 
titre de documents soumis à la critique. Je le répète : bien que les 
phénomènes,- stupéfiants au premier abord, que j'ai rapportés dans 
Des Indes, aient crevé comme des bulles de savon dès que j'ai 
essayé de les serrer de plus près, je n'en tire cependant aucune 
conclusion générale contre les prétendues facultés supranormales 
de M lle Smith, sachant qu'en ce domaine mille échecs ne prévalent 
pas contre une victoire, et que les cas négatifs ne prouvent rien 
contre un cas positif, rien... si ce n'est cependant qu'il ne faut pas 
se laisser prendre aux premières apparences, même les plus bril- 
lantes, et qu'on ne saurait être trop minutieux et exigeant dans une 
appréciation toujours fort délicate de ces sortes de manifestations. 
Cette leçon de prudence et de sage méfiance, si elle pouvait profiter 
aux futurs observateurs de M lle Smith, et de tous les médiums de 
l'univers, serait à elle seule une excuse suffisante pour les longueurs 
de Des Indes doublées de celles du présent travail. 



CHAPITRE VII 
Conclusions. Questions diverses. 

Je viens de relire mes conclusions d'il y a deux ans (Des Indes, 
chap. XI), et ne trouve rien à y changer. Mes observations ulté- 
rieures n'apportent en effet aucune modification au jugement d'en- 
semble que j'avais alors formulé sur la médiumité de M lle Smith, 
pas plus qu'elles ne contribuent, hélas, à faire avancer d'un pas les 
diverses questions que j'avais laissées en suspens. Celles-ci, loin 
d'être éliminées, se sont plutôt accrues, et la seule innovation qu'il 
pourrait être opportun d'introduire dans le dernier chapitre de Des 
Indes consisterait à l'augmenter d'autres problèmes dont je vais 
indiquer deux ou trois. 

Un premier point serait de déterminer les conditions psychophy- 
siologiques qui opèrent chez Hélène le triage des données extérieu- 
res, et favorisent le passage de certaines d'entr'elles, à l'exclusion des 
autres, dans le trésor subliminal où s'alimentent ses somnambulismes. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIK 2 43 

Il est clair, par exemple, que M ,le Smith a dû voir au cours de son 
existence beaucoup de signatures de personnes décédées depuis plus ou 
moins long-temps ; pourquoi donc Léopold, si préoccupé de nous en offrir 
des reproductions exactes comme preuves décisives du spiritisme (Des 
Indes, p. 407), n'a-t-il pu retrouver que celles du curé et du syndic de 
Chessenaz ? On peut sans doute admettre qu'Hélène en possède d'autres 
encore dans sa mémoire latente, et que l'occasion seule (c'est-à-dire quel- 
qu'incident propre à les réveiller par association) leur a manqué pour 
jaillir. Cependant il me paraît douteux que les réserves dont dispose 
Léopold soient très étendues. On sait déjà qu'elles ne sont pas coextensives, 
tant s'en faut, à l'expérience intégrale d'Hélène, puisque son guide ignore 
une foule de détails de sa vie journalière, ce qu'il explique en disant qu'il 
n'est pas toujours présent auprès d'elle. En outre ses créations automati- 
ques offriraient plus de variété encore que ce n'est le cas, si tout ce qui la 
frappe, à ne considérer même que l'ordre des choses qui l'intéressent, péné- 
trait jusqu'aux régions subliminales et s'y emmagasinait à la disposition 
de sa fantaisie hypnoïde. Je n'en veux pour preuve que la rareté et la pau- 
vreté de ses productions graphiques du cycle hindou : à part l'unique cliché 
arabe (Des Indes, p. 289) et quelques caractères sanscrits isolés, elle n'a 
rien fourni en fait d'écritures orientales, et certes il a dû lui en passer plus 
que cela sous les yeux, quand ce ne serait que les inscriptions des boîtes de 
thé et des paquets de chicorée ! De même les points de fait révélés aux 
séances, relativement aux défunts parents des assistants, ne représentent au 
total qu'une très minime partie de tout ce qu'Hélène a certainement 
entendu raconter sur des familles avec lesquelles sa mère était en relation. 
Si l'on observe d'ailleurs que le contenu de ses messages médianimiques 
était toujours ignoré (traduisez : oublié) d'Hélène à l'état normal, il devient 
assez évident qu'une condition spéciale a dû déterminer l'introduction de 
leurs ingrédients, au delà des prises de la mémoire ordinaire, dans les cou- 
ches profondes où s'élaborent les produits automatiques. 

Il est facile de concevoir en gros cette condition sous la forme 
d'un état particulier de la personnalité, d'une certaine disposition 
momentanée soit hypnoïde (distraction, rêverie, somnolence, etc.), 
soit affective (toute espèce d'émotion, et par excellence celles se rap- 
portant à la sphère intime et profonde d'où Léopold tire ses pre- 
mières origines). Mais il faut renoncer à préciser davantage, puisque 
— abstraction faite des suggestions plus récentes absorbées par 
Hélène au cours de ses séances spirites — nous n'avons pas été 
témoins des incidents les plus anciens qui lui ont fourni les princi- 
paux matériaux de ses somnambulismes. 

Un second problème, celui de la bonne foi de M lle Smith, a été 
posé publiquement par la Société d'Etudes Psychiques de Genève à 
la fin de son essai de réfutation de Des Indes. On voudra bien 
m'épargner l'ennui de me replonger dans cette discussion en me 
laissant reproduire presque textuellement les alinéas y relatifs de 
ma réponse à la susdite Société. 

Pour couronner leur examen critique de Des Indes, les Spirites soulè- 
vent, sans s'y arrêter, une grave question : 



2 44 Th. Flournoy 

« Nous avons — disent-ils — laissé dans l'ombre, volontairement, un 
point de la plus haute importance : la parfaite sincérité du médium... 
M. Flournoy n'a aucun doute quant à la bonne foi de M lle Smith ; si celle-ci 
pourtant avait surpris sa confiance, si elle s'était jouée de lui en dépit de la 
finesse de son flair, de la sagacité de son esprit ?... La chose est infiniment 
peu probable, elle n'est pas impossible. » {Autour, etc., p. i^o). 

On ne pouvait imaginer une plus ingénieuse façon d'insinuer dans l'es- 
prit du lecteur, sans se compromettre, que j'ai peut-être bien été mis dedans 
par une drôlesse. Flèche du Parthe ou coup de pied de l'âne, ce trait final 
est en tout cas un amusant exemple de la façon dont les Spirites entendent 
la discussion des faits. — En soi, l'hypothèse que j'aurais été la dupe d'une 
habile comédie n'a rien d'absurde ni d'illégitime. Bien au contraire, c'est 
la supposition la plus simple, la première qui se présente à la pensée, la 
seule naturelle et acceptable pour une foule de gens qui n'ont aucune 
notion des phénomènes somnambuliques, la seule aussi que je me sois 
efforcé de ne jamais perdre de vue dans mes recherches sur M Ue Smith et 
sur tous les autres médiums que j'ai rencontrés. Il n'en est pas moins 
cocasse d'entendre formuler cette hypothèse, sans aucune preuve à l'appui, 
par une société dite « d'Etudes Psychiques », qui pendant des années a 
accepté bouche bée, comme authentiquement spirites, toutes les mirifiques 
productions que quelques-uns de ses membres venaient lui raconter de 
M 1,e Smith, et qui ne s'est avisée de suspecter la sincérité de ce médium et 
la perspicacité de son observateur que du jour où ce dernier a démontré 
que les Esprits n'étaient vraisemblablement pour rien dans tous ces beaux 
phénomènes ! 

J'ai d'ailleurs si peu de prétentions à l'infaillibilité, qu'en me portant 
garant de la parfaite bonne foi et sincérité de M Ue Smith, j'ai eu soin d'in- 
diquer, tout le long de mon ouvrage, les raisons que j'avais d'avoir con- 
fiance en elle, et les preuves objectives (autant que faire se peut) de la 
réalité de ses somnambulismes. Phénomènes physiologiques de tout genre, 
altérations de la motilité et de la sensibilité, anesthésies, allochirie, synci- 
nésie, contractures, modifications dans les graphiques du tremblement 
musculaire, etc.. etc. (sans parler des troubles psychiques, amnésies et 
autres), j'ai réuni et rapporté d'une façon condensée, mais suffisamment 
explicite pour qui prend la peine de lire Des Indes, l'ensemble des critères 
qui m'ont fait rejeter la supposition que M lle Smith serait une simulatrice, 
et affirmer la parfaite genuineness de sa trance. En un domaine aussi 
obscur, les jugements d'un psychologue, fût-il le plus habile du monde, ne 
sont jamais sans appel ; mais du moment qu'on émettait des soupçons sur 
l'honorabilité du médium et le flair de son observateur, il semble que le 
souci de la science (pour ne pas parler de l'urbanité) commandait de ne pas 
le faire à la légère. Il fallait, en d'autres termes, commencer par repren- 
dre et discuter les indices physiologiques et autres que Des Indes renferme 
en faveur de M lle Smith, ou tout au moins produire d'autres indices, précis 
et détaillés, militant en sens inverse. C'eût été de bonne guerre, et une dis- 
cussion scientifique de ce genre, quel qu'en fût le résultat, ne pouvait qu'être 
profitable à la découverte de la vérité. Au lieu de cela, les Spirites, sans 
discussion, sans le moindre considérant à l'appui, purement en l'air et de 
la façon la plus gratuite, viennent lancer une insinuation à laquelle son 
caractère dubitatif et les réserves mêmes dont on l'enveloppe prudemment 
empêchent de répondre comme il le faudrait. 

A force d'être habile, cette manœuvre est doublement maladroite. 
D'abord parce que les gens malicieux pourraient l'interpréter comme un 



SOMNAMBULISME AVEC GLÔSSOLÀLIE 2^5 

mouvement d'humeur de ce que M lle Smith n'a pas répondu aux espérances 
que les Spirites fondaient peut-être sur elle. Et ensuite parce que la méthode 
d'insinuation se retourne en trop faciles représailles contre ceux-là mêmes 
qui l'ont inaugurée. Ce fameux jeune homme, par exemple, dont vous 
nous racontez sans sourciller (Autour, p. 20) que Dickens désincarné s'est 
servi pour terminer un de ses romans resté inachevé 1 , ôtes-vous donc bien 
sûrs que ce n'était pas un aimable fumiste, bien doué comme tous les fumis- 
tes, qui s'est pénétré, à ses moments perdus, des œuvres de Dickens au 
point de le pasticher ensuite d'une façon tolérable ? Et si c'est de propos 
délibéré et à tête reposée — pour me faire plaisir, comme vous le donnez à 
entendre ailleurs (p. 43) — que M ,le Smith a fabriqué son martien (dont 
l'intime liaison avec des états hypnoïdes caractérisés ressort pourtant suffi- 
samment des faits cités dans Des Fndes), ne suggérez-vous pas vous-mêmes 
au lecteur qu'il en pourrait bien être ainsi de toutes ces belles communica- 
tions spirites dont vos médiums attitrés régalent les cénacles, avides d'au- 
delà, suspendus à leurs lèvres ou à leur pied de table ? 

En fait de bonne foi et de sincérité, il y avait mieux à tenter que de faire 
suspecter sans aucune raison celle de M lle Smith et, par ricochet, de tous 
les médiums passés, présents et futurs. L'auteur d Autour a manqué là 
une belle occasion d'aborder un des plus piquants problèmes de la psycho- 
logie contemporaine, à savoir la sincérité et la bonne foi, non point des 
médiums dans leur état normal, mais de ce que les Spirites appellent des 
Esprits désincarnés et que les psychologues tiennent pour des personna- 
lités secondes ou des créations oniriques. Quelle que soit l'opinion que l'on 
cultive sur la nature réelle de ces êtres mystérieux, une chose est certaine, 
c'est qu'à côté d'une plus ou moins grande abondance de détails véridiques, 
leurs communications — par l'intermédiaire de tous les médiums, de 
M me Piper comme de M l,e Smith — fourmillent d'erreurs, d'inepties, de 
confusions, et souvent des mensonges les plus impudents. La question de 
savoir d'où vient ce dévergondage de fausseté, et si ces Esprits nous trom- 
pent sciemment (et alors dans quel but), ou s'ils sont leurs propres dupes, 
ou s'ils ne font que jouer innocemment, ou si enfin toutes ces alternatives 
et bien d'autres sont également vraies suivant les cas, — voilà ce qu'il eût 
été utile et intéressant d'étudier. Et ces points-là ont l'avantage de pouvoir 
se débattre sans que l'honorabilité des médiums y soit le moins du monde 
intéressée, pas plus que nous ne nous tenons pour responsables des rêves 
absurdes, erronés ou même criminels qu'il nous arrive d'avoir pendant la 
nuit. 

J'ai peu de chose a ajouter. On ne s'occupe pas de psychologie 
supranormale, anormale, ou même normale, sans avoir constamment 
devant l'esprit l'hypothèse non seulement d'erreurs involontaires, 
mais aussi d'une tromperie consciente de la part des sujets que l'on 
observe, et quand on est arrivé soi-même à une conviction sur la 
valeur de leur témoignage, il est naturellement impossible de la 
faire entièrement passer dans l'esprit d'autrui par l'intermédiaire 
d'un livre. Aussi ne saurais-je en vouloir aux lecteurs de Des Indes 



1 Le D r Surbled -- dans son volume Spirites et Médiums, Paris 1901, p. 155 — cite 
des faits d'où il résulterait que même la famille de Dickens n'a jamais rien su de cette 
histoire, qui souffre certainement des plus fâcheuses obscurités. 

ARCH. DE PSCHOL., T. I. ]6 



246 Tu. Flournoy 

qui, ne connaissant M 1,e Smith que par ouï-dire, et n'ayant pas eu de 
séances avec elle, conservent des doutes sur la réalité de sa trance ; 
je les approuve an contraire de n'admettre mes récits que sous 
bénéfice d'inventaire, et de garder l'arrière-pensée que j'ai peut-être 
vu du somnambulisme là on il n'y avait qu'une comédie bien jouée. 
Mais ce que je ne puis comprendre, c'est que des gens qui connais- 
sent Hélène depuis plus longtemps que moi et lui avaient toujours 
marqué une confiance aveugle, aient attendu, pour émettre des 
soupçons sur la sincérité de ses automatismes, que l'interprétation 
supranormale et spirite de ceux-ci soit devenue à peu près insoute- 
nable. Le dépit, très naturel d'ailleurs, de s'apercevoir qu'ils avaient 
pris pour de l'or pur ce qui n'était que du clinquant, ne saurait les 
excuser de s'être laissés aller à cette accusation tardive et à l'appui 
de laquelle ils n'avancent aucun fait. En tout cas c'est à eux qu'in- 
combe actuellement le devoir de justifier leurs insinuations, s'ils le 
peuvent, non à moi de les réfuter. L'observation prolongée de 
M lle Smith m'a convaincu de l'authenticité de ses phénomènes 
hvpnoïdes, somnambulismes, visions à demi-éveillée, accès automa- 
tiques de tout génie; mais je répète que je n'ai jamais prétendu en 
imposer à ceux auxquels la lecture attentive de Des Indes n'aurait 
pas communiqué un peu de mon impression personnelle ; et j'ajoute 
que n'ayant heureusement pas, comme le pape, une réputation 
d'infaillibilité à soutenir, je n'hésiterais point à reconnaître que je 
me suis trompé, et à me divertir tout le premier de ma mésaventure, 
le jour où il viendrait à être établi que M Ilfc Smith s'est gaiment 
moquée de nous. 

Abstraction faite de l'authenticité de la trance, le problème de la 
sincérité et de la bonne foi des médiums se ramifie ou se transforme 
en plusieurs autres questions qui ont un intérêt assez divers. — 11 
v aurait d'abord celle de leur véracité à l'état de veille, mais ce sujet 
peut être laissé de côté ; car il n'importe pas extrêmement, en 
somme, de tirer au clair si les médiums, dans les récits qu'ils nous 
font et les renseignements qu'ils veulent bien nous octroyer, sont 
portés, plus ou moins que le reste des gens, à l'exagération et aux 
broderies sur certains points, aux réticences et i\ la dissimulation 
sur d'autres. Il ne serait indispensable de savoir au juste dans 
quelle mesure ils sont véridiques et méritent créance, que si l'on 
faisait dépendre de leurs seules allégations les jugements concer- 
nant leurs phénomènes normaux ou supranormaux. ce qui n'a jamais 
été le cas dans mes observations sur M" e Smith. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 247 

Ensuite viendrait la question, psychologiquement plus intéres- 
sante, de l'influence des préoccupations volontaires ou involontaires 
de l'état de veille sur les somnambulismes ultérieurs. La trance a 
beau être réelle et non feinte, on peut se demander si malgré cela 
elle ne renferme rien d'artificiel, de calculé, de voulu, en ce sens 
qu'elle aurait été préparée et façonnée d'avance, au point de vue de 
son contenu, par les désirs du médium dans son état normal, par 
son effort vers un certain but, la concentration de sa pensée sur un 
sujet déterminé, et l'orientation de ses rêveries demi-conscientes 
dans une direction plutôt qu'une autre. Ce problème a déjà été 
touché dans Des Indes (page 70-74) sous la rubrique de la prépara- 
tion des séances, et j'ai montré que la prévision de l'endroit et de 
l'assistance où aura lieu une prochaine réunion, dirige en une large 
mesure chez Hélène l'élaboration subliminale des scènes somnam- 
buliques qui s'y déploieront. Mais la question reste ouverte de 
savoir jusqu'où peut aller dans ce travail d'incubation sous-jacente 
l'intervention des efforts volontaires, et je ne suis pas suffisamment 
documenté pour me prononcer à cet égard en ce qui concerne 
M lle Smith. Il est certain que suivant les circonstances et les per- 
sonnes auxquelles elle s'attend, sa subconscience préparera tantôt 
des langues extra-terrestres, tantôt des scènes hindoues, ou une 
manifestation du cycle royal, ou (incarnation de tel défunt, etc. 
Mais cette adaptation latente se fait-elle d'elle-même, entièrement 
sous le niveau de la conscience ordinaire, comme je m'adapte d'ins- 
tinct et sans m'en apercevoir à la visite que je vais rendre à un 
ami ; ou bien suppose-t-elle un travail de réflexion, des efforts de 
méditation intérieure, bref une tension volontaire comme celle qui 
accompagne chez moi la maturation d'une leçon à donner ou d'une 
lettre difficile à écrire? Je 1 ignore, d'autant plus qu'il y a probable- 
ment toute l'échelle des nuances et des transitions possibles dans 
ce processus d'action et réaction mutuelles des préoccupations cons- 
cientes d'une part et de la concoction subliminale de l'autre. 

Reste enfin une dernière question, la plus captivante de toutes, que 
j'indiquais dans ma réponse aux spirites : celle de la sincérité et 
bonne foi, non plus du médium éveillé, mais de ses personnalités 
oniriques au moment où elles nous débitent leurs balivernes et leurs 
mensonges. Quand Léopold, par exemple, affirme être le fameux 
Cagliostro d'il y a un siècle, ou que Ramié nous propose comme 
langue planétaire ses fantaisies linguistiques, ou qu'Hélène intran- 
cée parle et se comporte en Marie-Antoinette, ou qu'Esenale se 



2l\H Th. Flournoy 

déclare fils de M l,ie Mirbel, etc., que se passe-t-il dans la mystérieuse 
conscience qui anime à ce moment-là l'organisme de M lle Smith? 
Cette conscience possède-t-elle la conviction absolue de ce quelle 
affirme, et alors comment une illusion aussi complète a-t-elle pu 
prendre naissance et résister aux associations par contraste, et au 
scepticisme visible de maints spectateurs ? Ou bien cette conscience 
se rend-elle clairement compte quelle ment, et alors quel motif 
peut bien la pousser à continuer cette comédie inepte quand les 
assistants l'ont déjà manifestement percée à jour? — J'ai émis l'idée 
que la vérité est probablement entre ces deux extrêmes et que la 
solution du problème se trouverait sinon toujours, du moins la plu- 
part du temps, dans le fait psychologique sui generis qui constitue 
le jeu. En effet, si d'une part le jeu est, comme K. Groos l'a si 
bien montré, l'essence et la raison d'être de l'enfance et de la jeu- 
nesse, si d'autre part les états seconds sont probablement le plus 
souvent un phénomène de régression, la résurrection éphémère 
d'une période antérieure de la psychogénèse, il est assez vraisem- 
blable que les erreurs, les faussetés et les puériles inventions des 
personnalités oniriques doivent être en grande partie assimilées aux 
amusements du jeune âge. Les communications spirites donnent si 
souvent l'impression de purs enfantillages, parce qu'en réalité elles 
sont psychologiquement des jeux d'enfants. J'ai déjà relevé ce point, 
précisément à propos des créations hypnoïdes de M lle Smith, à la 
fin de ma communication au Congrès de Psychologie de Paris : 

... Que l'on ne m'objecte pas le peu d'intérêt, pour ne pas dire la colos- 
sale iueptie, de ces produits de la fantaisie subconsciente. Rien de plus 
enfantin, j'en conviens, que la vie somnambulique de M lle Smith et ses 
révélations de langues extra-terrestres. Mais ce caractère même de puérilité 
et de niaiserie, qui est le trait dominant des manifestations médianiiniques, 
mérite d'être étudié pour l'intelligence de leur véritable origine. Il donne à 
penser que ces phénomènes jaillissent, pour ainsi dire, de couches infan- 
tiles et primitives de l'individu, et sont une sorte de réapparition momen- 
tanée, de survivance ou d'excroissance anormale, de phases du développe- 
ment psychique depuis longtemps dépassées. — Un autre indice qui vient 
à l'appui de cette interprétation, c'est le naïf aplomb avec lequel les person- 
nalités secondes cherchent à imposer leurs calembredaines comme des 
vérités authentiques, à faire passer, par exemple, leurs fantaisies linguis- 
tiques pour la langue d'une autre planète. Cette singulière manie de men- 
songe ferait parfois penser à une inspiration réellement diabolique, à la 
présence de quelque démon de perversité, et cette impression a trouvé sa 
formule très simpliste dans la fameuse doctrine spirite des esprits farceurs. 
Pour moi, je préfère y voir de nouveau un caractère infantile. Cette perte 
apparente de tout sens de la vérité objective me semble un ressouvenir de 
la candeur entière avec laquelle l'enfance s'abandonne à ses fictions et à ses 
jeux. Quand le gamin, sabre de bois en main, tient son rôle de général, ou 



SOMNAMBULISME A.VEC GLOSSÛLALlE '>J\\) 

que la fillette vous raconte les sottises de sa poupée, cela a-t-il un sens 
de demander si leur imperturbable sérieux est Teint ou sincère? En fait, 
ils ne se trompent ni ne veulent tromper ; simplement, ils jouent. De même 
serait-ce sans doute commettre une étrange méprise que de vouloir tirer 
au clair si Léopoïd est vraiment convaincu de tout ce qu'il affirme, ou s'il 
se moque de nous. La question de la bonne foi de ces êtres somnambuliqués 
ne se pose pas quand on voit en eux des phénomènes de régression, des 
incartades plus ou moins puériles de l'imagination abandonnée à elle- 
même et où n'intervient plus le contrôle de la personnalité consciente et 
raisonnable de l'état de veille 1 . 

Ces considérations demanderaient à être reprises dans une étude 
comparée d'un grand nombre de cas. Il est probable que la plupart 
des médiums sont pendant leurs trances dans un état analogue à 
celui de ces sujets hypnotisés qui écrivent des faux, ou assassinent 
des gens avec un poignard en carton, en se rendant compte au fond 
que tout cela n'est pas pour de bon ; analogue également à beaucoup 
de nos rêves où nous avons l'obscure conscience que nous rêvons, 
et où nous éprouvons un certain charme à poursuivre le fil d'un 
songe, même désagréable, parce que nous avons le sentiment d'en 
être l'auteur en même temps que la victime ; analogue enfin à tant 
d'états crépusculaires et de demi-veille où les gens les plus nor- 
maux subissent un dédoublement incomplet entre le « moi fictif», 
qui occupe le premier plan de la scène, et le « moi réel )), refoulé 
dans la pénombre, mais prenant un sourd plaisir à la comédie qu'il 
se joue à lui-même. Je ne prétends pas que cette vue soit applicable 
à tous les phénomènes de médiumité ; de même qu'il y a une pleine 
conviction de réalité dans la plupart de nos rêves et dans les idées 
fixes de l'aliéné, il se peut qu'une croyance entière accompagne 
certains messages automatiques. Ces possibilités multiples, avec 
tous leurs degrés et leur diagnostic différentiel, seraient certes un 
bel objet d'étude. 

Pour en revenir à M llu Smith, j'ai l'impression que sa médiumité 
rentre généralement clans le premier cas. Conformément à la nature 
infantile et archaïque de Léopold, la trance est chez elle une rechute 
dans un état antérieur et inférieur de son évolution psychique, et 
ses créations somnambuliqués représentent une réapparition et de 
nouvelles poussées de l'instinct primordial du jeu. Les spirites de 
Genève ont dit plus vrai qu'ils ne croient, mais dans un autre sens 
que le leur, lorsqu'ils ont prétendu que M lle Smith fabriquait son 
martien pour me faire plaisir. Cette assertion me paraît exacte 



1 IV"' e Congrès international de Psychologie (Paris 1900). — Compte rendu des. 
séances et texte des Mémoires. Paris 1901, p. 111-112. 









25o Th. Flournoy 

moyennant une double collection. D'abord elle n'est pas vraie d Hé- 
lène éveillée, mais d'Hélène intrancée, et retombée en enfance (c est 
le cas de le dire) comme le montre assez l'analyse de ses inventions 
linguistiques ; ensuite ce n'est pas pour me faire plaisir personnel- 
lement (ses idiomes extra-terrestres continuent en effet à se multi- 
plier alors que je n'y suis plus pour rien), mais pour faire plaisir à 
qui que ce soit, et en premier lieu à elle-même. Astané et Ramié 
éprouvent certainement, à fabriquer leurs langues inédites, une 
jouissance analogue à celle des écoliers qui, eux aussi, inventent 
des alphabets et divers procédés de cryptographie ; et je ne pense 
pas que les premiers aient plus que ces derniers l'intention de 
tromper autrui, ni la sottise de se tromper eux-mêmes, quand ils 
nous révèlent leurs œuvres d'art enfantines. M. Charles Martin a 
eu l'obligeance de me communiquer un hymne national de la pla- 
nète Mars *, composé dans un moment de loisir par un jeune garçon 
de neuf ans. Il l'avait fait « pour s'amuser », et il ne paraît pas qu'il 
ait jamais jugé nécessaire d'avertir ceux à qui il montrait sa petite 
composition qu'il ne fallait pas la prendre comme venant réellement 
de cette planète. Je me représente que c'est assez exactement l'état 
de conscience des « esprits )) de M lle Smith qui nous révèlent le 
martien, etc. : ils s'amusent, parce qu'ils sont jeunes, et n'ont pas 
même l'idée qu'il puisse y avoir des gens raisonnables assez naïfs 
pour les prendre au sérieux. Aussi ne se font-ils aucun scrupule de 
poursuivre et de soutenir leur fiction sans penser à mal. Les mêmes 
réflexions s'appliqueraient au cycle royal et au cycle hindou dans 
lesquels se complaît Hélène intrancée ; mais, ici, le charme quelle 
éprouve, et qui explique le développement et la persistance de ces 
romans hypnoïdes, dépasse sans doute de beaucoup en complexité 
le plaisir inférieur de simples jeux enfantins, et s'élève jusqu'à la 
jouissance accompagnant 1' (( illusion esthétique » proprement dite. 
Bref, par opposition aux théories soit spirite, soit occultiste, soit 
diabolique des phénomènes de médiumité, le cas de M lle Smith me 
paraît constituer un bel argument en faveur de ce qu'on pourrait 
appeler la théorie jocale — je risque ce néologisme (de jocus, jeu, 
plaisanterie) à moins qu'on ne préfère celui de ludique (de Indus, 
jeu, spectacle). Les exploits somnambuliques d'Hélène ne me sem- 
blent attribuables ni à la présence authentique de désincarnés (ou 



1 Cette composition, paroles K musique, intitulée Chintoa nitaeuiloa Mirsoa 
(= chant national martien), est antérieure de plusieurs mois ;i Des Indes, et M llp Smith 
et son martien n'y étaient pour rien. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 2,) 1 

d'habitants d'autres planètes) ; ni à une irruption de larves, coques, 
élémentals, et autres ténébreuses ou théosophiques bestioles; ni 
enfin à quelque machination démoniaque venant punir, par de déce- 
vantes apparences, les curiosités malsaines des humains. J'y vois 
les simples divertissements, instinctifs et bien innocents en soi, 
d'une personnalité peu stable que la trance replonge momentané- 
ment dans une condition d'imagination puérile. Comme l'enfant joue 
au cocher, au soldat, au chasseur, et tient même plusieurs rôles à la 
fois, selon que les gens ou les objets environnants l'y incitent, de 
même le médium intrancé joue tout naturellement au désincarné, 
parce que c'est la seule chose qu'on attendait de lui dans les milieux 
où ses ce facultés psychiques )) se sont développées et entraînées 1 . A 
qui la faute si les spectateurs prennent ces amusements au sérieux? 
Quand Saûl alla consulter la prophétesse d'Endor (un beau type 
de médiumité visuelle et auditive), il n'eut que ce qu'il méritait 
lorsque en hémisomnambulisme elle lui simula le vieux Samuel 
revenant dire des vérités au malheureux roi ; et le seul coupable en 
cette aventure, ou l'imbécile si l'on préfère, ce fut Saûl lui-même. 
(Je prends cet exemple lointain pour ne pas paraître faire des per- 
sonnalités en citant des cas plus rapprochés.) 

Il est une autre question d'un ordre tout différent — car elle 
relève de la psychologie comparée et frôle même la métaphysique — 
que je n'ai pas abordée faute de temps et aussi de connaissances 
historiques suffisamment étendues. Ce serait de marquer les phéno- 
mènes hypnoïdes d'Hélène, considérés au point de vue de leur con- 
tenu général, exactement à leur place parmi tous les cas d'automa- 
tismes connus ; mais cela n'impliquerait rien de moins qu'une 
classification préalable des médiums, en étendant ce terme vague 
jusqu'à ceux dont la conscience normale a été une fois ou l'autre 
traversée par un éclair: révélation, inspiration, idée subite quelcon- 
que, qui leur semblait venir d'ailleurs que d'eux-mêmes. L'huma- 
nité entière risquerait d'y passer, vu la difficulté d'établir une 
démarcation tranchée dans les gradations insensibles qui relient les 

1 Même dans les cas qui parlent, avec le plus d'évidence, pour un certain contin- 
gent de connaissances supranormales dans le contenu des communications médiani- 
miques, la tendance jocale à faire le désincarné est manifeste. « Presque impercepti- 
blement, dit un excellent observateur de M me Thompson, le médium prend le rôle dp 
l'esprit, complète les informations, arrange, ajoute, et enfin rend l'esprit présentable... 
il m'est impossible aussi de douter que M me Thompson — toute de bonne foi — imite le^ 
esprits pour une grande part. » F. van Eeden, Quelques observations sur les phéno- 
mènes dits spiritiques. IV e Congrès international de Psychologie, Compte rendu, 
p. 129-130. 



2."> 2 Th. Flournoy 

plus grands génies au vulgum pecus des âmes ordinaires. Une telle 
classification au reste ne pourrait pas se baser sur la forme psycho- 
logique des automatismes, mais sur les différences de valeur («Werth- 
unterschiede ») de leur contenu; or qui dit valeur dit forcément 
appréciation morale ou sociale, et par conséquent téléologie, philo- 
sophie de l'histoire, et en fin de compte métaphysique. Je n'aurais 
pas même effleuré ce sujet, qui détonne dans la psychologie consi- 
dérée comme science positive (à supposer qu'elle puisse l'être!), si 
je n avais tenu à mentionner le piquant rapprochement que fait 
M. Lang 1 entre M me Piper, M lle Smith et... Jeanne d'Arc. On devine 
que la comparaison ne tourne pas précisément à l'avantage des deux 
premières quant à la portée de leurs automatismes. Car même si 
jyjme pjp er finissait par devenir dans l'histoire de la science, comme 
beaucoup semblent y compter, l'instrument par lequel les désin- 
carnés nous auraient donné la première démonstration expérimen- 
tale vraiment valable de leurs rapports avec nous, les inspirations 
de l'héroïne de Domrémv laisseront toujours au penseur l'impres- 
sion qu'elles venaient de plus haut encore, ou de plus profond, que 
les messages d'une insignifiance notoire dont les défunts gratifient 
les visiteurs de l'illustre médium américain. Et quant à j\I lle Smith, 
je crois avoir suffisamment montré quelle est un très beau type de 
civptomnésie et d'imagination créatrice subliminale ; mais au point 
de vue du supranormal, apparent ou réel, elle ne saurait à aucun 
degré rivaliser, jusqu'ici du moins, avec M me Piper. Si intéressants 
que puissent être ses messages médiumiques au point de vue de leur 
genèse psychologique, leur valeur intrinsèque n'est pas de nature 
à faire soupçonner un seul instant que la a volonté du Ciel » y soit 
pour quelque chose, comme ce fut le cas, selon l'idée de M. Lang, 
dans le génie de Jeanne d'Arc ; ni même qu'ils viennent, comme 
on le prétend de M me Piper et M" ,e Thompson; des régions intermé- 
diaires où s'agite la foule confuse de nos prédécesseurs désincarnés. 
C'est bien uniquement de l'individualité propre d'Hélène, de sa 
mémoire, et de ses facultés latentes, que semble provenir le contenu 
d'ailleurs si riche et si varié de sa vie somnambulique. Ceci du 
reste sans préjudice du problème métaphysique des rapports ultimes 
de I « individu » avec l'Absolu, et sous réserve des valeurs que 
d'autres observateurs pourraient ultérieurement découvrir dans les 
révélations de M lle Smith. 



1 Andrew Lang. 77/ esses. Anglo-saxon Review. 1900. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 253 

En terminant j aurais aimé revenir d'une façon plus étendue sur 
la question, qui n'a plus trait au cas particulier de M lle Smith, de 
l'attitude générale qu'il convient d'adopter vis-à-vis des phénomènes 
supranormaux (ou prétendus tels). Mais je me bornerai à quelques 
remarques à cet égard. — D'illustres maîtres de la psychologie con- 
temporaine ne cachent pas leur aversion pour ce domaine qui sem- 
ble être par excellence celui de l'illusion et de la supercherie. A les 
entendre, il est des sujets dont la science sérieuse doit soigneuse- 
ment s'abstenir de peur d'y compromettre sa dignité ; partout en 
particulier où le spiritisme, l'occultisme, la théosophie sont en jeu, 
les chances d'erreurs et les risques de perdition sont trop considé- 
rables pour qu'un savant qui se respecte ait le droit de s'y exposer. 
On dirait même qu'ils appréhendent de découvrir au fond de toutes 
ces vaporeuses chimères quelque chose de vrai, on ne sait pas trop 
quoi, mais enfin quelque chose qui mettrait en péril à leurs yeux 
l'édifice de nos sciences positives si laborieusement élevé au cours 
de ces trois derniers siècles. — Je ne partage pas ces préjugés et 
ces craintes, qui me paraissent d'ailleurs aller en s'atténuant, même 
dans les sphères officielles et académiques. D'autre part, je ne par- 
tage pas davantage l'optimisme simpliste de ceux qui pensent qu'il 
suffirait de rétablir sur une base scientifique nos rapports — un peu 
négligés — avec les désincarnés pour changer la face de ce monde, 
remettre notre civilisation à droit fil, et résoudre la question sociale; 
mais ces choses-là sont affaire d'appréciation personnelle et je 
n'insiste pas. Ce que je veux dire ici, c'est qu'à mon avis la science 
consiste avant tout, non dans ses résultats — toujours passibles de 
modifications par l'extension croissante de l'expérience humaine, — 
mais dans sa métliode, et qu'on ne voit dès lors aucune raison de 
tracer des limites arbitraires à son application, et de lui interdire 
laccès de certains terrains vierges sous prétexte que ce sont de 
dangereux maquis. Il est même assez étrange, puisque la méthode 
est justement le moyen de frayer à travers la complication des faits 
un chemin impersonnel, où tout le monde puisse passer, il est assez 
étrange qu'on veuille l'exclure là où l'on en aurait le plus besoin. 

Le malheur est que la méthode scientifique ne saurait se définir 
en deux mots, ni s'apprendre ou s enseigner en un tour de main ; 
mais quelle suppose, aussi bien que la peinture, la politique, et 
tous les arts, une sorte de sens spécial que la pratique affine et déve- 
loppe, mais ne crée pas. Or, ce sens fait presque totalement défaut 
aux tempéraments imaginatifs qui forment le public — auteurs et 






254 Th. Flournoy 

lecteurs — de la plupart des cent et quelques journaux (pour ne pas 
parler des livres) spirito-théosophico-occultistes de notre globe ; 
aussi Ton comprend que les esprits positifs, doués de ce sens scien- 
tifique, soient pris de nausée quand il leur arrive de mettre le nez 
dans cette littérature et le genre d'argumentation quelle affectionne. 
Fâcheux état de choses : ceux qui possèdent la méthode se désinté- 
ressent des recherches de psychologie occulte ou supranoi maie ; e1 
ceux qui s'y intéressent font trop souvent preuve d'une déplorable 
ignorance de tonte méthode. Cependant d'heureux signes 1 semblent 
annoncer l'approche dune ère nouvelle ou cette antinomie se résou- 
dra, par un élargissement progressif et une intelligence mutuelle 
de plus en plus complète des points de vue qui semblaient, il y a 
peu de temps encore, presque inconciliables. Ce rapprochement, 
dont les membres de la Society foi- Psychical Research de Londres 
se sont faits les pionniers dans ces vingt dernières années, entre 
une curiosité qui n'admet pas de limites à priori et une méthode 
rigoureuse ou qui du moins s'efforce de le devenir sans cesse davan- 
tage, permet d'espérer que la lumière resplendira un jour sur quel- 
ques-uns au moins de ces problèmes qui ont de tout temps préoc- 
cupé l'humanité. Quant au dernier mot de la Réalité et de la Vie, 
les métaphysiciens peuvent être assurés que la science, de par son 
essence même, gardera toujours un mutisme prudent sur ce point 
et ne viendra jamais troubler leurs exercices sportiques dans ce 
domaine. 

Encore un mot qui me concerne personnellement. Beaucoup de 
gens, dans les camps les plus divers, consentent bien à ce que Ion 
s'occupe scientifiquement du supranormal , mais à la condition 
expresse ou tacite que ce soit pour arriver à un certain résultat 
déterminé et arrêté d'avance, par exemple à la démonstration du 
spiritisme pour les uns, et pour les autres à sa réfutation. On m'a 
accusé de faire partie de ces derniers et d'avoir à part moi mon 
siège fait. C'est une complète erreur. Si je ne ressens qu'un attrait 
négatif pour le spiritisme en tant que doctrine religieuse et philo- 
sophique, il n'en est pas de même pour le spiritisme hypothèse 
scientifique, qui n'a de commun que le nom avec le précédent et à 
l'égard duquel je demeure non point indifférent, mais du moins 
parfaitement neutre, comme je l'ai indiqué dans une page de Des 
Indes que je demande la permission de reproduire : 



1 Par exemple la fondation, Tan dernier, de l'Institut Psychologique International. 



SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE 20J 

Il me semble indispensable de séparer nettement le Spiritisme-Religion, 
qui est un ensemble de croyances et de pratiques chères à beaucoup de 
gens, du Spiritisme-Science, simple hypothèse destinée à expliquer certains 
phénomènes relevant de l'observation. Le premier ne me dit rien... Le 
second, en revanche, ne manque pas de m intéresser comme il intéresse 
tous les curieux de la nature. Car ce n'est pas une question banale que de 
se demander si les individualités humaines ou animales continuent à inter- 
venir d'une façon effective dans les phénomènes physiques, physiologiques 
ou psychologiques de cet univers, après la perte de leur organisme corporel 
et visible. S'il y a des faits qui l'établissent d'une manière péremptoire, 
que de problèmes en jaillissent, et quel champ inattendu d'investigation 
cela n'ouvre-t-il pas à nos sciences expérimentales ! Et si l'hypothèse est 
fausse, quoi de plus captivant que l'étude des singuliers phénomènes qui 
ont pu lui donner naissance, la recherche des causes véritables dont l'enche- 
vêtrement parvient à simuler avec plus ou moins de perfection le retour 
des défunts dans notre monde observable ! On comprend donc que, même 
dépouillée de tous les accessoires émotionnels dont elle s'enveloppe si faci- 
lement dans le cœur et l'imagination des hommes, la question de l'immor- 
talité empirique et des interventions spirites, apparentes ou réelles, conserve 
son importance scientifique et mérite d'être discutée avec la calme sérénité, 
l'indépendance, la rigueur d'analyse, qui sont le propre de la méthode 
expérimentale (Des Indes, p. 393.^ 

C'est cette méthode impartiale et objective que j'ai essavé d'in- 
troduire dans l'analyse du cas, si extraordinaire à première vue, de 
M Ue Hélène Smith. Mais je ne me dissimule aucunement les lacunes 
et les imperfections de mon étude. En toute entreprise l'exécution 
reste au-dessous de l'idéal rêvé, et j'ai pu faillir bien des fois aux 
principes d'investigation que je m'efforçais de pratiquer. Si j'avais 
fait fausse route, non seulement sur tel ou tel point de détail, mais 
aussi dans l'ensemble, je serais le premier à applaudir au succès de 
ceux qui, après avoir repris la tâche, l'auraient poursuivie jusqu'à 
son terme intégral, quel qu'il puisse être, par une application plus 
rigoureuse de méthodes plus précises. Multi perti-ansibunt, et auge- 
bitur scientia. 

Th. Flournoy. 



ADDITIONS ET CORRECTIONS 

Page 115. Ligne 3 d'en bas, à propos du cycle lunaire, ajouter: D'après une lettre 
ultérieure de M. Marchot, M lle Smith en est maintenant (tin octobre 1901) à sa seconde 
langue lunaire, soit cinquième langue extra-terrestre. 

Page 127. Ligne 10 d'en haut, lire componere au lieu de comparare. 

Page 1Ô2. Après le texte 42, ajouter: Par suite d'une erreur de mon fait, M. Henry 
en publiant ce texte a imprimé ti misse natra et cru que ce dernier mot était féminin 
(Le langage martien, p. XVII, uote 2) : en réalité Hélène a prononcé ti mis natra et 
ce mot est bien, suivant la règle martienne, du même genre que son équivalent français. 

Page 161. Dans la légende de la tig. 8 ajouter: A gauche, eau bleue dans un baquet. 

Page 198. Liyne 19 d'en bas. lire dû au lieu de du. 




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